LA PRISE DE VOILE
Le jour de la prise de voile, la nouvelle s'en répandit par la cité tout entière ; et ceux qui connaissaient Isabelle, de vue ou de réputation, remplirent le monastère ainsi que le parcours depuis la maison de la jeune fille. Son père invita ses amis, et ceux-ci d'autres personnes, et tous firent à Isabelle un des plus dignes cortèges que Ton ait vus à Séville pour de telles cérémonies. On y remarquait l'assistant et l'official de l'église, le vicaire de l'archevêque, toutes les dames nobles et les seigneurs titrés dont s'honore la cité ; tel était le désir général d« revoir le soleil de la beauté d'Isabelle, après sa trop longue éclipse.
Ainsi qu'il est d'usage entre les jeunes filles qui vont revêtir le voile, d'être le mieux possible habillées et parées, comme pour, à cette heure ultime, jouir de leur reste d'élégance avant de s'en écarter, Isabelle voulut revêtir ses plus beaux atours, et porta le même costume qu'elle mit pour rendre visite à la reine d'Angleterre, et dont nous avons dit la richesse et le luxe ^ On vit briller les perles et le fameux diamant, le collier et la ceinture, d'une valeur inestimable. Avec cette parure rehaussant sa beauté, qui faisait louer Dieu en elle, Isabelle sortit à pied, la proximité du monastère rendant inutiles les coches et carrosses. Mais la foule était si dense que le cortège regretta de n'être pas en voiture, car il ne pouvait pas avancer. Isabelle en était la cause : les uns bénissaient ses parents, d'autres le ciel qui la dota d'une si grande beauté. Ceux-ci, pour la voir, se dressaient, ceux-là l'ayant vue une fois couraient, en avant, la revoir. Un homme, surtout, paraissait empressé à ne pas la perdre de vue, tellement
1. Les parents de Ricarède avaient habillé Isabelle « à l'espagnole », avant de la conduire vers la Reine.
que son manège attira l'attention des gens. Il était vêtu comme les captifs rachetés, avec sur la poitrine l'insigne de la Trinité, qui prouve qu'ils sont rachetés par l'aumône de ses Rédempteurs. Or voici que ce captif, au moment où Isabelle franchissait le seuil du couvent, et posait le pied dans la porterie où, suivant l'usage, venaient la recevoir la prieure et les nonnes avec la croix, soudain, à grand cris, s'exclame : « Arrête-toi, Isabelle I Arrête! car tant que je suis envie, tu ne peux être religieuse I » A ces cris, Isabelle et ses parents tournent leurs regards et voient que, fendant la foule, accourt vers eux ce captif qui, ayant laissé choir le rond bonnet d'azur qui recouvrait sa tête, découvre une tresse confuse de cheveux d'or tout frisés, et un visage rose et blanc comme la neige et le carmin, ce qui le fit reconnaître et juger pour un étranger. Tombant et se relevant, il arrive près d'Isabelle, et lui prenant la main, lui dit : « Me reconnais-tu, Isabelle? Je suis Ricarède, ton époux. — Oui, je te reconnais, lui répond Isabelle, à moins que tu ne sois un fantôme qui vient pour troubler mon repos. » Ses parents de lui se saisissent, le considèrent attentivement, et se rendent compte à leur tour que le captif est Ricarède. Et lui, les larmes aux yeux, s'agenouille devant Isabelle, la supplie de ne point s'arrêter à son étrange costume, de faire que son indignité ne soit pas un obstacle à l'accomplissement de l'ancienne parole que tous deux se sont donnée.
Isabelle, malgré l'impression gardée de la lettre annonçant la mort de Ricarède, donne plus de crédit à ce que voient ses yeux et à la réalité présente. Elle embrasse le captif et lui dit : « Monseigneur, vous seul pourrez sans doute empêcher que je suive ma détermination chrétienne. Vous êtes la moitié de mon âme, étant mon véritable époux. Vous êtes gravé dans ma mémoire et gardé dedans mon cœur. L'annonce que de votre mort m'écrivit madame votre mère, ne.m'ayant pas oté la vie, me fît choisir la voie de la religion où, sur l'heure, j'allais entrer. Mais puisque Dieu me
montre à ce moment précis, qu'il désire tout autre chose, je ne puis ni ne dois, pour ma part, l'empêcher. Venez, seigneur, dans la maison de mes parents. Elle est vôtre, et je m'y donnerai à vous dans les termes que demande notre sainte foi catholique. »
Ces paroles furent entendues de tous ceux qui étaient présents, et de l'assistant, du vicaire, de Tofficial de l'archevêque, qui, tous, grandement s'étonnèrent et voulurent qu'on leur contât l'histoire de cet étranger et du mariage en question.
[Ricarède raconte comment ayant été blessé par son rival, le comte Arnesto, on l'avait fait passer pour mort. Mais il s'était rétabli. Des corsaires turcs l'avaient pris, emmené captif à Alger où un père Rédempteur le racheta un an après. Libre, il s'était hâté de se rendre à Séville afin de revoir Isabelle.
Tout le monde loue Dieu pour ses grandes merveilles, et on décide le mariage des deux fidèles amants.]
Le Licencié de Verre.
{EL LICENCIADO VIDRIERA)
[Deux étudiants de noble famille se promenant sur les bords du Tormes, y trouvent, dormant sous un arbre, un enfant d'environ onze ans, vêtu comme un paysan. Ils ordonnent à un valet de l'éveiller, puis ils demandent à l'enfant d'où il est, et ce qu'il fait dans cette solitude.
Les réponses spirituelles du gamin portent les deux étudiants à le prendre et à l'emmener avec eux à Salamanque où ils le font étudier comme on fait généralement étudier des domestiques dans cette université. Pendant les huit années qu'il passe avec eux, l'enfant devenant jeune homme fait, preuve de remarquables aptitudes. Tout le monde le tienten' haute estime et affection. Sa spécialité est celle du droit, mais il excelle dans les humanités, et sa mémoire est surprenante. Il interrompt ses études pour voyager en Italie, en Flandres et en France et revient à Salamanque pour se faire recevoir licencié en droit. C'est alors qu'il devient fou de la plus étrange folie.J