SA VIE XV
fut sigrîé; mais Cervantes était mandé à Valladolid pour l'apuration définitive de ses comptes. Il avait perdu, le 2 juillet 1600, son frère, l'alférez Rodrigo, tué dans les guerres des Flandres. La première partie du Don Quichotte, qu'il avait apportée à Valladolid en maiiüscrit, s'imprima au cours de 1604 et fut publiée en 1605. )> Ce fut un indéniable succès puisque, ainsi que le reiiiarque M. Fitzmaurice-Kelly dans sa Littérature Espagnole, dès juillet 1605, une cinquième édition se préparait à Valence.
Le procès d'Ezpeleta. — Or, le mois précédent, Cervantes courait une aventure indigne dé celles de son immortel roman. En effet, à Valladolid, le 27 juiii 1605, le licencié Cristoval de Villarroel, du Conseil de Sa Majesté, et alcade de sa maison et capitale, était avisé, à onze heures du soir, que dans une maison neuve sise près du Rastro Nuevo de ladite cité, on avait trouvé mort ou tout au moins i^ravement blessé un gentilhomme inconnu. Le licencié se rendit à la hâte au lieu indiqué, en compagnie d'alguazils et d'un greffier. Il monta aux appartements et, dans celui de la veuve doña Luisa de Montoya, trouva sur un lit tend'' par terre un homme couvert de sang et qui gémissait tandis qu'un chirurgien le pansait. Une fois sefe plaies nettoyées et bandées, Thomme fut reconnu par le dit señor alcade, et par le marquis de Falces qui était avec lui, pour être don Gaspar de Ezpeleta, chevalier de l'ordre de Santiago.
L'enqiiête, nienée avec diligence, amena la comparution et la mise en accusation des membres de la famille de Cervantes qui habitaient alors non loin du Rastro dans une maison près de laquelle l'assassinat s'était produit. Inculpé, Cervantes se défendit aisément et fut relâché sous caûtioà, le 2 juillet. Mais le procès n'en révéla pas moins des détails peu édifiants sur la vie privée de Cervantes et sur son entou ragé : sur Magdalena et Andrea, ses sœurs, Isabel, sa fille naturelle, et Constanza, sa nièce, la fille d'Andréa.
Là fin. — L'année suivante, Cervantes revenait à Madrid en même temps que la cour. Il y maria sa fille Isabel comme nous l'avons dit; s'affilia en avril 1609 à la Confrérie du Saint-Sacrement et fut reçu en 1611 à l'xVcadémie fondée par Francisco de Silva. Dès lorscommence pour Cervantes,
plus que sexagénaire, la publication de ses principaux ouvrages : Les Nouvelles Exemplaires (4613), Le Voyage du Parnasse (1614), Les Hait Comédies et huit Intermèdes nouveaux ainsi que la seconde partie du Don Quichotte (1615). Le 19 avril 1616, notre auteur signe l'émouvante dédicace des Travaux de Persiles et Sigismonde à son protecteur le comte de Lemos, au lendemain d'avoir reçu l'Extrême-Onction, et comme il le dit lui-même en rappelant un ancien romance :
Le pied déjà dans Tétrier,
Avec l'angoisse de la mort....
Et il trépasse le 23 avril 1616... comme Shakespeare. Son corps, revêtu de la robe franciscaine, est enseveli dans le couvent des Trinitaires de Saint-Ildefonse, à Madrid. Depuis quelques années, il souffrait d'hydropisie et il parle avec humour de cette grave affection dans le prologue du même Persiles. Elle l'emporta ainsi qu'il le prévoyait, mais sans qu'il eût fait l'effort de suivre le régime qui lui était prescrit.
Le Persiles fut publié en 1617. La dédicace annonçait d'autres ouvrages : Les Semaines du Jardin, Bernardo, la fin de Galathée. Les titres seuls en sont restés.
Le portrait. — Cervantes se peint lui-même à ses lecteurs, dans le prologue des Nouvelles Exemplaires, d'après le portrait qu'avait fait de lui, en 1600, Juan de Jauregui : a Celui que vous voyez ici avec un visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez courbe quoique bien proportionné, la barbe d'argent (qui était d'or il n'y a pas vingt ans), les moustaches longues, la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il n'en a que six et encore mal conditionnées et plus mal placées puisqu'elles ne correspondent pas les unes aux autres ; le corps entre deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint clair plutôt blanc que brun, un peu chargé des épaules et pas très léger des pieds : celui-là, dis-je, est le portrait de l'auteur de Galathée et de Don Quichotte de la Manche, de celui qui fit Le Voyage du Parnasse à l'imitation de celui de Cesare Caporali de Perouse, et d'autres œuvres qui vont par là, égarées de leur chemin, et peut-être sans le nom de leur maître; on l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra. »
L'œUVRE DE CERVANTES
L'intérêt universel de Don Quichotte a porté bien des gens à considérer Cervantes comme l'auteur de ce seul livre, à ne point tenter de connaître tant d'autres ouvrages fort dignes de ce génie si divers.
Et pourtant, sans Don Quichotte, il reste encore à Cervantes d'avoir écrit mainte Nouvelle demeurée toujours bien vivante, ou telle comédie dont on voit aujourd'hui qu'elle dépasse en profondeur celles de Lope de Vega.
Il y a plus : si Galathée n'eut point, en Espagne, le succès espéré par l'auteur lui-même, elle méritait d'obtenir l'applaudissement des élites qui, de l'étranger, imposèrent à l'indifférente Espagne le culte de Don Quichotte. Mais Florian fut l'intermédiaire qui, en traduisant, trahit, et perdit à jamais la cause, facilement défendable, de ce charmant poème en prose.
Et quant aux Travaux de Persiles et de Sigismondey nous ne saurions souscrire au jugement hàtif qui les déclare pesants. Car nous prîmes un plaisir extrême à relire les aventures si variées et romanesques des héros que Cervantes chérissait comme les meilleurs issus de sa fantaisie. Cette œuvre nous paraît dépasser son époque, inaugurer un genre qu'affadira, qu'amincira, plus d'un siècle et demi après, un Bernardin de Saint-Pierre qui passe pour un précurseur.
Seul, Le Voyage du Parnasse nous semble une litanie d'éloges bien artificiels. Mais pourrions-nous en exiger plus qu'il ne veut être lui-même? Et n'y peut-on découvrir bien des pages d'un humour, d'une verve ou d'une grâce qui dissipent notre ennui?
De ce qui touche à Cervantes, rien ne doit être indiffé-
rent. Il est de ces génies ondoyants et divers qui même en leurs erreurs ont des inspirations : il suffit de le suivre, elles s'imposent à nous.
Galathée. — Galalhée est une bucolique à la manière de Virgile, où Cervantes lui-même, sous les traits d'Elicio, exprime le chaste amour qu'il éprouvait pour celle qui devait être sa femme. D'autres personnages de l'œuvre ont pu être identifiés : Francisco de Figueroa et Pedro Lainez seraient Tircis et Damon ; don Diego de Mendoza serait le pauvre Meliso, et peut-être Pedro Liñan se confondrait avec Lenio.
Ce roman pastoral est dédié par l'auteur à cet Ascapio Colonna, second fils du grand Marcantonio, général des forces pontificales dans la Sainte-Ligue, qui l'envoya comme étudiant à l'Université de Salamanque et à celle d'Alqala où par un discours en latin, répété en langue vulgaire, il salua le roi Philippe II dont il reçut une abbaye ainsi que l'appui nécessaire pour obtenir de Sixte-Quint, en l'an 1586, le chapeau de cardinal. Notons que Cervantes, en 1570, s'engageait dans la compagnie de Diego de Urbina, capitaine au régiment de Miguel de Moneada qui servait sous les ordres du père d'Ascanio.
En composant une idylle, Cervantes suivait la mode de son temps désireux de revenir à la vue riante des choses, à la beauté antique, sereine et lumineuse. De la poésie courtisane du xv^ siècle à la poésie italo-classique du xvi* le passage ne fut pas violent. L'école de Ribeiro et de Falcao fait renaître l'églogue classique et la nouvelle sentimentale. Or, Ribeiro fut le disciple de l'auteur de VArcadie^ Jacopo Sannazaro (1458-1530), et sa manière inspira la Diane de Montemayor (1520 ?-1561). Le genre se continua dans le Pastor de Filida (lo82) de l'ami de Cervantes, Luis Galvez de Montalvo, et dans Galathée elle-même, où l'on peut trouver qu'EUcio et son compagnon Erastro tiennent de TErgasto et du Selvaggio de YArcadie de Sannazaro, et que le Chani de Calliope reproduit la Chanson d'Orphée de la Diane de Montemayor.
Galathée s'explique par le romantisme de l'auteur qui,