LA SÉRÉNADE NOCTURNE
Cette nuit-là, il y eut bal à la porte de l'auberge, pour les muletiers qui s'y trouvaient, et ceux des auberges
1. C'est une femme d'environ quarante-cinq ans, « surintendante » des lits et du service des chambres.
2. Cette scène bouffonne dans la nuit semble avoir inspiré le final du deuxième acte des Maîtres-chanteurs de R. Wagner.
voisines. L'Asturien joua de la guitare, et les danseuses, outre les deux Galiciennes et Arguello, furent trois filles d'autres posadas. Il vint se joindre à eux plus d'un galant masqué, dans la cape dont il se couvre, plutôt pour voir Constance que pour le bal lui-même. Mais elle ne parut point à la danse, et déçut ainsi de nombreux désirs. Lope jouait de la guitare d'une telle façon, que, disait-on, il la faisait parler. Les filles lui demandèrent — et la Arguello insista — de chanter quelque « romance » ^ Il dit qu'il le chanterait si elles le dansaient comme on le chante et danse dans les comédies; et il les pria, afin qu'elles ne se trompent pas, de faire tout ce qu'il dirait en chantant, et rien d'autre.
Il y avait des danseurs tant chez les filles que parmi les muletiers. Lope se nettoya la gorge en crachant par deux fois, pour se donner le temps de penser à ce qu'il allait dire, et comme il avait l'esprit vif, facile et gracieux, dans une improvisation fort réussie et verveuse^ il commença de chanter :
Que paraisse la belle Arguello — une fois et pas davantage — Et sur une révérence -~ qu'elle fasse deux pas en arrière. — Que d'une main la saisisse — celui qu'on appelle Barabas, — Andalou garçon muletier — Chanoine du Compas 2. — ¿es deux filles galiciennes — Qui se trouvent en cette auberge, — Que paraisse la plus joufflue — En corsage et sans tablier. — Que l'agrippe Torote — Et que tous les quatre ensemble, — Variant les figures et mouvements— Commencent un contre-pas*.
Tout ce que chantait l'Asturien, était fait au pied de la lettre par eux et par elles. Mais quand il leur vint à dire de commencer un contrepas, le muletier danseur surnommé Barabas répliqua :
<( Frère musicien, attention à ce que vous chantez, et n'appelez personne mal habillé, car nul ici n'est con trapos 3, et chacun s'habille comme Dieu l'aide. »