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LA CONFRONTATION

Léocadie parut, modèle admirable autant qu'imprévu de la beauté naturelle et ornée. C'était l'hiver, elle venait vêtue d'une robe à queue de velours noir parsemée de boutons d'or et de perles, avec une ceinture et un collier de diamants. Ses cheveux mêmes, qui étaient longs et d'un blond cendré, lui servaient de parure et de coiffe, tant l'ingéniosité de leurs enlacements, de leurs frisettes, des reflets des diamants qui y étaient mêlés troublaient la lumière des yeux qui les regardaient. Léocadie était d'une élégance noble et aisée. Elle tenait par la main son fils, et devant elle venaient deux servantes qui l'éclairaient avec deux chandelles de cire en deux chandeliers d'argent. Tous se levèrent pour lui faire une révérence, comme à quelque apparition miraculeuse et céleste. Aucun des assistants, émerveillés de cette vision, ne réussit, comme frappé d'étonnement, à lui adresser la parole. Léocadie, avec des manières gracieuses et la plus fine politesse, s'inclina devant tous, et Stéphanie, la prenant par la main, la fit asseoir près d'elle vis-à-vis de Rodolphe. Puis on plaça l'enfant auprès de son aïeul. Rodolphe, qui contemplait si proche l'incomparable beauté de Léocadie, disait à part soi : Si la femme que ma mère m'a choisie pour épouse avait la moitié de cette beauté, je m'estimerais le plus heureux homme du monde. Dieu me protège! Qu'est-ce que je vois? Serait-ce par hasard quelque ange humain que je regarde? Et ce disant, la belle image de Léocadie entrait par ses yeux prendre possession de son cœur. Mais elle, en attendant le dîner, à son tour voyant si près d'elle celui qu'elle aimait déjà plus que la lumière des yeux dont elle le regardait parfois à la dérobée.

commença 'd'agiter en son esprit ce qui s'était passé, jadis, avec Rodolphe. En son âme s'affaiblit l'espoir que d'être son époux la mère lui donna, craignant que cette promesse ne correspondît à son peu de bonheur. Elle considérait ce qu'il s'en fallait qu'elle ne fût heureuse ou malheureuse pour toujours. Et cette intense méditation, ces sentiments agités, lui serrèrent tellement le cœur que la sueur parut à son front, ses couleurs s'évanouirent, et qu'il lui prit une défaillance. Sa tête se pencha vers dame Stéphanie qui, s'en apercevant, au comble de l'émoi la reçut dans ses bras. Tous sursautèrent, et quittant la table, accoururent lui porter remède. Le plus ému parut être Rodolphe, car pour aller plus vite, il trébucha et, par deux fois, tomba. Bien qu'on l'eût délacée, et que sur son visage on eût jeté de l'eau, Leocadio ne revenait pas à elle, mais son sein soulevé, et son pouls, qu'on ne trouvait pas, donnaient plutôt les signes précis de la mort; et les valets et servantes, comme moins réfléchis, poussèrent de grands cris, disant qu'elle était morte. Ces ameres nouvelles parvinrent aux oreilles des parents de Leocadio, que dame Stéphanie avait tenus cachés pour un plus heureux moment. Lesquels, accompagnés du curé de la paroisse, qui se trouvait avec eux, enfreignant la consigne donnée par Stéphanie, se précipitèrent dans la salle. Le curé, rapidement, courut voir si la jeune femme donnait quelques indices de se repentir de ses fautes, afin de l'en pouvoir absoudre; et pensant trouver un être évanoui, il en trouva deux, car Rodolphe était là, immobile, la tête reposant sur le sein de Léocadie. Sa mère l'avait laissé s'approcher de la jeune femme ainsi que d'un objet qui devait être à lui; mais quand elle le vit ayant perdu ses sens, elle fut sur le point de perdre aussi les siens. Elle les aurait perdus si elle n'eût vu Rodolphe enfin revenir à lui, confus d'être surpris en de pareils excès. Mais sa mère, devinant ce qu'éprouvait son fils, lui dit : « Ne rougis point mon fils, de ces choses extrêmes, mais plutôt de celles que tu ne ferais pas en apprenant ce queje ne veux plus longtemps dissimuler

à ton cœur, bien que je te le réservais pour une occasion plus joyeuse. Sache, fils de mon âme, que la douce évanouie que je tiens entre mes bras, est ta véritable épouse. Et je l'appelle ainsi, parce que ton père et moi, nous te l'avons choisie, et celle du portrait est fausse 1 ». Quand Rodolphe entendit cela, poussé par son désir amoureux et ardent, et, par ce nom d'époux, libéré des entraves que la pudeur et la décence, en ce lieu, pouvaient lui mettre, il approcha passionnément son visage de celui de Léocadie, et joignant ses lèvres aux siennes, semblait attendre que s'envole l'âme de la jeune femme, pour la recueillir dans la sienne. Mais à l'heure où de tous les larmes s'épandaient par la pitié accrues, où les cris augmentaient que la douleur provoque, où les parents de Léocadie s'arrachaient l'un la barbe et l'autre les cheveux, où les clameurs du fils pénétraient jusqu'aux cieux, Léocadie revint à elle, et par cet éveil reparut l'allégresse qui du cœur de chacun s'était retirée. Léocadie se trouva entre les bras de Rodolphe, et d'un effort pudique eût voulu s'en déprendre. Mais il lui dit : « Non, madame, cela ne doit pas être ; il n'est pas bien que vous luttiez pour vous écarter des bras de celui qui vous a dans l'âme. » A ces mots, Léocadie acheva de recouvrer ses sens, et dame Stéphanie renonça à sa résolution première, priant le curé, sur l'heure, de marier son fils avec Léocadie.

[La joie est générale. Léocadie se fait reconnaître de Rodolphe, et lui se contemple avec émotion dans le miroir du visage de son fils. Les grands-parents pleurent de ravissement. Les deux jeunes gens s'établissent à Tolède : ils y vivent heureux et ont beaucoup d'enfants.]

1. Stéphanie avait d'abord montré à son fils le portrait d'une jeune fille laide mais de grandes qualités, que, disait-elle, elle lui proposait en mariage. Le refus de Rodolphe servit son dessein de lui présenter Léocadie.

Le Jaloux d'Estramadure.

[Un prodigue d'Estramadure, Philippe de Carrizales, va refaire sa fortune aux Indes, et revient, riche, à Sévilie. Quoique âgé de soixante-huit ans, il y épouse la jeune Léonore, qui n'en a pas quinze, et auprès de laquelle se montre bientôt fort assidu le galant et oisif Loaysa. Celui-ci fait donner d'un narcotique à Carrizales et pénètre dans la maison où il tente de séduire Léonore.]

OÙ l'histoire du roi marc se renouvelle.

Mais le courage de Léonore fut telqu'en temps opportun elle le montra contre la force infâme de son astucieux séducteur, car il ne put la vaincre. Il se lassa en vain, elle fut triomphante, et tous deux restèrent endormis. Sur ce, le ciel voulut qu'en dépit de l'onguent, Carrizales s'éveillât, et, suivant sa coutume, il tâta le lit de toutes parts. N'y trouvant pas sa chère épouse, il sauta du lit épouvanté, stupide, avec plus de légèreté et d'intrépidité que son âge n'en annonçait. Et lorsque dans la chambre il ne vit pas l'épouse mais une porte ouverte, et que la clef* manquait entre les matelas, il pensa perdre la tête. Mais il se remit un peu et sortit dans le corridor, et de là marchant pas à pas, afin qu'on ne l'entendît point, il se dirigea vers la salle où dormait la duègne; et la voyant seule, sans Léonore, il poursuivit jusqu'à la chambre de la dite duègne, ouvrit tout doucement la porte, et vit ce qu'il n'aurait voulu voir; il vit ce pourquoi il eût aimé être aveugle : il vit sa Léonore dans les bras de Loaysa, dormant d'un si profond sommeil qu'il semblait que sur eux et non sur le vieillard agissait le narcotique. Sans forces demeura

l. La clef qu'il cachait jalousement, et que Léonore donna, sans penser mal faire, à la duègne entremetteuse qui fit entrer Loaysa.

Carrizales à cette vue amère; sa voix s'arrêta dans sa gorge; ses bras tombèrent de saisissement, et il resta comme une statue de marbre froid. Et quoique la colère fît son office, avivant en lui ses esprits presque éteints, la douleur eut un tel pouvoir qu'elle ne le laissa pas reprendre haleine. Malgré tout, il se serait vengé de cette scélératesse s'il se fût trouvé en armes. Aussi résolut-il d'aller jusqu'à sa chambre pour y chercher une dague, et de revenir sur-le-champ afin de faire disparaître les taches de son honneur dans le sang de ses deux ennemis et de tous ses domestiques. Sur cette digne et nécessaire détermination, il retourna dans sa chambre avec le même silence et les mêmes précautions. Mais là son cœur se serra d'une telle douleur et d'une telle angoisse, qu'incapable d'autre chose, il se laissa tomber évanoui sur son lit.

Sur ce, le jour parut, surprenant les nouveaux adultères enlacés dans le réseau de leurs bras. La duègne s'éveilla et voulut accourir pour ce qu'elle pensait lui incomber, mais voyant qu'il était tard, le remit à la nuit prochaine. Léonore s'inquiéta de voirie jour si avancé, maudit sa négligence et celle de la duègne damnée. Elle l'appela et toutes deux d'un pas craintif se rendirent à l'appartement du vieillard, priant le ciel entre leurs dents de le trouver ronflant encore. Et quand elles l'aperçurent immobile sur son lit, elles crurent qu'il dormait toujours sous l'action du narcotique, et de la grande joie qu'elles eurent, s'embrassèrent l'une l'autre. Léonore s'approcha de son mari, et, le saisissant par un bras, le tourna sur le côté pour voir s'il s'éveillait sans qu'il fût nécessaire de le laver avec du vinaigre ainsi qu'il le fallait pour qu'il revînt à lui. Mais à ce mouvement Carrizales sortit de son évanouissement, et poussant un profond soupir d'une voix lamentable et faible prononça : « Malheureux de moi! A quelles tristes extrémités mon destin ne m'a-t-il conduit! » Léonore n'entendit pas bien ce que son mari voulait dire, mais comme elle le vit éveillé et parlant, étonnée de ce que l'onguent n'eût pas la vertu durable qu'on lui avait

annoncée, elle s'approcha davantage, appuya son visage contre celui de l'époux, et le tenant étroitement embrassé, lui dit : « Qu'avez-vous, monseigneur, et pourquoi vous plaignez-vous? ))Le malheureux vieillard perçut enfin la voix de sa douce ennemie, et ouvrant ïes yeux démesurément, comme frappé de stupeur et soumis à un charme, il les fixa sur elle, puis, avec grand effort, sans cligner ses paupières, un long moment la regarda. Après quoi, il lui dit : « Faites-moi le plaisir, madame, sur-le-champ, d'envoyer de ma part appeler vos parents, car je sens dans mon cœur je ne sais quelle chose, qui me fatigue infiniment, et qui, je le crains, m'ôtera sous peu la vie; et je voudrais les voir avant de mourir ». Sans doute Léonore crut être véritable ce que son mari lui disait, pensant que le narcotique et non ce qu'il avait vu, l'avais mis en cet état. Aussi bien, lui répondant qu'elle exécuterait son ordre, elle manda au portier nègre d'appeler ses parents sur l'heure; et embrassant son époux, elle lui prodigua les caresses comme jamais elle ne l'avait fait, lui demandant ce qu'il sentait, avec d'aussi tendres et amoureuses paroles, que s'il eût été l'objet le plus aimé. Il la contemplait dans son extase singulière, et chaque parole ou caresse lui semblait un coup de lance qui lui traverserait l'âme. Déjà la duègne avait dit à tous les gens de la maison, ainsi qu'à Loaysa, la maladie de son maître, leur représentant combien elle devait être d'importance puisqu'il avait oublié de mander fermer les portes de la rue quand le nègre partit chercher les parents de sa dame. Au surplus, de cette ambassade, ils ne s'étonnèrent pas moins, car ni le père ni la mère n'étaient jamais venus chez leur fille depuis son mariage. Tous, en suspens, se taisaient, cherchant en vain la cause vraie de l'indisposition du maître, qui de temps en temps soupirait, si profondément et douloureusement, que chacun de ces soupirs paraissait lui arracher l'âme. Léonore pleurait de le voir de cette sorte, et lui riait d'un rire de dément,considérant la fausseté de ces larmes. A ce moment survinrent les parents de Léonore qui,

trouvant ouvertes les portes de la rue et de la cour,

puis la maison ensevelie dans le silence et solitaire,

demeurèrent tout surpris et même fort effrayés. Ils s'en

furent à l'appartement de leur gendre et le trouvèrent,

les yeux toujours cloués sur ceux de son épouse, qu'il

avait saisie par la main, tous deux répandant mille

larmes, elle : de voir ainsi son époux en verser, lui :

de considérer comme elle savait feindre ces mêmes

pleurs qu'elle versait. Dès que les parents furent

entrés. Carrizales parla et dit : « Asseyez-vous, et vous

autres tous, sortez de cet appartement, à l'exception de

dame Marialonso^. » On obéit, et les cinq restés seuls,

sans attendre qu'un autre parle, d'une voix calme, et

s'essuyant les yeux. Carrizales dit ainsi : « Je suis sûr

que pour vous, mes parents et seigneurs, il ne sera pas

nécessaire d'amener des témoins afin que vous croyiez

la vérité de ce que je veux vous dire. Vous devez bien

vous souvenir (car il n'est pas possible que vous ne

l'ayez plus présent à la mémoire) avec quel amour et

quel cœur, il y a aujourd'hui un an, un mois, cinq jours

et neuf heures, vous m'avez livré votre chère fille pour

être ma femme légitime. Vous savez aussi avec quelle

largesse je l'ai dotée, car cette dot suffirait à marier

richement trois jeunes femmes comme elle. De même il

doit vous souvenir de mes soins à la parer de ce qu'elle

put désirer ou que je devinai lui plaire. Ni plus ni

moins vous avez vu que poussé par mon naturel, et

craignant le malheur dont je mourrai sans doute, ayant

par mon âge, au surplus, l'expérience des étranges et

divers événements du monde, j'ai voulu garder le joyau,

choisi par moi, donné par vous, avec la plus grande

vigilance. J'élevai les murs de cette maison, je privai de

leur vue les fenêtres de la rue, je doublai les serrures

des portes, j'établis un toar comme en couvent de

nonnes, j'exilai à perpétuité tout ce qui pouvait avoir

l'ombre ou le nom d'un homme. A elle, je donnai, afin

de la servir, des servantes et des esclaves, et ne refusai

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