DEUXIEME PARTIE
La mort de Jésus-Christ est le grand témoignage de la vérité contre les eri'eurs et les préjugés des passions humaines; et c'est aujourd'hui proprement que le Pèi'e a établi son Fils, comme il est dit dans Isaïe, le témoin de la vérité pour condamner le monde (jui la rejette : Eccc testnn pojJuUs dcdi euiii (Isaïe, lv, h).
Or, nous avons vu que le monde, en rejetant aujourd'hui Jésus-Christ, s'aveugle sur la vérité des Écritures, qui rendoient témoignage de lui ; sur la véiùté de sa doctrine, qu'il lui avoit tant de fois annoncée; sur la vérité de ses miracles, dont il avoit été témoin; sur la vérité de son
l'AssioN \)\-: NO I Ki:-si,i(i\i;ri{ jkscs-ciihist. :''i:{
iiiiiociMicc, (lonl il ('(oit coin ai lieu : cl en lin <.iw la \ i''i'il('' de sa ro\;iiit<'', (\\\'\\ a\oil aiipaiMN aiil rrcoiiiiiic. .h'siis-rjirisl sur la croix coïKlainnc aiijoiird'lini Ir monde, rciidanl nn j^Taiitl t(''in()i<j;nag(' à toutes ces vérités; à la vérité des Kcritnres, en les accomplissant par sa mort; à la vérité de sa doctrine, en la conlii-mant par ses soiinVances; à la \(''ri(é de ses miracles, en les renouxclant sur le (laUaire; à la xérité de son iimocence, en priant pour ses bourreaux; enlin à la vérité de sa royauté, en établissant sa puissance et conquérant le monde par la croix. Et c'est ainsi (pj'il n'étoit venu dans le monde que poni- lendre témoignage à la vérité : /w/o in Jtoc itiitiis si/v/, et ad lior vcin , ut tcsliDioniuiH pcrltibcaiii rcritati (Joan., xviii, 37).
En i)remier lieu, à la vérité des Ecritures, en les accomplissant par sa mort. Oui, mes frères, la mort de Jésus-Cbrist devient aujourd'hui la grande preuve de la vérité des Ecritures; c'est elle seule qui en justifie les prophéties, qui en développe les prédictions, qui en éclaii cit les obscurités, qui en explique les figures; c'est la ckf sacrée qui ouvre les sept sceaux de ce livre fermé. Sans le dénoûment de ce grand sacrifice, les livres saints sont incompréhensibles, les ténèbres des prophéties deviennent impénétrables, le détail du culte et des cérémonies de la loi paroît puéril, une nuit épaisse est répandue sur ce livre divin : mais la mort de Jésus-Christ y répand un nouveau jour à la faveur de ce mystère préordonné avant tous les siècles; on voit clair dans toutes ses figures, on découvre l'esprit de toutes ses cérémonies, on entre dans le sens de toutes ses prophéties, on sent la vérité et la divinité de nos livres saints. C'est ici cet Agneau occis depuis l'origine du monde ; cet Abel qui expire sous les coups d'une indigne jalousie ; cet Isaac obéissant juscju'à la mort, et
294 S 1' 15 iM 0 N S I ) !•: .M A S S I L L O N .
\)vC'i à (Hre imiiiolû sur la nionUignc sainte; ce Joseph livré [)ar sos ])ropres frères, et devenu le sauveur de l'Egypte; ce Job, i'Iioninio (h; doiilenr, et méritant par sa patience et })ar ses alllictions de rentrer en possession de ses biens et de sa gloire; ce David chassé de Jérusalem, montant sur la montagne couvert de honte et d'ignominie, accompagné des anathèmes et des dérisions de son ])enple qui l'outrage et qui l'insulte; ce Jonas enseveli durant trois jours dans le sein de l'abîme, et ressuscité pour sauver Ninive. Enfin, depuis le commencement des choses, il semble que Dieu n'est attentif qu'à préparer les hommes à ce mystère sanghmt et en tracer de loin dans les livres saints les symboles et les ligures. L'alliance de Sinaï, confirmée par le sang, nous annonçoit que le sang de Jésus-Christ ratifieroit l'alliance nouvelle que le Seigneur devoit contracter avec les honnnes. L'amertume des eaux de Mara , adoucie par le bois mystérieux , nous figuroit la corruption des nations purifiée par le bois sacré de la croix. Le sei'pent d'airain élevé, et devenu le remède des plaies du peuple, n'étoit que le symbole de Jésus-Christ élevé en croix , et devenu le remède de nos plaies et de nos souillures. Enfin, on trouve que jusqu'aux moindres circonstances de la mort de Jésus- Christ , tout est prédit dans les livres saints et dès le commencement annoncé aux hommes : le fiel dont il devoit être abreuvé, les crachats dont on le couvre , les clous qui percent ses mains et ses pieds sacrés, le sort qui partage ses vêtements, la perfidie du disciple qui le livre et qui déchoit de son apostolat, les deux malfaiteurs au milieu desquels il expire, la lance qui ouvre son côté, ses os qui ne sont pas brisés, la forte clameur qu'il pousse vers son Père; de sorte que les prophéties ne paroissent plus qu'une histoire
PASSION i>i-; .\()Ti;i: siiicMuu .iksi s- en i;i sr. vx;
claiii' l'I aiillcipée des tloiilciiis cl di'^ ()j)[)r()hrL's tic la croix.
C'est ainsi (|ue la mort (\v Jcsus-Cliiisl confirme tout, comme tlit rA[)ôtrc, arcoinplil tout, justifie tout. C'est ainsi (|ue ce m\ sicrc, (jui révolte si Ibi't la raison et qui est la lolic (In (iciitil et le scandale du Juif, est pourtant luimême la preuve de notre loi, la certitude de nos livres saints et la confusion de Fincrédulité. C'est ainsi qu'il l'alloit que le Christ souHrît et mourût afin que les Écritures fussent accomplies, que les peuples témoins de cet accomplissement se soumissent à leur autorité, (jue ce livre divin se répandit dans toutes les nations, et qu'il lut jusqu'à la fin des siècles le garant de notre foi, le fondement de nos espérances, la règle immuable de notre culte, le rocher mystérieux où tous les ellorts de l'orgueil humain et toute la violence des superstitions et des sectes viennent se briser, et enfin le monument éternel des miséricordes du Seigneur sur les hommes. Que de grandeur dans la bassesse de nos mystères! C'est ainsi, o mon Dieu, que vous avez toujours voulu confondre l'orgueil de la raison, et vous jouer de la vaine sagesse des hommes, en cachant la sagesse et la subhmité de vos voies sous des apparences viles et insensées, en nous conduisant à la vérité par l'humilité, et révoltant les foibles lumières d'une vaine raison pour en éclaircir les ténèbres. Premier témoignage que Jésus-Christ rend aujourd'hui à la vérité des Ecritures, en les accomplissant par sa mort.
Il rend en second lieu un témoignage à la vérité de sa doctrine, en la confirmant par ses opprobres et par ses souffrances. Il nous avoit appris que bienheureux ceux qui souffrent, et que la violence qu'on se fait à soi-même étoit l'unique i-essource du salut; toute sa doctrine sem-
20(1 si'inioNs i)i-: massiij.ox.
l)loit se rôduiro ;ï liiimUior J'cspill et à iiiorlUicii" les sens. Or, nul ])l)ilosoplie jiis({u'à loi n'avoit annoncé aux lionnnes qu'il fallût allei' à la félicilc par les liuiiiilialions ot par les soullVaiiccs; c'étoil là ce secret du royaume des cieux jusque-là inconnu aux enfants du siècle. 11 falloit donc que son exemple confirmât la nouveauté de ses préceptes; qu'il ne ressemblât point à ces faux sages qui l'avoient précédé, lesquels, en prêchant pompeusement le nié])ris de tout, jouissoient avec plaisir de tout, et que les humiliations et les douleurs de sa mort devinssent le grand témoignage de la vérité de sa doctrine.
Je dis les douleurs de sa mort, et quelles douleurs! le fiel et l'absinthe dont on l'abreuve, l'infection des crachats dont on couvre son visage adorable, les coups de fouet qui déchirent son corps saci'é, les soufflets barbares qui le meurtrissent, la couronne d'épines qui le perce, la pesanteur de la croix qui l'accable, les clous qui l'y attachent, les efforts inhumains qui le crucifient. Quelles douleurs! son esprit affligé par l'horreur de nos crimes, son cœur contristé par l'inutilité de ses souffrances, son amour accablé par l'ingratitude de son peuple et par les malheurs qui vont fondre sur cette nation si chérie. Voilà le grand modèle qu'on nous montre aujourd'hui du haut de la montagne sainte , et la réponse décisive à tous nos vains prétextes.
Car, mes frères, que peut opposer notre impénitence à ce grand exemple? Quoi? notre innocence? une vie régulière, exempte de certains excès, et qui semble nous dispenser de cette vie de larmes et de mortification qui ne paroît destinée qu'à punir les grands crimes? Mais Jésus- Christ, saint, innocent, séparé des pécheurs, ne remplit son ministère que par les soulTrances, n'opère notre salut
i'Assi(»\ iti-: M)Tiii;-si:i(iM;ri{ ,ii:srs-(;ii iiisr. v.n
([lie par la croiv, ne (l('\iciil liniiiinc ([iic pour dcxciilr riioiiinic (le «loiilciirs : ne siillil-il pas d'èlrc son disciple; pour ne pouvoir sr dispenser de iiiaicliei' sur ses traces?
Mais d'ailleurs, notre innocence? (irand Dieu! von.s nous connoissez; vous avez compté nos pas dès le sein de nos mères: vous avez suivi les routes les plus secrètes de nos ])assions ; vous avez pré\ u nos chutes axant même qn(î nous {Vissions toml)és: nos premières mœurs et nos dernières ^()ies, tout est également présent à vos yeuv : T/i cof/norisfi otfuiia /wris.sinia et aiUiqiKi {Vi^. cwwni, ô); et vous savez, (;rand Dieu! quelle vie nous oUrirons \\\\ jour à \otre justice, f[uand le voile sera tiré, et ([lu; ce fantôme de vertu qui nous abuse tombera et s'évanouira devant la lumière et l'éclat terrible de vos jugements et de votre justice.
Quoi encore? notre rang et l'élévation où la Providence nous a fait naître? Mais Jésus-Christ, le successeur de tant de rois, le roi innnortel des siècles, a-t-il cherché dans la grandeur de ses titres des raisons qui le dispensassent de la croix et de la violence? Au contraii'e, il veut souffrir avec toutes les marques de sa grandeur, son sceptre, sa pourpre, sa couronne, comme pour nous apprendre que la pénitence est encore plus nécessaire aux grands qu'au peuple, parce qu'ils ont plus de crimes à pleurer, plus de passions à vaincre, plus de scandales à réparer, plus de voluptés à expier; que les marques mêmes de leur grandeur ne sont que les sources et les instruments de leurs souffrances, et que le privilège de leur état n'est pas de jouir de plus de plaisirs, mais d'en avoir plus à sacrifier que le commun des fidèles.
Quoi encore? la foiblesse de la santé et la délicatesse du tempérament? Mais le corps de Jésus-Christ, formé
•i98 Si;i{M().\S Dl' .MASS I I.I.ON.
par rKspriL-Saliil cl le plus stîiisihlc à, la. doulciii' f|iii cùl jamais |)aru sur la tciTc, csL inciirlri cl J)i'is('' pour nous. Mais {railleurs, quelle est celte foiblesse de tein|)éi'anienl (|ui a laiit (le rorce pour soutenir la (;ititi;ue des passions cl pour courir dans les voies de riiiiquité, cl (jui n'est ïo'iUle et sans courage que lors([u"ii faut aller à Dieu et faire un seul pas dans les voies de la justice?
(hioi donc? la bonté de Dieu, (pii n'est ()as un niaîlre si cruel, et qui nous aime trop pour exiger que nous nous rendions malheureux pour lui plaire? Mais nous aime-t-il plus (pi'il n'a aimé son Fils uni(|ue et dans lequel seul nous sommes dignes de son amour? El cependant quel calice lui a-l-il ordonné de boire? par quelles tribulations Fa-t-il fait passer? Si le juste est traité avec tant de rigueur, ]"éservera-t-ii toute son indulgence pour les coupables ?
Quoi en lin? les rigueurs et les difficultés de la pénitence? Mais, mes frères, comparons la violence que la religion nous impose aux souO'rances de Jésus-Christ, et soutenons , si nous pouvons , ce parallèle. Hélas ! nos violences consistent plutôt à nous priver de quelque plaisir qu'à soulfrir quelque peine, à retrancher quelques superfluités qu'à nous imposer des privations douloureuses, à ne pas tout accorder aux sens qu'à les mortifier; et encore ces privations légères, par combien d'endroits sont-elles adoucies! la grandeur qui nous environne, l'aliondance qui nous suit, l'élévation qui nous llatte, la magnificence qui nous éblouit, tous les avantages au milieu desquels nous sommes nés. Que soulfrons-nous, mes frères? et si nous ne soulTrons pas, que pouvons-nous prétendre aux promesses qui ne sont faites qu'à ceux qui souffrent? Second témoignage que Jésus-Christ, sur la croix, rend à
l'AssioN Di': xoTUi'-siKi.Min; .ii'.srs-ciiiusT. -i'»'.)
la xri'ilr de sa doctrine, en la (•(uiliiiiiaiil j)ar ses liiiiniliatioiis et par ses soiillraiices.
H rend en troisième lien, snr la eroix, témoignage à la vérité tie ses miracles, en les renuu\elaiit. Mais ce n'est pas tant en onvrant les tombeaux, en brisant les rocliers, en obscurcissant le soleil et cou\rant toute la terre de ténèbres, ([u"il conliniie aujourd'hui sa puissance et qu'il rend témoignage à la vérité de tous ses miracles; c'est en convertissant un scélérat ([ui expire à ses côtés; c'est en changeant le cœur du centenier môme qui préside à son supplice, et le forçant de confesst'r tout haut sa puissance et sa divinité ; c'est en touchant les spectateurs de sa mort, et les obligeant de s'en retourner en frappant leur poitrine et répandant des larmes de componction et de pénitence : El rcccrtcbdiilur pcrcutiaitcs pcclora .sua (Llc, xxiii, /iS). Voilà le grand miracle de la mort de Jésus-Christ, la conversion des grands pécheurs; et remarquez en effet, dans le caractère des pécheurs qu'il convertit sur la croix, la grandeur de sa puissance dans sa foiblesse.
Le premier est un scélérat qui expire, lequel jusque-là avoit vécu sans Dieu dans ce monde et n'avoit point apporté d'autre disposition à la mort que les horreurs de la vie la plus criminelle. Cependant cet heureux pécheur, dans ce dernier moment où la conversion est presque toujours désespérée, où les marques de repentir qu'on donne on les donne plutôt à la punition qu'on craint qu'aux crimes qu'on déteste, où le pécheur est effrayé, mais où le cœur n'est presque jamais changé ; dans ce dernier moment où Dieu jusc[ue-là méprisé méprise à son tour et se retire, où la mesure est comblée, où les grâces de repentir sont d'ordinaire refusées; dans ce deinier moment où le pécheur est déjà jugé, et où la surprise de sa mort est d'ordinaire
■M)0 Si:iiM(lXS l)l', "MA SSI LIJ^X.
l;i juste piinilioii de rini|)(''nil(Mic(' cl du (iï'soidrc de (oiilc sa \ie; dans ce dcinicr nionienl, <-(,'L liciirciix ])é(;li(;uitrouve la ^ràce et le salut. La première aspersion du sang âc Jésus-Christ, rpii coule de la croix, purifie en i]n instant toutes les souillures de sa vie; il reconnoît la gloire et la divinité de son Libérateur, tout chargé d'opprobres qu'il le \oit ; après une vie toute de crimes, il reçoit en moui-ant, de labouclie même de Jésus-Christ, l'assin'ance du ])ardon, et le dernier moment où il e\})ire devient le prix de son salut éternel.
Voilà, mes frères, le grand miracle de la mort de Jésus- Christ, la conversion d'un pécheur mourant; et cependant il n'est point de pécheur qui ne se promette le même prodige en ce dernier moment. On croiroit être insensé d'attendre que le soleil s'éclipsât encore; qu'on vît encore les tombeaux s'ouvrir, les morts ressusciter, le voile du temple se déchirer; que tous les miracles qui s'opérèrent alors se renouvelassent encore : quelle folie donc de se promettre le miracle de la conversion opéré sur un pécheur mourant, prodige plus grand et plus merveilleux que tous les autres miracles qui se passent sur le Calvaire! Il falloit que ce grand sacrifice, prédit dans tous les siècles et si nécessaire au genre humain, fût marqué par des circonstances uniques et jusque-lcà inouïes, que tout y fût singulier, que tout y rendît témoignage par sa nouveauté à la gloire et à la divinité du Fils de l'homme. Mais Jésus-Christ mort une fois, il ne meurt plus, dit l'Apôtre; les rochers ne se brisent plus, les morts ne ressuscitent plus, toute la terre ne se couvre plus de ténèbres, le voile du temple ne se déchire plus , les pécheurs mourants ne se convertissent plus, et les conversions au lit de la mort n'ont que cet exemple et ce prodige pour elles.
PASSION ni': .M)Ti{i;-si;i(iM:ri; .iksis-ciiimst. .ioi
Le socoiid péi'lit'ur doiil Jrsiis-dlifist sur lu croix opric la coiiviTsioii est un prchciir incrédule, ini ccntenicr ^cnlil (|ni iiis(|ne-l;ï ii'a\t)il regardé Jésiis-Chi'ist (|n'a\('c dérision et sa (loctilne coonnc une imposliirc. dépendant rinci'i'dnlité, ([ui Ternie le C(eur à toutes les grâces, qui reiid inutiles tous les secoui's de la i"eligion et change en poison les remèdes niènies, l'incrédidilé devient aujourd'liui le trioni[)he de Jésus-dlnisl nioiu'ant. Ce centeiiier est l'ra[)pé des merveilles de sa mort; ce n'est pas (mi demandant des miracles, comme quel({ues-uns des spectateurs, (pi'il arrive à la connoissance de la vérité, c'est en considéi'ant Jésus- Christ, sa [)nissance dans ses opprobres, sa douceur euNcrs ses ennemis, sa pati(>nce et sa majesté dans les tourments, son amour pour les hommes, l'innocence de ses mo'nrs, la sainteté et la divinité de ses maximes : voilà le grand miracle qui le touche. 11 conq^-end (|ue rinq)osture n'auroit pas eu recours à un moyen si triste et si rebutant poinséduire les honnnes; qu'elle auroit flatté ou leurs passions ou leur orgueil; qu'elle leur auroit proposé, comme les autres philosophes, une doctrine agréable aux sens ou flatteuse à l'esprit et à la curiosité; mais qu'il n'y avoit (pie le Fils de Dieu qui put se faire des disciples par la croix, attirer les hommes en ne leur proposant que des persécutions et des souOrances, en leur interdisant tous les plaisirs et ne leur promettant ici-bas point d'autre récompense de leur attachement à sa doctrhie que les larmes, les croix et les violences; mais qu'il n'y avoit que le maître des cœurs qui pût prétendre d'attirer tous les hommes par une loi sévère et humiliante qui les alloit tous révolter , et venir établir un nouveau culte par les voies les plus propres à le renverser et à l'éteindre : Vcre Filim Dei erat iste (Ma.tth., xxvii, 5/i).
:{()2 si: H. M ON s I) !•: MASSIIJ.ON.
lùiliii, la Iroisirnic s()rt(3 de prcliciirs (pic Jôsiis-Clirist con\ertil sur la croix est une troupe innlllc de spectateurs ({ue la seule curiosité avoit attirés sur le Calvaire. Libres des passions qui animoient les scribes et les pharisiens, et u"opposant point d'aulre obstacle à la grâce qu'une indiflei-euce coupable pour le salut, presque toujours })lus dilïicile à surmonter que les passions les plus criminelles, touchés du spectacle des soullrances du Sauv(;ur et des grâces abondantes qui coulent avec son sang, ils sentent tout d'un coup leur crur changé et brisé d'une sainte componction : El rcrcrtchaïUnr pcrcnticnles pcctoni siui (Luc, XXIII, /|8).
L'oserai-je dire, mes frères? Dans le caractère de ces trois sortes de pécheurs, ne retrouvons-nous pas l'image de ceux qui viennent assister au récit et au spectacle des souflrances du Sauveur? Des pécheurs scandaleux et chargés de crimes, comme les deux scélérats qu'on attache à la croix: à côté de Jésus-Christ, qui ne viennent aujourd'hui sur le Calvaire, et à ce saint S[)ectacle renouvelé dans nos temples, que comme à un supplice; qui regardent ces saints jours, ces jours heureux que l'Église consacre aux mystères douloureux de Jésus-Christ, et où la liberté des plaisirs publics est suspendue, comme un joug odieux qu'une vaine religion leur impose; qui en murmurent et en comptent tous les moments comme s'ils étoient sur la croix eux-mêmes : des pécheurs incrédules et qui n'assistent, comme le centenier, à ce spectacle de religion, que pour satisfaire aux devoirs d'une charge, pour remplir les bienséances de leur rang, pour ne pas manquer à tout ce que le monde lui-même exige d'eux , mais qui en secret regardent la croix comme une folie et insultent peut-être aux soullrances de Jésus-Christ et à la piété
l'AssioN i)i; .N()ii;i;-si;i(iM:ru .ii:sis-(;iii{|>t. .io)
cL au (li'iiil piihlir (les lidrlcs : l'iiliii {U'>i prcliciirs moiidains et oispiix, (|iif la seule ciii'iosité attire an l'i'-cil de |;i moil dii Saiaeiir: (|ui n'y apporleiil ni foi, ni conipondion , ni d('slr d'nne \ ie plus sainte: (\\i\ snixcnt la niull!lnd(; et ne viennent snr le Calvaire ([ne connne spectatenfs, (jue parce que la Ion le y conil (!t que le monde lui-nièine les y entraîne.
l»enon\('lez donc anjonrddnii à leni' éL;;ir(l, o mon Sau- MMirl les mii'acles du Calvaire; le moment où vous ex[)irez est le moment des grâces et des miséricoi'des. Il sort (le votre coté ouvert des sources de bénédiction capables de |)uri(ier les âmes les plus souillées et les plus i-ei)elles. Tout est favorable aux pécheurs au pied de ^otl•e croix : vos mains étendues pour les recevoir, votre cœur ouvert et prêt à leur pardonner, la soif extrême que vous avez de leur salut, la forte clameur que vous poussez pour eux vers le trône de votre Père. C'est aujourd'hui, ô mon Dieu! le jour de vos miséricordes. Du haut de ce bois sacré, jetez encore quelques-uns de ces regards puissants sur les pécheurs qui vous environnent, et consacrez la mémoire de ce grand jour par quelques-unes de ces conversions éclatantes, qui fassent sentir la vertu de votre sang et la perpétuité de votre sacrifice ! Troisième témoignage que Jésus-Christ , sur la croix , rend à la vérité de ses miracles, en les renouvelant.
11 rend en quatrième lieu témoignage à la vérité de son innocence et de sa sainteté , en priant pour ses ennemis. En effet, mes frères, le caractère le moins équivoque de la sainteté, c'est d'aimer ceux qui nous outragent, de prier pour le salut de ceux qui veulent nous perdre, et de combler de biens ceux qui nous chargent de malédictions et d'opprobres. Or, voilà le grand témoignage que Jésus-
30i SHHIMONS \Ui .M A SS I IJ.O N.
Clirisl rend aiijoiinriiui ;i son iniioconcu : il im(3iii'1 pour ceux (lui J(3 crucilicnl, il meurt en deinaiidanl t^râce à son Pèi'e |)our ses ennemis. Il ne méprise pas leur fureur et leurs ouli'ages, (-'eût été soullrir eu philosophe; il ne Itujr reproche pas ses bienfaits et leur ingratitude, (''eût été soulTrir en homme foible; il ne les menace pas de sa puissance, c'eût été soullrir en homme vain; il ne se console pas ])ar l'espérance de leur [)uuili()n, c'eût été soullrii- en homme piqué et sensible; il ne se plaint pas même de l'excès de leur barbarie, c'eût été soullrir en honnne vulgaire. Il prie pour eux, il n'est occupé que de leur salut; il semble ou])lier dans ce dernier moment ses disciples les plus lidèles, il ne demande rien pour eux à son Père; il ne pense qu'à ses ennemis, il ne prie, il ne parle que pour eux. Il ne demande ({ue pour eux des grâces à son Père, et c'est soullrir en Ilonnne-Dieu; ils le maudissent, et il les bénit; ils demandent sa mort, et il demande leur grâce; ils veulent prendre sur eux et sur leurs enfants le crime de son sang répandu, et il ne veut pas qu'on le leur impute.
Perd pardonnez-leur, dit-il, j^aree qu'ils ne savent ee qu'ils font (Luc, xxiii, 3/i). Souvenez-vous, ô mon Père! que le sang de cette nouvelle alliance, qu'ils répandent aujourd'hui, les met au nombre de vos enfants; que par le prix tlu sacrilice (jue je vous otïre mes bourreaux devienuL'ut mes cohéritiers et mes frères; que vous n'êtes plus un juge armé pour les perdre, mais un père toujours prêt à les sauver, et qu'en m'attachant à la croix, ils se sont élevé un asile qui doit les mettre à couvert de vos foudres et de vos vengeances : Pater, dimitte illis. Ne regardez pas les mains qui m'ont percé, ne regardez que le sang qui coule de mes ])laies pour apaiser votre justice
l'Assio.N \)\-: .N()TI{i;-si:i(;\i:l li .iKsi's-cii iîist. .{o;i
vi l'Ihicer le criiiic de ceux qui uriiiiiiKilciil : Piilir, dimillc illis. Ils i^niomit l'iicorc ((iic c'est vous ((iii m'aM'/, l'iivoyé; p;u"il()iiiu'/ à (les a\eii|i^lt's (|ni croii'iit rciidif; i^lolrc a votre nom cil 1110 incitant à mort. Ils ne savent |)as (jne ce sang (jn'ils ré])an(lcnt \a sanctilier tout rniihers, que cette \iciinic ([u'ils immolent est le [)ri\ iln salut de tous les liommes. (jne cette croix où ils m'ont attaché \a devenir la \ie et la résurrection de ceux qui dorment dans les ombres de la mort, le remède tles maux du genre humain ; qu'elle va répandre dans toute la terre la connoissance do votre nom, et vous former [)ai-mi tous les peuples des adorateurs en esprit et en vérité. Père saint! mais vous, ([ni voyez les grands avantages que le monde va retirer de ma croix, ne leur imputez pas une faute si heureuse; et pardonnez-leur le crime de ma mort en fa\ eur des l)iens inestimables qui vont en revenir à la terre : ÎSoii oiun sciii/i/ qitid faciiml. ils ne savent pas qu'en me faisant mourir, ils vont me rendre à moi-même la gloire de l'immortalité; qu'en ell'açant mon nom de la terre des vivants, ils vont l'élever au-dessus des principautés et des puissances; qu'en me rejetant, ils vont me faire connoître de tous les peuples; qu'en refusant de me faire reconnoître pour roi, ils vont m'établir prince du siècle à venir, juge de toutes les tribus, Seigneur de toutes choses, et m' assurer toute puissance dans le ciel et sur la terre. Père saint! mais vous, qui avez attaché la gloire que vous m'avez promise à mes opprobres et à mes souffrances, pardonn-oz à des aveugles qui servent, sans le savoir, à l'exaltation de mon nom et à l'agrandissement de mon royaume : ^on cinin sciunt quid faciiint. Ils ne savent pas que le crime de ma mort va combler la mesure de leurs pères ; que vont venir des jours sur eux où l'on appellera heureuses celles qui II. 20
;(()(i S \. li \l ONS \)i: M ASS I I.LO.N.
Il',, ni point ('iir.iiih'. où Jcriisulcm va devenir une allrcuso soliLiulc, nu son ;iiilcl sera détruit, son temple abandonné et devenu une liisie niasin'o, ses citoyens en-ants et l'u^i- (il's, vi votre liéritai^e (|irils oui souillé du saut:; innocent livré à une malédiction éternelle. Père juste! mais vous, {|ui leur préparez ces jours de visite et de colère, contentez-vous de ces calamités temporelles dont vous allez les ainii^er; sauvez les restes d'Israël; épargnez les branches d'une l'acine sainte; sauvez un peuple que vous avez choisi; ne perdez pas pour toujours mes frères selon le sang, les os de mes os et la chair de ma chair; ne retirez pas votre salut de Juda, d'où le salut est sorti; épargnez les enfants des saints; rassemblez enfin un jour les dispersions d'Israël; réunissez -les dans les derniers temps au tronc dont ils se sont séparés; rappelez -les dans l'enceinte de la véritable Jérusalem, alin qu'il n'y ait ])lus qu'un bercail et qu'iui pasteur, et qu'ils vous offrent avec toutes les nations, non des boucs et des taureaux, mais le renouvellement et les signes mystiques du grand sacrifice que j'olï're aujourd'hui à votre gloire. Quatrième témoignage ({ue Jésus- Christ, sur la croix, rend à la vérité de son iimoceuce, eu priant ])our ses ennemis.
Enfin il rend, eu dernier lieu, témoignage à la vérité de sa royauté, en conquérant le monde par la croix. Le monde lui avoit disputé la réalité et l'éclat de sa royauté; il ne l'avoit traité de roi que par dérision; toutes les marques de sa royauté avoient été de nouveaux opprobres ; le sceptre, un vil roseau; la pourpre, une robe d'ignominie; la couronne, une couronne de douleurs; le trône, un bois infâme et le lit de ses opprobres et de ses souffrances. Mais aujourd'hui ces marques honteuses d'une
l'Assio.N iti-; N()Tiii;-si;i(;.\Hri{ jksls-chhist. .jo:
royauté si luiiniliaiito (Icviennent les signes ^Horiciix de sa puissance et de son empire. Ce Ibible roseau, qui lui sert (le sceptre, va rruM'iscr tous les autels profanes, abalti'C toutes les idoles, couluudrc loiitcs les sectes, aii(''autir tous les empires, frappci- les géants de la terre et détruire toute science qui s'élève contre la science de Dieu. Cette couronne, qui le couvre de douleur et de confusion, \a orner les tètes des césai's [)his [ximpeusement (pic les lauriers et les diadèmes les plus superbes, et un roi du premier trône du monde et du sang le plus auguste de l'univers ira exposer sa vie et sa liberté i)our en rapporter en triompbe les débris précieux dans sa patrie, plus glorieux d'avoir enrichi son royaume de ce saint et précieux trésor que s'il avoit conquis un empire. Ce trône d'ignominie, où il est attaché, sera bientôt un trône de gloire au pied duquel les princes et les souverains viendront courber leurs tètes superbes, un trône de puissance et d'autorité sur lequel il jugera toutes les nations de la terre, un trône de grâce et de miséricorde au pied duquel tous les peuples trouveront la vie et le salut , un trône de science et de doctrine sur lequel il instruira jusqu'à la fin tous les honmies et leur apprendra les vérités de la vie éternelle, enlin un trône de sagesse et de conseil d'où ce nouveau Salomon gouvernera tous les peuples dans la justice, dans la paix et dans l'abondance. La puissance et le règne des rois de la terre finissent avec eux ; le règne de Jésus-Christ ne commence à éclater que par sa mort, et ses opprobres sont la première source de ses grandeurs et de sa gloire. Père saint! votre Fils et véritable Joseph, que nous pleurons, vit donc encore; la malice de ses frères, qui l'ont livré, n'a donc servi qu'à faire éclater sa grandeur et sa puissance; il est sorti du puits fatal où l'envie l'avoit ense-
308 SI'liMONS DI' M A S S I I, I.O X.
veli, (>( Ions les peuples de rj'l^'y[)le el riinlvcrs entier recoiiiioU sa (lominalioii el son ponxoli' suprême : Filins liiïis viril ^ cl ijJ.sc doniintilnr iii ontiii Icrra .lùjypli ((îr.N., \I.V. !>(>).
Mais, mes l'rèi'es, lotit recoiiiioît aiijonrd'liiii la souveraineté de Jésus-Glirist ; sa croiv Uiomplie du ciel et de l'enfer, de l'aveuglement des Juifs et de l'incrédulité des Gentils, de la bai'barie des bourreaux, de l'endurcissement même d'un péclieiii moni-anl. Toule la natiu-e le confesse, toutes les créatures le reconnoissent, et nous lui fermerions tout seuls notre cœur, et nous nous obstinerions tout seuls à dire : Mous ne voulons ])as que celui-ci règne sur nous : iSolnnins liiuic rcgiuirc suj'cr nos? (Luc, xix, lli.) Les morts entendent aujourd'liui sa voix et sortent de leurs tombeaux, et nous demeurerions encore ensevelis dans l'abîme de nos dissolutions, fjuoique sa voix puissante nous crie aujourd'hui au fond de nos cœurs, du haut de sa croix : Levez- \ ous, ô vous ([ui dormez d'un sonnneil de moi't ; sortez de la profoiideur de vos crimes et de vos ténèbres, et ce Jésus que vous voyez crucifié pour vous vous rendra la vie et la lumière que vous avez perdue : Snrgc . qui dormis j et i'xsurgi' a n/orl/iis, ri ilbimiiuihil le (-lirislus (Epiies,, V, lA). Les rochers se brisent, et nos cœurs plus insensibles ne sauroient s'amollir? Le voile du temple se déchire, et le voile impénétrable qui est sur notre conscience, sur ce sanctuaire d'iniquité, et qui nous empêche depuis si longtemps d'en manifester au prêtre les souillures secrètes, ne peut s'ouvrir et se déchirer, et nous tenons encore cachés au dedans de nous ces mystères d'abomination qui font de notre cœur le temple des démons, l'asile des esprits immondes et un théâtre affreux de remords, de confusion et de ti'ouble? Ne sortirons-nous pas enlin de ce royaume de
l'AssiON Di: .Nurui:-si;uiM';i I! .iksi s-ciikist. :>m
Iriirhri's où nous vivons, poiii" ciilrer dans un royannic (h; lum'uTc? \\v nous lasserons-nous |)as cnlln d'aNoir ('lô jus(|ut's ici les cschnes misérables d'un monde (|ni n'a poiiil de droit sur nous, (|ni n'est pas di^'ue de nous, qui ne peut rien lalrc poin- nous? etrel'userons-nousde ])rcndre Jésus-Christ, (pii \ieiil de mourir pour nous, |)our notre i"()i et notre Seig-ntMii- \érilal)le? 0 mon SauNcur! quelles ressources peut-il rester à \()s miséricordes inlinies poiu' les péclieiu's , si tout ce (pie vous l'aitcs anjom'd'lmi pour eux n'excite pas leur amour, leur e(jmponction et Unir reconnoissance, et s'ils s'obstinent encore à |)érir malgré la voie que nous leur ouvrez anjourdliui par votre; sang [)our arriver à la vie étei'uelle'.'
Ainsi soi/- il.
SERMON
L i: J () r u ni', la pknti; r. otk
SUR L M s