‹ Œuvres choisiesChapitre 8 sur 138 · SON ŒUVRE XXI · texte numérisé non relu

SON ŒUVRE XXI

inspiré par le peuple italien et son caractère passionné plus encore que par la nature ou la magnificence des villes. Bologne n'est qu'un cadre, et vaguement tracé; mais les personnages s'agitent avec leur fièvre, la violence de leurs sentiments. Et c'est ainsi, plus tard, qu'un Stendhal concevra ses nouvelles italiennes.

D'autre part, les gitanes, aux yeux de Cervantes, représentent la liberté, l'indépendance, la vie simple, les mœurs pures de l'âge d'or, dont chaque ouvrage de l'auteur contient la tendre évocation. Et l'histoire de Preciosa, dans La Petite Gitane^ est un charmant modèle, une douce leçon, que donne Cervantes à ses contemporains hypocrites et corrompus.

Il n'est pas jusqu'aux Turcs en qui Tauteur n'admire des traits qui manquent aux Espagnols. S'il méprise leur religion, par contre, il ne craint pas, dans V Amant Libéral^ de louer leur organisation. Même il ne peut cacher la sympathie qu'inspire, à son cœur épris de beauté, la passion des belles Mauresques pour leurs esclaves chrétiens.

Enfin le « manchot de Lepante » aime, comme tout Latin, la mer qu'il a franchie. Il en évoque les tempêtes ou la sérénité, et décrit Texistence à bord d'un bâtiment avec la précision même d'un matelot, dans L'Amant Libéral et L'Espagnole Anglaise,

Cervantes est moins à son aise dans la peinture des milieux aristocratiques, des mœurs des courtisans, des usages des cours. M. de Icaza remarque que la reine de L'Espagnole Anglaise a pour nous le charme des reines des contes pour enfants. C'est vraiment une « brave dame )>. Aucun des autres personnages n'apparaît en chair et en os; ce sont des « mannequins idéaux » qui rappellent les « retables des peintres primitifs où l'inconsistance des figures contraste avec les méticuleux détails de Thabillement )>. Et c'est que Cervantes n'avait pas ici sous les yeux le modèle vivant nécessaire. Car, dès que, dans cette même nouvelle, l'écrivain peut fixer sa pensée vagabonde sur un objet précis, le ton change et l'intérêt grandit. Ainsi de cette figure imaginaire de Ricaredo qui ressemble tellement à celle de Cervantes par les aventures de sa captivité, ses généreuses entreprises, son âme quichottesque et si noble, et si bonne.

D'où la supériorité éclatante des nouvelles dans lesquelles l'imagination brode sur des faits observés : du Licencié de Verre qui n'est qu'un prétexte pour Cervantes de publier ses apophtegmes, esquisser un tableau de la vie militaire en Espagne, à la fin du xyp siècle, et tracer l'itinéraire de ses voyages en Italie; du Jaloux d'Estramadure, étude psychologique d'un vieillard amoureux berné par un don Juan et qui meurt en lui pardonnant; des nouvelles picaresques : La Petite Gitane, Rinconete et Cortadillo, Vlllustre Servante ; et surtout de cette galerie des types sociaux que forme le Colloque des Chiens, Scipion et Berganza.

Nous laissons dans Fombre la nouvelle de La Fausse Tante, attribuée à Cervantes, parce que rien ne prouve que cette attribution soit exacte.

Cependant, avec Les Nouvelles Exemplaires, la nouvelle moderne était créée. Il suffisait de s'en apercevoir : on le voit seulement aujourd'hui , maintenant que Stendhal, Mérimée, Daudet ou Maupassant nous ont donné des contes qui ne l'emportent point sur ceux de Cervantes.

M. de Icaza suit en elles la formation de la personnalité littéraire de leur auteur. De l'autobiographie, le grand écrivain passe au récit d'aventures à la mode italienne; puis il devient romanesque et purement espagnol, mêlant aux épisodes vécus les peintures de mœurs ; et enfin il est le maître psychologue, maître dans la satire et le conte amoureux. Et M. de Icaza de conclure : Si Cervantes n'avait pas écrit le Quichotte, Les Nouvelles Exemplaires suffiraient à l'immortaliser.

Don Quichotte. — Heureusement, il y a aussi Don Quichotte..,. Que dire sur ce livre qui n'ait pas été dit? Entre Montesquieu déclarant que, chez les Espagnols, « le seul livre qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres », et M. Morel-Fatio démontrant que c'est « le grand roman social du xvi* siècle espagnol, de la seconde moitié surtout », bien des explications ont été fournies et bien des commentaires publiés qui auraient diverti l'auteur, s'il eût vécu, car il était d'humeur gaie et d'aimable caractère. Mais en lui prêtant une nature exceptionnelle, on ne réussit qu'à le dénaturer. Rien de plus simple, en effet, que le Cervantes du Quichotte, puisque ce n'est qu'un cufieux

Page 1