LE DÉSIR DE LA RENOMMÉE
(Chapitre vin.)
« Je songe, Sancho, dit Don Quichotte, à ce qui arriva à un célèbre poète de ce temps ^ qui ayant fait une malicieuse satire contre toutes les dames courtisanes, n'y mit point et n'y nomma pas une dame dont on pouvait douter si elle l'était ou non. Mais elle, voyant qu'elle ne figurait pas sur la liste des autres, se plaignit auprès du poète en lui demandant ce qu'il avait vu en elle pour ne pas la mettre au nombre des autres, et le priant d'allonger la satire et de l'inclure dans la rallonge; sinon, de prendre garde pour sa propre vie. Le poète le fit ainsi et l'arrangea comme des duègnes ne l'eussent pas fait, et elle demeura satisfaite de se voir une réputation, môme mauvaise. Cette histoire s'accorde avec ce qu'on raconte de ce berger qui mit le feu et embrasa le fameux temple de Diane, compté pour une des sept merveilles du monde, seulement pour que son nom survécût dans les siècles à venir; et bien qu'on ordonnât de ne le point nommer ni de faire en parole ou par écrit mention de son nom pour qu'il n'atteignît pas l'objet de son désir, cependant on a su qu'il s'appelait Erostrate. Dans le même genre est ce qui arriva au grand empereur Charles Quint avec un chevalier à Rome. L'Empereur voulut voir ce fameux temple de la Rotonde, qui dans l'antiquité s'appela le temple de tous les dieux, et aujourd'hui, avec une meilleure invocation, s'appelle de tous les saints, et qui est l'édifice resté le plus entier de tous ceux qu'éleva le paganisme à Rome, conservant la renommée de la grandiose magnificence de ses fondateurs : il a la ibrme d'une moitié d'orange, extrêmement vaste, et très clair, sans autre lumière que celle que lui donne une fenêtre, ou, pour mieux dire, une claire-voie ronde ouverte à sa cime. Par elle
1. M. Rodríguez Marin pense qu'il s'agit de Vicente Espinel qui se trouvait en la licencieuse SéVilIe vers 1578 et y écrivit une Satire contre les Dames.
l'Empereur contemplait l'édifice, ayant à son côté un chevalier romain qui lui détaillait les perfections et sublimités de cette merveille et mémorable construction. Lequel, s'étant écarté de la claire-voie, dit à l'Empereur : « Mille fois, Majesté sacrée, le désir me « vint de m'embrasser avec votre Majesté, et de me (( jeter du haut de cette claire-voie dans le vide pour <( laisser de moi dans le monde une éternelle renomce mée. — Je vous suis reconnaissant, répondit l'Empe- « reur, de ne pas avoir mis à exécution une aussi <c mauvaise pensée, et dorénavant je ne vous don- « nerai plus l'occasion de remettre à l'épreuve votre « loyauté; et ainsi, je vous mande de ne jamais me « parler ni de vous trouver où je suis. » Et, après ces paroles, il lui fit une grande merci. Je veux dire, Sancho, que le désir d'atteindre la renommée est extrêmement actif. Qui, selon toi, précipita Horatius, armé de toutes ses armes, du haut du pont dans les profondeurs du Tibre? Qui a brûlé le bras et la main de Mucius? Qui poussa Gurtius à se lancer dans le gouffre ardent apparu au milieu de Rome? Qui, malgré tous les augures défavorables, fit passer à César le Rubicon? Et, pour citer des exemples plus modernes, qui perça les navires et laissa à sec et isolés les valeureux Espagnols guidés par le fort courtois Cortés dans le Nouveau Monde? Tous ces exploits, ainsi que d'autres également grands et divers, furent, sont et seront les œuvres de la renommée que les mortels désirent comme récompense et partie de l'immortalité que méritent leurs hauts faits, puisque nous autres chevaliers errants, chrétiens et catholiques, nous devons viser plus à la gloire des siècles futurs, qui est éternelle dans les régions éthérées et célestes, qu'à la vanité de la. renommée que l'on acquiert en cette vie présente et éphémère. Car cette renommée, si longtemps qu'elle dure, enfin doit s'achever avec le monde lui-même qui a sa fin marquée; de sorte, ô Sancho, que nos œuvres ne doivent pas sortir des limites que nous assigne la religion chrétienne que nous professons. Nous devons
tuer l'orgueil chez les géants; l'envie, par la générosité et le bon cœur; la colère, par la calme contenance et la quiétude de l'esprit; la gourmandise et le sommeil, par le manger frugal et la longue veille ; la luxure, par la loyauté que nous gardons envers celles dont nous avons fait les dames de nos pensées; la paresse, en allant par toutes les parties du monde, cherchant les occasions qui puissent faire et fassent de nous, chevaliers chrétiens, de réputés chevaliers. Tels sont, Sancho, les moyens par lesquels on atteint aux suprêmes louanges qu'apporte avec soi la bonne renommée. »
[Continuant à causer, l'hidalgo et son écuyer arrivent en vue du Toboso. Ils y pénètrent dans le complet silence de la nuit. Mais Sancho est bien empêché de guider son maître vers la maison de Dulcinée, puisqu'il a menti et ne l'a jamais vue.... L'ayant cherchée, en vain, et J'aube paraissant, Don Quichotte se décide, sur le conseil de Sancho, à sortir de la ville et â « s^embusquer » en un bois voisin, d'où il envoie son écuyer vers sa dame, en ambassade, Sancho se met en route et voit sortir du Toboso trois paysannes sur des bourriques. 11 revient aussitôt prévenir Don Quichotte qu'il peut voir enfin Dulcinée avec deux dames de compagnie, montées sur des haquenées. Don Quichotte pique des deux et va rejoindre les filles. Il met pied à terre et ploie ie genou devant celle que lui signale Sancho. Les paysannes prennent fort mal ces simagrées ainsi que les discours enflammés que l'hidalgo adresse ensuite à l'une d'elles. Elles les repoussent rudement et s'échappent au plus vite, laissant Don Quichotte attristé d'avoir encore une fois été dupé par des « enchanteurs ».
Le chevalier et Sancho prennent la route de Saragosse afin d'arriver à cette ville pour les fêtes solennelles que l'on y célèbre chaque année^ Ils croisent en chemin un char de comédiens en costumes hétéroclites, et Don Quichotte, croyant à une nouvelle aventure, les somme de dire où ils vont. Il semble d'abord satisfait de leur réponse, lorsqu'un masque vient effrayer Rossinante du bruit de ses grelots, et le narguer lui-même. La colère gagne l'hidalgo et il va peut-être commettre quelque folie. Heureusement, Sancho trouve lé moyen de l'ctópaj^, ^ t^LvWfinit- par s'-â^rranger.
Don 'Quichotte et Sancho passent la nuit qui suit la rencontre' des comédiens parmi des arbres touffus. Ils y sont rejoints par un chevalier errant et son écuyer qui les viennent provoquer
CERVANTES. — -T.UVRES CHOiSlES. 10
au combat, lequel est accepté mais ne réussit guère aux nouveaux venus qui doivent bientôt s'avouer vaincus. Grâce leur est faite et Sancho, avec le jour, reconnaît dans le chevalier Samson Carrasco et dans son écuyer l'un de ses propres voisins et compères, lesquels s'étaient proposé, d'accord avec le Curé et le Barbier, de vaincre Don Quichotte et de lui ordonner, en vertu du Gode de Chevalerie, de revenir au village et de n'en plus sortir pendant deux années. Penauds et dépités, Samson et son acolyte doivent rentrer chez eux.
Quanta Don Quichotte, il demeure persuadé qu'il a triomphé du plus vaillant chevalier du monde, et s'en réjouit fort. Sancho, pour une fois, ne trouble pas sa joie.]