‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 2 sur 58 · SI I! I. AI MON · texte numérisé non relu

SI I! I. AI MON

liiiic: il coiist'iil que \(iiis appcHc/. les Icrrcs de \ os noms, i-oiiiiiit' (lit le IMd|)lii''lf. l'I (|iM' \oiis tiaiisiiKilic/ à nos iMilaiils les possessions (pii \oiis soiil M'iiiies (h; vos ancêtres : il veut seiilemciil (pic \oiis en retraiicliiez une; légère liortion pour les inl'ortunés (pi'il laisse dans rindi^cnee ; il veut (pie, tandis (pie vous portez sur rindécence et le faste de vos parures la nourriinrc d'un peuple enlier de malheureux, vous ayez de (pioi coiivilr la iindili' de ses serviteurs (jui n'ont pas où reposer leur ItHe; il \(îut ({ue de ces tables voluptueuses, où vos c;rands biens ])euvent à peine sullire à votre sensualitc'" cl aux profusions (Tune délicatesse insensée, vous laissiez du moins tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la, faim et de la mis(^re: il veut (pie, tandis qu'on verra sur les murs de \ os palais des [)eintia'es d'un prix bizarre et excessif, voti-e l'evenu puisse suffire pour honorer les images vivantes de votre Dieu ; il veut enfin que, tandis que vous n'épargnerez rien pour satisfaire la l'ui'eur d'un jeu outré, et que tout ira fondre dans ce goulTre, vous ne veniez pas supputer votre dépense , mesurer vos forces , nous alléguer la médiocrité de votre fortune et l'emliarras de vosatTaires, quand il s'agira de consoler l'aOliction d'un chrétien. Il le veut; et n'a-t-il pas raison de le vouloir? (hioi! vous seriez riche pour le mal, et pauvre pour le bien? vos revenus sulïiroient pour vous perdre, et ils ne suffiroient pas pour vous sauver et pour acheter le ciel? et parce que vous outrez l'amour de vous-même , il vous seroit permis d'être barbare envers vos frères?

Mais, mes frères, d'où vient que c'est ici la seule circonstance où vous diminuez vous-même l'opinion qu'on a de vos richesses? Partout ailleui's vous voulez qu'on vous croie puissants: vous vous donnez pour tels: vous

Il» si:i{M()\s i»i-: .M,\>si i.i.ox.

caclic/ iiK'iiic (|iicli|ii('r()is sons des dcliurs t'iicoi'c hrillaiils (les allaircs (It'jà rirni(''es, poiir soiilcnlr celle \aiiie r(''|)iilat'M»ii (ropiilciicc (lelle \aiiil('' ne mihs ahaiidoniie (loue (|iu' lorsqu'on xoiis l'ail son\enii' du (le\oir de la niiséricor(U': alors, peu conlenls d'aNoiier l;i in(''(liocriU'' de vo(r(! roi'iiiuc, vons ]"e\at;érez; el la dureté reni|)ort(' dans \()li'e cn'nr, non-senlenient sur la xéi'ilé, mais ciicoru sur la ^anll(''. Ali! lo SeigiKMir iHipnx'lioit autrefois à nn e\e(iii(' dans 1' \|)ocal\ |)so : Vous dilcs : Je suis riche. Je suis con/h/r (le biens : el vous iw surez jjds eji/e vous eles pinirre . ini , el misérable à nus i/en.r ! [XvtH... iir, 17.) Mais il (U'vroit aujouid'lmi changer ce reproche à votre égard , et vous dire : Oh ! vous vous plaignez que vous êtes pauvre et dépourvu de tout, et vous ne voulez pas voir (|ue vous êtes riche, comblé de biens, et que, dans un temps où presque tous ceux qui xons environnent soull'rcnt, vous seul ne manquez de rien à mes yeux!

l'^t c'est ici le second prétexte qu'on oppose au devoir de l'anmone, la misère générale. Aussi les disciples répondent en second lieu au Sauveur, pour s'excuser de secourir cette multitude alTamée, que le lieu est désert et stérile, que l'heure est déjà passée, et qu'il faut renvoyer le peuple, alin qu'il aille dans les bourgs et dans les maisons voisines, acheter de quoi se nourrir : Deserlus esl lueus hie , el Jnni Itora prœteriil (Marc, vi, 35). Aouveau prétexte dont on se sert pour se dispenser de la miséricorde : le malheur des temps, la stérilité et le dérangement des saisons.

Mais premièrement, Jésus- Christ n'auroit-il pas pu répondre aux disciples, dit saint Chrysostome : C'est parce ([ue le lieu est désert et stérile, et que ce peuple ne sauroit v trouver de (pioi soulager sa laini. (ju'il ne

>i l; I. Al \i(t\ !■. 1 1

l'aiil |);is le i('ii\o\ cr à jeun, de peur (|iil' les lorccs ne lui m;ui(|iit'iit en clit'inin? I!l xoilà, mes lièrcs. ce (jue je poiiiTiùs aussi d'abord nous n-pundie : Les Inups sont iiiau\ais, les saisons soni l'iclieuses : alil (fest pour cela même (|né nous (le\e/ eiiti(,'i' dans des in(|uiéludes plus \i\es et plus lendfes sur 'es l)esoins de \os frères. Si le lien est désert et sti'i'ile pojr nous, (pie doit-il être pour tant de niallienrenx ? si nous vous ressentez dn nialliein- des temps, ceux (pii iTont |)as les mêmes ressources (pie \ons, ([ue n'en doivent-ils ])as sonllVir? si les j)laies de ri'lij;} |)te entrent jusipie dans les palais des i^n'ands et de IMiaraon même, (pielle sera la désolation de la cabane dn pauNi'e et dn laboureur? si les princes d'Israël, dans Samaiie allligée, ne tivjuvent plus de ressource tlans leur aire, ni dans leur pressoir, selon l'expression du Prophète, tjuelle sera l'extrémité d'une populace obscure, rédnile peut-être, connne cette mère infortunée, non à se nouri-ir du sang de son enfant, mais à faire de son innocence et de son âme le prix funeste de sa nécessité '^..

Dernière excuse des disciples, fondée sur le granti nombre de personnes c|ui ont suivi le Sauveur au désert : (le peuple est en si grand nombre, disent-ils, que, quand nous achèterions pour deux cents deniers de pain, cela-ne sulliroit pas. Dernier })rétexte qu'on oppose au devoir de l'auuKjne : la nuiltitude des pauvres. Oui, mes frères, ce (jui devroit ranimer la charité l'éteint : la multitude des malheureux vous endurcit à leurs misères; plus le devoir augmente, plus vous vous en croyez dégagés: et vous devenez cruels, pour aNoir trop d'occasions d'être charitables.

Mais en premier lieu, d'où vient, je nous prie, cette multitude de pauvres dont vous vous plaignez? Je sais que

12 SI-lîMONS m, M AS s I 1.1,0. \.

le iiialliciii' (li's Icmps peut en iiii^Miiciilcr li' iidiiiImi': mais les i;ii('rr('s, les maladies populaires, les (l(''n\!j,lemeiils des saisons (pie nous épioiiNons ont l'ii' de Ions les siècles; les calamités que nous voyons ne sont pas nouvelles; nos pères les ont vues, et ils en ont vu même de plus tristes : des dissentions civiles, le père armé contre reniant, le frère contre; le frère; les campagnes ravagées j)ar lenrs |)|-o])res habitants; le royaume en proie à des nations ennemies, personne en sûreté sons son ])ropre toit : nous ne voyons j)as ces malheurs; mais onl-ilsvii ce (pie nous voyons? tant de misères |)ubrKpies et cachées? tant de familles déchues? tant de citoyens autrefois distingués, aujoui-d'hui sur la poussière et confondus avec le plus vil peuple? les arts devenus presque inutiles? l'image de la faim et de la mort n'pandue sur les villes et sur les canq)agiies? ([ne dirai-je? tant de désordres secrets qui éclatent tous les jours, qui sortent de leurs ténèbres, et où précipite le désespoir et l'affreuse nécessité? D'où vient cela, mes frères? n'est-ce pas d'un luxe qui engloutit tout, et qui étoit inconnu à nos pères? de vos dépenses qui ne connoissent plus de bornes, et qui entraînent nécessairement avec elles le refroidissement de la charité ?

Ah 1 l'Église naissante n'étoit-elle pas persécutée, désolée, allligée? les malheurs de nos siècles a])prochentils de ceix-lcà? On y soulTroit la proscription des biens, l'exil, la prison; les charges les plus onéreuses de l'État tomboient sur ceux qu'on soup(;onnoit d'être chrétiens ; en un mot, on ne vit jamais tant de calamités : et cependant il n'y avoit ])oint de pauvres parmi eux, dit saint Luc : ^cr quisqtunn rgcus crut intcr illos (.Vct., iv, 34). Ah 1 c'est que des richesses de siiiq)licité sortoient dn fond de

>i i; i.Ai mom:. i.s

leur paiurt'té inèiiiL', selon l"('\|)i-('ssi()ii de lAjxjtre; c'est. (|u'ils (Ijiiiioieiit selon leurs iorces cl au delà; c'est que des provinces les pins éloignées, par les soins des hommes apostelifpies. couloient des llciiM's de cliaiiti' (pii Mnoicnt consoler Jes Irèi'es assemblés à Jérusalem, et plus e\[)(jsés que les autres à la fureur de la synafçogue.

Mais plus encore (pie tout cela : c'est (pic les plus puissants d'entri' les premicis lidèles étoient ornés de UKJilestie, et que nos grands biens peu\ent à peine sul'lire au faste monstrueux dont l'usage nous l'ail une loi; c'est ([ue leurs festins étoient des repas de sobriété et de charité; et ({ue la sainte abstinence même (jue nous célébrons ne peut modérer parmi nous les profusions et les excès des tables et des repas; c'est que, n'ayant point ici-bas de cité permanente, ils ne s'épuisoient pas pour y faire des éta])lissenients Ijrillants, pour illustrer leur nom, pour éle\er leur postérité, et ennoblir leur obscurité et leur roture : ils ne pensoient qu'à s'assurer une meilleure condition dans la patrie céleste; et qu'aujourd'hui nul n'est content de son état; chacun veut monter })lus haut (jue ses ancêtres; et que leur patrimoine n'est employé ({u'à acheter des titres et des dignités ({ui puissent faire oublier leur nom et la bassesse de leur origine; en un mot, c'est que la diminution de ces premiers fidèles, comme parle rAp(jtre, faisoit toute la richesse de leuis frères aliligés , et que nos profusions font aujourd'hui toute leur misère et leur indigence. Ce sont nos excès, mes frères, et notre dureté qui multiplient le nombre des malheureux : n'excusez donc plus là-dessus le défaut de vos aumônes; ce seroit faire de votre péché même votre excuse. Ah! vous vous plaignez que les pauvres vous accablent, mais c'est de quoi ils auroient lieu de se

IV si:i;m()N> di; m a>s i i.i.o.n.

plaiiidi-c un juLif cii\-iiiôiiius : iic leur laites doue |)iis un ciinie (le votre insensibilité, et ne leur reprochez pas eo (pTils \()us rcproclieront sans (loule un jour (|e\anl le Irihiinal (le .l(''sus-(llii-isl.

Si cliacun de nous, scdou l'avis de l'Apôtre, nicttoit à j)arl iwm certaine portion de ses l)i(;ns pour la subsistance des malheureux; si dans hi sup|)utali()u de vos d(''pcnses et de vos revi;nus c(;t article ("toit toujours le [)lus sacré et le plus uniolable, eh! nous ^errions J)ient(')t diniinuer paiMiii nous le nijnibre (l(;s ailligés; nous vei"rions bientôt renaître dans l'Kglisela pai\, l'allégresse, l'heureuse égalité des premiers chrétiens; nous n'y verrions |)his avec douleur cette monstrueuse disproportion , f{ui élève les uns, et les place sur le faîte de la prospérité et de l'opulence, tandis que les autres rampent sur la terre, et gémissent dans l'abîme de l'indigence et de l'alHiction; il n'y auroit parmi nous de malheureux que les impies; point de misères secrètes que celles que le péché opère dans les âmes ; point de larmes que des larmes de pénitence; point de soupirs ({ue pour le ciel; point de pauvres que ces heureux disciples de l'Évangile, qui renoncent à tout pour suivre leur maître; nos villes seroient le séjour de l'innocence et de la miséricorde; la religion, un commerce de charité ; la terre, l'image du ciel, où, dans différentes mesures de gloire, chacun est également heureux; et les ennemis de la loi seroient encore forcés, comme autrefois, de rendre gloire à Dieu, et de convenir qu'il y a quelque chose de divin dans une religion qui peut unir les hommes d'une manière si nouvelle.

Mais ce qui fait ici la méprise , c'est que dans la pratique personne ne regarde l'aumône comme une des plus essentielles obligations du christianisme; ainsi on n'a rien

se li I. Al \i()\ i:. i",

(II' l'c'^h' sur ce poiiil : si l'on l'ail (|iicl«|iic lari^cssc , c'csl toiijotii's (riiiic façon aihiliaiic, cl, ([nclqnc l(\!^^crc (in'cllc puisse rire, on csi conlcnl t\r soi-nicnic. connnc si on \cnoil (le l'aire nnc (rii\ re de sinci'oil.

Car (railleiiis, mes li(''ies, ([iiiiiui nous |)rétend('z vxcnser la niodiciti'» (](> vos aniiKuies , eu disant (jiie le iioiuhre des |)an\ res est inlini, (|ne croyez-vous dire par là? vous dites qui' vos ohlit^alions à leni' eiiard soni de\('iiues pins iudis|)eusal)li's; ([ue xotre uiisé'ricorde doit croître à uiesnre (|ue les luisères croissent, et ([ne vous coutractez de uouvelles dettes, en nK'ine lenips (pi'ij s' (''lève de nouNcaux malheureux sur la tei-ri;. (Test alors, jues fr(^'res, c'est daus ces calamités publi(jues (pu' \ons de\ez vous retrauclier même sur des (l(''peuses , ([ui hors de là xons seroieut permises et |)eut-ètre uécessaii'es; c'est alors ipie vous ne devez |)lns \ons re|Li;ar(ler que couiiue le preuiier paiiMc, et |)reu(lre comuie uue aniuôue tout ce que \ous [)reuez pour vous-uK'uie; c'est alors que vous n'êtes plus ni f2;rand, ui liouune en place, ni citoyen distingué, ni femme de naissance; vous êtes simplement fidèle, membre de Jésus-Christ, frère d'un chrétien allligé.

Et certes, dites-moi : tandis que les villes et les camjiagnes sont frappées de calamités; que des honnnes créés à l'image de Dieu, et rachetés de tout son sang, broutent l'herbe comme des animaux, et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champs une nourriture (pie la terre n'a pas faite pour l'homme, et qui devieut pour eux une nourriture de mort; auriez-vous la force d'y être le seul heureux "M Tandis que la face de tout un royaume est changée, et que tout retentit de cris et de

Page 1