‹ Œuvres choisiesChapitre 53 sur 138 · La duègne · texte numérisé non relu

La duègne

ni à elle ni à celles-ci ce qu'elles voulurent me demander. Je la fis mon égale, je lui communiquai mes plus secrètes pensées, et lui livrai tout mon bien. C'étaient là des garanties, à le bien considérer, pour que je vive sûr de jouir sans crainte de ce qui m'avait tant coûté, et pour qu'elle s'efforce de ne pas me donner lieu à ce qu'en mon esprit puisse pénétrer aucun genre d'humeur jalouse. Mais comme la diligence humaine ne peut prévenir le châtiment que le vouloir divin réserve à ceux qui ne remettent en lui, du tout au tout, leurs désirs et leurs espérances, je ne m'étonne pas d'être frustré des miens, et d'avoir fabriqué moi-même le poison qui m'ôte la vie. Mais vous voyant comme interdits et suspendus à mes paroles, je veux conclure le long préambule de mon discours, en vous disant d'un seul mot ce qu'on ne peut dire en mille : et c'est que tout ce que j'ai fait aboutit à ce que ce matin j'ai trouvé celle-ci, née au monde pour la perte de mon repos et la fin de ma vie (ce disant, il montrait son épouse) dans les bras d'un beau jeune homme qui, à cette heure, est enfermé dans la chambre de cette duègne corruptrice. » A peine Carrizales eut-il achevé ces mots qu'un nuage voila le cœur de Léonore qui tomba évanouie aux genoux de son mari. Marialonso pâlit, et les parents de Léonore eurent la gorge serrée d'un nœud qui les empêchait de parler. Mais Carrizales, continuant, leur dit : « La vengeance que je compte prendre d'un tel affront n'est pas de celles que l'on prend à l'ordinaire. Car ainsi que je fus unique dans mes actes, je veux l'être dans la vengeance, la prenant de moi-même comme du plus coupable, car j'aurais dû considérer que ne peuvent s'assortir les quinze ans de cette enfant et les quatre-vingts que j'ai presque, et comme le ver à soie je fis la maison de ma mort. Je ne t'accuse point, enfant mal conseillée (ce disant il s'inclina et baisa le visage de Léonore évanouie). Je ne t'accuse point, te dis-je, parce que la persuasion des vieilles astucieuses, et les galanteries des jeunes amoureux, triomphent facilement de l'inexpérience de ton âge. Mais afin que tout le

monde voie l'inestimable prix du désir ei de la foi avec lesquels je t'aimai, à ce dernier moment critique de ma vie, je te le veux montrer de façon que je demeure comme exemple, sinon de bonté, du moins de simplicité jamais entendue ni vue. Adonc, je veux, sur l'heure, qu'on amène un notaire pour refaire mon testament où j'ordonne de doubler la dot de Léonore, la priant qu'après ma vie, qui maintenant sera bien courte, elle dispose sa volonté — le pouvant faire sans contrainte, — à épouser ce jeune homme, à qui n'ont jamais fait offense les cheveux blancs de ce pitoyable vieillard. De la sorte, elle verra que si dans ma vie je n'eus d'autre soin que de penser à ce qui pourrait lui plaire, j'agis de même dans la mort; et je veux qu'elle soit heureuse avec celui qu'elle doit tant aimer. Le reste de mon bien ira vers des œuvres pies, et je vous laisserai, messeigneurs, de quoi vivre honorablement le reste de votre existence. Mais que le notaire se presse, car ma souffrance m'étreint de telle manière qu'en toute hâte elle raccourcit le fil de mes jours. » Gela dit, il lui survint une terrible syncope, et il se laissa tomber si près de Léonore, que leurs visages se joignirent. Étrange et triste spectacle pour les parents qui contemplaient leur fille chérie et leur gendre aimé!

[Revenu à soi, Carrizales fait son testament ainsi qu'il l'a promis. Puis il meurt, laissant Léonore riche mais malheureuse de n'avoir pu le convaincre de son innocence. Elle n'épouse point Loaysa, mais entre en un couvent pour faire pénitence. Loaysa s'embarque pour les Indes.]

L'Illustre Servante.

{LA ILUSTRE FREGONA)

[Deux notables de Burgos, Don Diego de Garriazo et Don Juan de Avendano, ont deux fils qu'avec l'auteur nous appellerons — pour simplifier — Garriazo et Avendano. Le premier se livre bientôt à la vie picaresque.]

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