LA VIE PICARESQUE
... Enfin, le monde vit en Carriazo un picaro vertueux, propre, bien élevé, et plus que moyennement ingénieux. Il passa par tous les grades de picaro jusqu'à ce qu'il prît celui de maestro dans les madragues de Zahara * où se trouve le Finistère de la picaresque.
O picaros de cuisine, sales, gros et luisants; pauvres feints, faux impotents, coupeurs de bourses de Zocodover et de la place de Madrid 2; aveugles très clairvoyants, commissionnaires de Séville, entremetteurs de la gueusaille, avec toute l'innombrable multitude que Ton comprend sous ce nom de picaro! Abaissez le panache, et carguez votre orgueil! Ne vous appelez point picaros si vous n'avez suivi pendant deux ans les cours à l'académie de la pêche aux thons. C'est là, là seulement, que se trouvent en leur centre le travail uni à la fainéantise; la vraie saleté, la santé florissante, la faim soudaine, l'abondante satiété, le vice sans déguisement, les querelles à chaque moment, les assassinats à tout bout de champ, les pouilles à chaque pas, les danses comme dans les noces, les séguedilles comme en estampe, les romances avec refrains, la poésie sans entraves. On y chante, on y blasphème; là-bas on se dispute, ici on se livre au jeu; et pour tout l'on y est voleur. C'est le camp de la liberté et le règne brillant du travail. De nombreux et nobles parents y vont ou envoient chercher leurs fils, et les trouvent, mais aussi navrés d'être tirés d'une pareille vie, que si on les emmenait vers la mort.
Mais à toute cette douceur que je viens de peindre se mêle un suc amer : et c'est qu'on ne peut dormir tranquille sans la crainte qu'en un instant l'on ne vous
1. Le mot madrague désigne le filet à pêcher le thon et par métonymie l'endroit de cette pêche. — Zahara est sur la côte du détroit de Gibraltar, en face de Tanger.
2. Le Zocodover est la place centrale, grouillante et bariolée de Tolède. — La place de Madrid est la Plaza Mayor.
LES NOUVELLES EXEMPLAIRES 8 i
transporte de Zahara à Berbería ^ C'est pourquoi, la nuit, on se retire en quelques tours du port, et l'on a des gardiens et des sentinelles dont les yeux vigilants vous permettent en confiance de fermer les vôtres ; quoique parfois il est arrivé ^ que sentinelles et gardiens, picaros, surveillants, barques et filets, avec toute la foule qui s'y emploie, se sont endormis en Espagne et réveillés à Tétouan. Mais cette crainte n'empêcha pas Carriazo d'accourir là trois étés pour se donner du bon temps. Le dernier été, la chance le favorisa de telle sorte qu'il gagna aux cartes près de sept cents réaux avec lesquels il voulut s'habiller et revenir à Burgos, se montrer aux yeux de sa mère qui avaient, pour lui, versé bien des larmes.
[Mais il s'ennuie vite de l'existence honnête. Aussi débauchet-il son ami Avendaño,et retourne avec lui à la vie picaresque. Prenant le chemin de Madrid, tous deux poussent jusqu'à Tolède, et dans la, posada del Sevillano — actuellement l'auberge du Sang sise en une ruelle qui descend vers le Tage — Avendaño tombe amoureux de la jolie servante Constance.]