‹ Œuvres choisiesChapitre 5 sur 138 · SA VIE XI · texte numérisé non relu

SA VIE XI

OÙ tous les captifs chrétiens, délirant d'enthousiasme, se précipitent au-devant du vaisseau rédempteur de la Trinité qui vient d'aborder au port, rejettent leurs chaînes et s'agenouillent pour remercier avec ferveur la « Très Sainte Vierge Marie ».

Pourtant, cette émotion, Cervantes ne dut pas l'avoir, car il fut racheté de la manière la plus imprévue, et le navire sauveur ne venait pas pour lui....

Dans la seconde moitié de l'année 1578, la mère de Cervantes, doña Leonor de Cortinas, présenta un placet au roi Philippe II afin d'obtenir un secours pour le rachat de son fils Miguel. Mais le Trésor lui-même manquait de numéraire, et le Roi ne put que lui donner licence de tirer, à Valence, de certaines marchandises, l'argent indispensable. Leonor eut, au plus, soixante ducats de la vente de la cédule royale et dut demander prorogation de la licence. Ce n'est pas sans peine que la famille de Miguel réunit les sommes nécessaires à sa rançon, lesquelles furent offertes à Fray Juan Gil et Fray Anton de la Bella, de Fordre de la Trinité. Miguel fut donc racheté, mais à la minute même où, déjà attaché au banc de la chiourme du vaisseau sur lequel le pacha d'Alger s'apprêtait â voguer vers Constantinople, il allait peut-être perdre à jamais la liberté; et parce que la somme offerte par Fray Juan Gil pour la rançon d'un gentilhomme aragonais nommé Gerónimo Palafox parut insuffisante pour un aussi noble seigneur et acceptable seulement pour un soldat recommandé par don Juan d'Autriche et le duc de Sessa, le vice-roi de Naples....

Cervantes enfin libre arriva à Valence et se rendit aussitôt à Madrid pour y produire une Information sur son rachat dont l'acte fut présenté par sa mère au Conseil de la Croisade, en vue d'obtenir quelques secours lui permettant de s'acquitter de la totalité de sa dette.

La vie active. — Voilà donc Miguel de Cervantes revenu dans la mère patrie, à l'âge de trente-trois ans, et n'ayant encore rien publié, à l'exception des poésies sans importance du livre de Hoyos. Cependant, l'existence nomade qu'il a menée jusqu'à cet âge lui fut sans doute plus profitable que le monotone séjour de la capitale elle-même. Il a suivi son père dans ses pérégrinations à travers les provinces; il

a visité l'Italie — et ses ouvrages nous diront assez qu'il y a beaucoup vu et beaucoup retenu — ; il a pris part à de rudes guerres et sur terre et sur mer; il a connu les bagnes musulmans. Une telle vie aventureuse explique toute son œuvre : les randonnées de Don Quichotte, les courses de Persiles et Sigismonde qui aboutiront à Rome, l'itinéraire suivi par le vaisseau poétique du Voyage du Parnasse; les décors d'un théâtre hispano-mauresque; enfin les mille traits divers des Nouvelles Exemplaires.

Maintenant Cervantes se retrouve à Madrid. Mais pourrat-il y demeurer? Certains biographes ne doutent point qu'il ne se soit rendu à Thomar, en Portugal, au mois de mai 1581 , puis à Oran, Mostaganem et à Carthagène, au mois de juin de la même année. Et il se serait ñxé ensuite à Madrid, pour repartir trois ans plus tard, en 1585, chargé d'une commission à Séville par Pedro de Isunza, le futur successeur, dans le poste de pourvoyeur général des Galères de Vlnvincible Armada, de don Antonio de Guevara, sous les ordres duquel Cervantes devait encore servir comme commissaire en Andalousie.

Le mariage. — Dans l'intervalle, c'est-à dire de 1582 à 1585, Cervantes mena, à Madrid, une vie à la fois laborieuse et déréglée : laborieuse, car il commençait une série de « vingt ou trente )> comédies, et préparait l'édition des six premiers livres de Galathée, roman pastoral de fraîche imagination et de style élégant ; déréglée, car, au milieu de l'année 1584, naissait cette Isabel de Saavedra, issue des amours de Cervantes et d'une pauvre femme, Ana Franca de Rojas, qui épousa plus tard Alonso Rodriguez. Isabel de Saavedra entra le 11 août 1599 au service de la sœur de Cervantes, doña Magdalena de Sotomayor; puis elle passa dans la maison de son père, et elle se maria deux fois : en 1607, avec Diego Sanz et, en septembre 1608, étant déjà veuve, avec un ancien captif d'Alger, Luis de Molina, originaire de Cuenca.

Cependant la naissance d'Isabel ne précéda que de quelques mois les justes noces de Cervantes avec la jeune Catalina de Salazar y Palacios, native d'Esquivias, dans le district de Tolède, fille de Fernando de Salazar y Vozmediano et de Catalina de Palacios. Dès lors, notre auteur s'assagit, et

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l'amour qu'il porte à sa femme lui fait désirer d'acquérir la gloire et la fortune. Heureux en ménage, il ne se découragea pas des nombreux déboires qu'il trouva au lieu de ce qu'il rêvait, et il sut garder jusqu'à sa mort une inaltérable bonne humeur.

La vie rude. — Car, en vérité, Cervantes pouvait espérer à bon droit ce que le destin lui refusa par la suite. Use sentait possédé de son jeune et ardent génie, et, par ailleurs, sûr de Tappui de hauts personnages, italiens ou espagnols. Mais il ne réussit pas en affaires et rencontra dans la carrière des lettres de puissants rivaux qui ne lui pardonnèrent point son origine et sa formation trop personnelle.

Son père étant mort le 13 juin 1585, Cervantes accepta de quitter Madrid et de se rendre à Séville entre le 1^^ août et le J9 décembre, en qualité de commissaire de Pedro de Isunza. En cette même année paraissait Galathée, dont le privilège est daté du 22 février 1584, et qui fut un insuccès bien qu'elle flattât le goût populaire. Cervantes alors se tourne vers la poésie et vers le théâtre. Mais ni les sonnets ne lui valent la renommée, ni les vingt ou trente pièces qu'il compose et dont il ne reste aujourd'hui que quelques titres, ne parviennent — quoi qu'il en ait dit — à imposer son nom au public. Retenons que, de même que Cervantes soutint l'excellence de Galathée ou des Travaux de Persiles et Sigismonde au détriment de Don Quichotte, il considérait sa comédie de La Confase comme « bonne parmi les meilleures ^>. Mais accordons aussi que deux pièces de cette période : La Vie à Alger et Numance ne sont pas loin d'être des chefs-d'œuvre, comme on en pourra juger par des analyses et des extraits.

Toutefois, répétons-le, ces diverses productions ne donnèrent pas de quoi vivre au pauvre Cervantes qui dut, à nouveau, s'exiler et parcourir l'Andalousie, commissioniié par le licencié Diego de Valdivia, pourvoyeur de blé de V invincible Armada. Notre auteur partit en 1587 et voulut réquisitionner à Ecija une grande quantité de blé. Mais le licencié Valdivia ne lui ayant pas donné les fonds nécessaires, Cervantes qui s'était adressé aux fabriques d'églises et à des ecclésiastiques se vit excommunier par le vicaire général de l'Archevêque de Séville.

Le pourvoyeur de VArmada, don Antonio de Guevara, fit

alors savoir que tout serait exactement payé, ce qui apaisa les esprits excités et interrompit le procès d'excommunication contre Cervantes. L'argent arriva, en effet, dans l'été de 1588; et, le 28 octobre, Cervantes reçut l'ordre de retirer le blé promis par Ecija « en évitant tout motif de protestation ou de plainte, dût-il ne pas réunir la quantité requise ».

Le 26 août 1590, Cervantes n'avait pas encore reçu le salaire correspondant aux deux cent soixante-seize jours de ses occupations à Ecija. Et il dut en emprunter l'équivalent à Juan de Tamayo auquel il donna pouvoirde se mettre ensuite en instance près la caisse du payeur Augustin de Cetina.

Chargé, d'autre part, de réquisitionner de l'huile à Carmona, Cervantes dut encore avancer des fonds à l'État, puisqu'il ne fut payé de cette nouvelle commission que plus d'un mois après qu'il s'en fut acquitté : ces tâches si délicates et difficiles ne lui rapportaient que douze réaux par jour.

M. Pérez Pastor, qui nous a fait connaître maint document inédit sur l'ingrat métier de Cervantes, s'explique ainsi que ses comptes n'aient pas toujours paru réguliers; et qu'il se soit trouvé endetté de plus de vingt-sept mille maravedís pour la période comprise entre 1590 et 1592, et même emprisonné à Castro del Rio.

Toutefois, Cervantes parvint à se libérer, et d'autres commissions lui furent données par le successeur de Guevara, Pedro de Isunza (lequel diminua son traitement de deux réaux par jour), puis, à la mort de ce dernier, survenue le 24 juin 1593, par son successeur Miguel de Oviedo. Cervantes dut ainsi parcourir les environs de Séville et l'Estramadure en quête de blé. Revenu à Madrid sans doute à cause du décès de sa mère, lequel doit se placer entre le 15 septembre et le 9 novembre 1593, Cervantes accepte d'aller recouvrer près de deux millions et demi de maravedís qui étaient dus au Roi, en tant que contributions, par la province de Grenade. Mais, ayant confié, en 1595, les fonds du Trésor à un banquier douteux qui fit faillite et disparut, Cervantes fut rendu responsable, poursuivi, mis en prison en septembre 1597, et relâché trois mois après. <( Ses démêlés avec le fisc, écrit M. Mérimée dans son Précis d'Histoire de la Littérature Espagnole, durèrent, avec des alternatives de liberté et de détention, jusqu'au 24 janvier 1603, date à laquelle, sur le rapport de l'intendant Ipenarrieta, l'ordre d'élargissement

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