‹ Œuvres choisiesChapitre 50 sur 138 · Prénom du Licencié · texte numérisé non relu

Prénom du Licencié

3. Dans les dernières années du xvi* siècle, une question théologique palpitante donna lieu à de véhémentes disputes entre jésuites et dominicains, et agita l'opinion entière. C'est la doctrine de la grâce et du libre arbitre exposée par le jésuite espagnol Luis Molina (1535-1600) dans son livre De liberi arbitri cum gratiae donis.,. (Lisbonne, 1588). Philippe 11 obtint du Pape en 1594 une décision qui fit cesser la polémique sans la trancher. Clément VIII créa pour son examen la congrégation de auxiliis (1597) dissoute en 1607 sans prononcer de sentence. On retrouve dans la phrase de Cervantes Fécho de ces discussions.

4. Cervantes a toujours persiflé les donneuses de philtres et

chose que de donner du poison à qui les prend, comme Fa démontré l'expérience en mainte et diverse occasion. Thomas mangea si mal à propos le coing confit que sur-le-champ il commença à frapper convulsivement des pieds et des mains comme s'il avait l'épilepsie, et il perdit connaissance pendant plusieurs heures, au bout desquelles il revint à lui; mais comme étourdi, et déclarant d'une voix troublée et bégayante qu'un coing confit l'avait tué, et nommant la personne qui le lui avait donné. La justice, informée de l'afiaire, se mit à la recherche de la coupable; mais elle, voyant que la chose avait mal tourné, s'était mise en sûreté et ne reparut jamais. Six mois durant Thomas garda le lit, se desséchant jusqu'à ne plus avoir, comme on dit, que la peau et les os, et manifestant le trouble de tous ses sens. Malgré tous les remèdes possibles, seule en lui se guérit la maladie du corps, mais non celle de l'esprit, car il demeura sain mais fou de la plus étrange des folies que l'on avait vues jusqu'alors. Le malheureux s'imagina qu'il était tout entier fait de verrez et dans cette illusion, lorsque quelqu'un s'approchait de lui, il poussait de terribles cris, demandant et suppliaat avec des paroles et des raisons péremptoires qu'on ne l'approchât pas, car on le briserait, n'étant réellement point comme les autres hommes, mais des pieds à la tête entièrement de verre. Pour le tirer de cette étrange imagination, beaucoup de personnes, sans s'occuper de ses cris et de ses prières, se jetèrent sur lui et l'embrassèrent en lui disant de considérer qu'il ne se brisait pas. Mais tout ce qu'on y gagnait était que le pauvre garçon se jetait alors par terre en faisant mille cris, et qu'ensuite il lui prenait une défaillance dont il ne reve-

de charmes (Cf. Don Quichotte, 1, ch. xxii) qui avaient la faveur d'un peuple crédule.

Í. Ce n'est pas là fantaisie d'écrivain. Il n'y a que peu d'années, dit M. Foulché-Delbosc, se trouvait dans un des hospices d'aliénés de Paris, un homme qui se croyait de verre et qui, restant toujours couché, demandait à grands cris qu'on ne l'approchât pas.

liait qu'au bout de quatre heures, pour supplier encore qu'on ne l'approchât plus. Il disait de lui parler de loin, de lui demander ce qu'on voudrait, car il répondrait à tout le monde avec plus de finesse, étant de verre et non de chair, car l'âme agit avec plus de prompte efficacité par la matière subtile et délicate du verre que par celle du corps, pesante et terrestre. D'aucuns voulurent en faire l'expérience et lui demandèrent ainsi mainte chose difficile à laquelle, spontanément, il répondit avec la plus grande pénétration d'esprit, ce qui plongea dans l'étonnement les plus lettrés de l'université et les professeurs de médecine et philosophie \ voyant qu'en un sujet, où habitait une aussi extraordinaire folie que celle de se croire de verre, puisse se receler une si grande intelligence qu'il répondait à toute question avec à-propos et sagacité. Thomas demanda une enveloppe où mettre ce vase fragile de son corps afin de ne pas se briser en endossant quelque étroit vêtement. On lui donna donc une robe grise et une ample chemise qu'il revêtit avec mille précautions, et il se ceignit avec une corde en coton. En aucune façon il ne voulut chausser de souliers, et afin qu'on lui donnât à manger sans s'approcher de lui, il disposa à la pointe d'un bâton une corbeille de pot de chambre où l'on mettait quelques-uns des fruits de la saison. Il ne voulait ni chair ni poisson; ne buvait qu'en source ou rivière, et avec les mains; marchait par le milieu des rues, regardant vers les toits dans la crainte de la chute d'une tuile qui le briserait. L'été, il dormait dans la campagne à ciel ouvert, et l'hiver en quelque hôtellerie où il s'ensevelissait dans la paille jusqu'à la gorge, disant que c'était là le plus sûr et convenable des lits que pouvaient avoir les hommes de verre. Quand il tonnait, il tremblait comme un agité par le mercure ^ et se mettait dans les champs,

\. Sur l'enseignement dans les Universités espagnoles au XVI* siècle, V. notre Mysticisme Musical Espagnol au XVr siècle (Paris, Alean, 1913), p. 173 et suiv. (La Tradition Scolastique).

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