SON OEUVRE XIX
Ilp^ content d'avoir agi dans le champ de guerres héroïques, se répand encore en activité esthétique. Son attitude en présence des pastorales est la même qu'il prendra au sujet des chevaleries : et c'est qu'au fond il les aime, quoiqu'il les juge inférieures à l'idéal dont elles relèvent.
Malgré l'insuccès de son livre, Cervantes conserva toujours une tendresse à son égard. Que Ton relise, pour s'en convaincre, Texamen de la bibliothèque de Don Quichotte, 11 représentait pour lui les années de sa jeunesse, ses illusions littéraires ; il y avait mis son âme, ses conceptions de la beauté issues des doctrines de Platon, si populaires à cette époque; et, surtout, il était écrit d'un style abondant et musical, au charme duquel, aujourd'hui encore, on ne saurait échapper.
Mais Cervantes était beau joueur. Et dans Les Nouvelles Exemplaires, Berganza, ce chien bavard, reconnaît que les pastorales sont « dépourvues de vérité, composées pour amuser les oisifs ». Il a servi des bergers sans musette et sans chalumeau, qui ne chantent point, mais qui grognent, qui ne révent pas, mais se grattent, qui ne répondent pas à des noms poétiques, mais à Laurent, Antoine, Paul ou bien Dominique.... La plaisanterie est amère.
Les Nouvelles Exemplaires. — Les Nouvelles Exemplaires, au reste, furent la revanche éclatante que prit Cervjantès trente ans plus tard. Elles parurent originales et reçurent l'approbation même de ses rivaux et de ses ennemis : Lope de Vega confesse qu'elles ne manquent ni d'esprit ni de style; Avellaneda les trouve fort ingénieuses. Quant aux autres écrivains qui n'avaient point de raison d'être hostiles à Cervantes, parce qu'ils étaient beaucoup plus jeunes, Quevedo, Tirso ou Salas Barbadillo, leurs éloges sont plus vifs. Le premier les vénère, le second s'enthousiasme et déclare l'auteur « le Boccace espagnol », et le troisième prend Cervantes pour parrain afin d'être admis en présence du dieu qui dirige les Muses.
« Je suis le premier qui ait écrit des nouvelles en langue castillane », affirme Cervantes avec un noble orgueil. Il disait vrai, à moins qu'on ne doive estimer que le genre de la nouvelle castillane est inauguré par l'anonyme Histoire de l'Abencerrage et de la belle Xarifa enclose dans V Inventaire
d'Antonio de Villegas, imprimé en 1565. Mais Cervantes invente et cette Histoire n'est qu'un thème du romancero.
L'invention de Cervantes, dans Les Nouvelles Exemplaires, s'exerce sur la via et sur sa propre vie. Elle jaillit du réalisme le plus pur et national et brode sur des faits parfois si personnels que l'on a pu écrire, avec ces Nouvelles, une vie de l'auteur qui ressemble souvent à celle que l'on connaît.
Au reste, ce n'est pas qu'il faille supposer que Cervantes s'eiîorce à l'autobiographie. Ce que nous avons dit du Captif s'applique aussi bien à L'Amant Libéral, à L'Espagnole Anglaise, au Licencié de Verre, Mais ces relations lointaines entre l'auteur et ses héros suffirent à lui valoir les critiques acerbes — le moi étant haïssable — d'un Suarez de Figueroa.
Quoi qu'il en soit, les Nouvelles sont de la littérature vécue, aussi instructive pour nous sur les mœurs espagnoles, aux XVI® et xvii*^ siècles, que celle de Don Quichotte,
La magistrature vénale est flagellée dans La Petite Gitane ; la funeste idéologie est ridiculisée par le chien Berganza ; les mœurs faciles des nobles sont mises en opposition avec la misère des étudiants, la détresse des soldats, la rude vie des picaros, dans la série des tableaux que nous offrent Cornélie,Le Jaloux (TEstramadure, La Force du sang, L'Espagnole Anglaise ou Les Deux Jeunes Filles contrastant avec Le Licencié de Verre, Le Mariage qui trompe ou L'Illustre Servante. Le Colloque des Chiens est comme un résumé ou comme une synthèse des observations aiguës de Cervantes sur la vie de son temps, l'âme de son époque, un peu comme Le Coq d'un Lucien nous révèle l'intimité de la vie grecque au siècle des Antonins.
Le cadre de ces Nouvelles est tantôt espagnol et tantôt étranger. Les séjours que fit Cervantes dans les provinces espagnoles, surtout en Andalousie, ses voyages en Italie, sa captivité à Alger, ses courses sur la mer, l'aident à varier le décor de son œuvre et à multiplier les types, les portraits. La vie grouillante de Séville est évoquée comme par un Callot dans Rinconete et Cortadillo; nous nous trouvons à Tolède avec L'Illustre Servante, h Salamanque avec le Licencié, h Valladolid en lisant l'histoire du Mariage qui trompe et le Colloque des Chiens. L'amour que Cervantes nourrit pour l'Italie apparaît bien d&ns Cor nélie : un amour