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LES RÉFLEXIONS DE RINCONETE

Rinconete, quoique jeune encore, était de fort bon entendement et d'excellent naturel; et comme il avait accompagné son père dans l'exercice des bulles 3, il savait un peu de bon langage, et riait tout seul en pensant aux vocables employés par Monipodio et par; les autres de sa bienheureuse communauté : quand pour dire per modum suffragii * il avait dit par mode de naufrage ; et qu'ils s'arrangeaient pour être stupéfiés au lieu de stipendiés sur ce qu'ils pillaient. De même quand la Cariharta ^ déclara que Repolido était comme un

1. Marque d'un armurier mauresque de Tolède, surnommé el Perrillo.

2. L'expression espagnole est un jeu de mots : hembras y remachadas, femelles (fer scellé) et mâles (écrasés par le macho du forgeron).

3. Le père de Rinconete avait pour métier de publier de village en village la bulle de la Sainte Croisade, métier de vagabond et tenu pour tel.

4. Phrase latine vulgarisée sans doute par les sacristains et le bas clergé.

5. La Cariharta, femme de mauvaise vie et « amie » du, Repolido,

marinier de la roche Tarpéienne ^ et un tigre d'Ocaña^ et non d'Hircania, avec mille autres impertinences. En particulier, celle-ci lui parut plaisante quand elle souhaita que la peine qu'elle avait prise à gagner seí. vingt-quatre réaux-* fût agréée par le ciel en décompte de ses péchés. Et surteijiit il s'étonnait de leur certitude à tous, et de leur confiani^e d'aller au ciel pourvu qu'ils ne manquent point à leuï^s dévotions, ayant sur la conscience tant de vols, d'h<?micides et d'offenses à Dieu. Et il s'esclaffait de l'autre bonne vieille, la Pipota *, qui gardait en son logis la corbeille à linge volée ^, et allait mettre des cierges devant les images, pensant ainsi aller au ciel vêtue et chaussée. Il n'était pas moins étonné de l'obéissance et du respect que tous observaient à l'égard de Monipodio, de cet homme barbare, rustaud et sans âme. Il considérait ce qu'il avait lu dans son livre de mémoire ^ et les exercices auxquels ils s'occupaient tous. Finalement il songeait, en l'exagérant encore, à la négligence de la justice dans cette fameuse cité de Séville, où vivait presque à découvert une engeance aussi pernicieuse et contraire à la nature même. Il se proposa donc de conseiller à son camarade de ne plus continuer cette vie perdue et si mauvaise, si inquiète, si libre et dissolue. Mais, malgré tout, entraîné par son jeune âge et son peu

1. Marinero de Tarpeya, corruption du premier vers de l'ancien romance : Mira Nero de Tarpeya ci Roma cómo se ardia,

2. La petite gitane Preciosa fait la même amusante confusion, dans ses chansons, entre la paisible petite ville d'Ocaña (près de Tolède) et la sauvage Hyrcanie (province de la Perse).

3. Le Repolido avait exigé d'elle trente réaux, et n'en ayant obtenu que vingt-quatre, la battit comme plâtre.

4. La Pipota, bonne vieille voleuse et dévote, cliente assidue de Monipodio.

5. Volée par deux autres fripons : el Renegado et Centopiés et recelée par la Pipota. Monipodio lui-même avoue que parfois le métier u ne va pas », et qu'on en est réduit à d'aussi piètres vols.

6. Ce livre portait à sa première feuille : Mémoire des coups de couteau que Von doit donner cette semaine. Monipodio porte toujours sur lui, dans sa cape, son « livre de comptes ».

d'expérience, il la mena encore quelques mois pendant lesquels il lui arriva des choses qui demandent une plus longue écriture. Aussi laisse-t-on pour une autre occasion le récit de sa vie et de ses miracles, joints à ceux de son maître Monipodio et à d'autres exploits des membres de cette infâme académie, lesquels seront à méditer et pourront servir d'exemple et d'avis à ceux qui les liront.

L'Espagnole Anglaise.

[Dans le butin que les Anglais emportèrent de Cadix, où ils débarquèrent en juillet 1596, un gentilhomme anglais du nom de Glotalde emmena à Londres une ravissante enfant de sept ans, Isabelle. 11 avait un fils d'environ douze ans appelé Ricarède, et sa femme, Catherine, éleva Isabelle comme sa fille. Laquelle grandit en beauté, en grâces de toutes sortes, et Ricarède en devient éperdument amoureux. Les parents encouragent Tamour des deux jeunes gens, dont l'union est décidée, lorsque la Reine ayant ouï parler de la belle Espagnole, la mande en son palais, la prend en amitié et dispose que si Ricarède veut épouser Isabelle, il lui faudra d'abord la mériter.

Ricarède est chargé d'un commandement sur la mer. Il y bat des corsaires turcs et délivre des chrétiens, parmi lesquels un Espagnol et sa femme, âgés et tristes, qui sont précisément les parents d'Isabelle. Ricarède les mène à Londres, leur rend l'enfant qu'ils ont perdue, ce pourquoi la Reine le loue, et lui laisse entrevoir la prochaine récompense.

Mais la « camarera mayor >> de la Reine, mère du comte Arnesto, empoisonne Isabelle pour venger son fils, dédaigné par la jeune fille. Ce poison défigure l'amante de Ricarède, qui cependant reste fidèle à la malheureuse victime, et, pressé par ses parents d'épouser une autre femme, jure n'aimer qu'Isabelle. Cependant, afin d'échapper à la contrainte paternelle, il partira pour Rome et soumettra au Pape son terrible cas de conscience. Les parents d'Isabelle s'embarquent pour Séville, emmenant avec eux leur fille à laquelle, en secret,. Ricarède demande de daigner lui faire confiance.

Isabelle, avec le temps, guérit et redevient plus belle que amais. Elle attend son fiancé, lorsqu'elle reçoit de Londres un

billet de dame Catherine lui annonçant la mort de Ricarède. Désespérée elle décide de se retirer au couvent de Santa Paula, à Séville.]

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