‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 39 sur 58 · CARACTÈRES DE L'ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE L'ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST

ET DE l'eSIMIFT DU MoNDi:,'

Nos (tuleïn, non spiritiim Intjus jnundi accepimiis, sed Spiritiim gui ex Dec est.

Pour nous, nous n'avons point reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu.

(1 Cor., Il, 1-2.)

L'Esprit de Dieu et l'esprit du inonde, dit saint Augustin, ibnnent ici-bas deux cités, Rabylone et Jéru.salem, qui ont chacune leurs lois, leurs maximes, leurs citoyens, et qui, s'élevant depuis le commencement du monde sur la terre, ont toujours séparé invisiblement et aux yeux de Dieu les enfants du ciel des entants du siècle.

Ces deux esprits partagent tout l'univers, les villes, les empires, les familles : ils sont répandus sur tous les états, les grands et le peuple; dans tous les lieux, le monde et la retraite , la cour et les cloîtres. Qui que vous

i. Ce discours est une instruction familière faite dans quel [ue assemblée (le charité le jour de la Pentecôte. Il est écrit avec plus de simjjlicité que les sermons ordinaires, mais il n'est ni moins solide ni moins toncliant.

c, \i{ A( ri:i{i:s dI': li-si'iiit di; jksls-ciiuist. :51i

so} cz , MHis (|ni iirrcoiitcz , >()iis ;i|)|)ai'leiK'z ;ï riiii de ces deux i's[)rits ; \ oiis ries citoyen de riiiic de ces deux cilés, c'est-à-dire (|iie \ui:s M|)|)arlenez, ou a l*)al)yloiie, ou à Jénisaleui ; nous êtes aiiiiiié, ou de ri'lspril de Jésus- Christ , ou de l'esprit du monde. II est iiii[)0ssible d'i'li'c en niLMiie teni|)s à tous les deux, dit .lésus-CIirist; il esL encore plus impossible de n'être ni à l'un ni à l'autre ; ou ne peut ni se partager ni ne passe donner; et comme il faut nécessairement qu'un domine tiaus notre cof'ur. il est nécessaire que notre C(eur appaiiienne à un maître, ù l'amour du monde ou à l'amour de Jésus-CInist,

Voilà la situation de tous les hommes; nous avons tous opté entre ces deux partis. Nous sommes encore confondus ensend^le , à la vérité , par des dehors qui nous sont communs, par des devoirs extérieurs que nous remplissons tous également, par les nécessités corporelles aux(|uelles nous sommes tous encore assujettis; mais un esjuil in\lsible nous sépare et nous distingue; nous portons au dedans un homme intérieur bien dillérent; le principe qui nous pousse et cjui nous anime n'est pas le même ; et Dieu, qui ne juge de nous que par ce que nous sommes an dedans, sait bien démêler, dans cette confusion où nous vivons, ceux qui ne sont pas à lui de ceux qui lui ap})artiennent.

Il s'agit donc aujourd'hui de nous démêler nousmêmes, de nous demandera f[ui nous appartenons; tie r{uel côté est notre cœui'; quel est l'amour dominant répandu sur nos actions, sur nos désirs, sur nos pensées; en un mot, si nous vivons de l'esprit du monde ou de l'Esprit de Jésus-Christ.

Il est si aisé de se faire illusion à soi-même et de se calmer sur quelques apparences de bien, sur l'éloignement

312 SI'.iniONS Dl' MASSII.I.ON.

(le rcriaiiis excès, sur la pai'tieipatioii inèiiic dos s.iinls mystères, tandis (|ne h; Cd'ur est mondain, r()rrom|)n, mort aux yeux de Dieu, f[ue nous ne saurions tro]) réveiller là-dessus nos craintes et notre défiance.

Oi', mes frères, jionr nous ju^er nous-mêmes, selon les règles de la foi, et éviter de nous séduire, nous n'avons qu'à examiner ici ce que c'est que l'Esprit de Jésus-Christ et ce que c'est que l'esprit du monde; et en remaiTiuant les caractères différents que les libres saints leui" attribuent, décider auquel des deux nous appartenons, et si nous pouvons dire en ce grand jour avec la même confiance que l'Apùtre : Pour nous, nous n'avons pas reçu l'espi'it du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu.

PUKMIERE REFLEXION.

Le premier caractère de l'Esprit de Jésus-Christ, c'est d'être un esprit de séparation , de recueillement et de prière. A peine les apôtres en ont été remplis, qu'ils renoncent à tous les autres soins extérieurs, pour ne vaquer plus qu'à la prière et au ministère saint de la parole. Ces hommes, qui auparavant ne pouvoient soutenir une heure entière de recueillement avec Jésus-Christ; qui ignoroient même comment il falloit s'y prendre pour prier; qui méritoient même que Jésus-Christ leur reprochât que, jusque-là, ils n'avoient rien demandé en son nom; ces hommes , dès que l'Esprit de Jésus-Christ est descendu sur eux , et qu'il a pris possession de leur cœur, ils peisévèrent, dit saint Luc, dans la prière avec les fidèles; ils se rendent assidûment au temple aux dilTérentes heures de la journée, pour y lever leurs mains pures au ciel. Si

CAUACTKUKS Dl'] i;i;SI'Uil l)K J KSI S -C II lUST. ;5i:}

la s\ na}j;<)giie les persécute, ils trouvent dans la |)i'ière la consolation la i)lus solide de leurs |)eines; si l'on les enl'enne dans des prisons, ils l'oiil rrlcntii- ces lieux d'Iioireur de caiili<pies (Talletiresse et d'actions (l(,' <2;ràces ; si Pierre daus les liens et enlevé au troupeau leur lait craindre que. le pasteur Irappé, les brebis ne se dispersent, ils ont recours tous ensendile à la prière; et ce sont . dit saint Luc. leurs supplications IcrNcntes cl coiuinuclles qui obtiennent de Dieu la délivrance de cet apôtre. Enfin ces honnnes si charnels, si dissipés, si ennemis du recueillement et de la contrainte, deviennent tout d'un coup des lionnn(>s de prière, des liomiiies intérieurs, spiriluels, recueillis, dont la conversation est dans le ciel, et qui sont, au milieu de Jérusalem, aussi occupés de Jésus- Cnrist, aussi pleins de ses merveilles et de ses bienfaits que s'ils étoient encore sur la montagne de Galilée.

Voilà, mes frères, le premier changement que l'Esprit de Dieu opère dans une âme. Comme il prend la place de l'esprit du monde dans son cœur: qu'il change ses désirs, ses vues, ses inclinations, ses pensées ; qu'il lui rend ou indifférents ou odieux tous les objets qui l'euxironnent, sur lesquels auparavant elle trouvoit tant de plaisir à se répandre, et qu'il rappelle dans son cœur le Dieu de paix et de consolation, qui jusque-Là en avoit été banni; il lui fait trouver tout son bonheur et tout son plaisir en ellemême : la plus douce occupation de cette âme que l'Esprit de Dieu pousse et remplit, c'est de se rappeler à ellemême. Comme c'est au dedans d'elle qu'elle trouve son Dieu, elle n'en sort qu'à regret, pour ainsi dire: elle y revient sans cesse au milieu même des tlissipations et des devoirs extérieurs que la bienséance rend inévitables et qui devroient, ce semble, l'en distraire : elle se tait, au

;U4 SI- l{ .M ON S l)i: MASSII.LON.

inilicii iiK'iiic (lu liiiiiiillc cl (les ('iili'cli(!iis du siècle, nue solitude secrèlc dans son cœui', où clh; s'entroli(Mit sans cesse avec le Sei<2;neur, qui y l'ail sa demeure; où elle se plaint a, lui de la triste nécessité (|ui l'engage encore en des occnpalions et des bieiiséances mondaines; où clic lui l'ait réparation, par des retours continuels d'amour et de /cic. de tous les outrages dont elle est forcée d'être témoin : où elle en appelle à sa loi et à sa vérité, de toutes les fausses maxijnes qu'elle entend sans cesse débiter parmi les iiommes; où enlin elle vit et réside bien plus (pie tians les dissipations extérieures où son état l'engage, mais où son cœur ne se trouve pas.

Et voilà pourquoi saint Paul appelle l'homme chrétien riiomme spirituel et intérieur, et l'homme mondain et pécheiu" l'homnie extérieur. C'est-à-dire que, dès qu'une âme a reçu l'Esprit de Dieu et qu'elle en est véritablement animée , toute sa vie est presque invisible et intérieure ; tout ce qu'elle fait part de ce principe di^in et invisible qui la remplit. Les actions même les plus communes deviennent saintes ])ar la foi secrète qui les purifie : qu'elle mange, cpi'elle se réjouisse, qu'elle pleure, qu'elle soit dans l'élévation ou dans l'obscurité, dans l'abondance ou dans la misère, dans la santé ou dans la maladie, elle ti'ouve dans tous ces états des sources de réflexions saintes. Tout ce qu'elle voit, elle ne le voit plus qu'avec les yeux de la foi. Les événements et les vicissitudes du monde; les révolutions des Etats et des empires; la décadence ou Télévation des familles; l'abondance ou le malheur des siècles; la licence ou le renouvellement des mœurs; les chutes des justes ou la conversion des pécheurs; l'afi'oiblissement ou le règne de la vérité parmi les hommes; la dissension on la jiaix des pasteurs H des Eglises; les dis-

liAUACTiiUKs \)\: i.'i;si'i{iT Kl'; ji:sL >-i>iii{i.^T. m:,

jjjràct's on la laveur des j)ailuuli('is ; ciilin toutes ces révolutions étei'nelles ([ue la lit:;ui(' du montle ollre sans cesse à nos \eu\, et (|ui ne if\ cillent dans les ànies mondaines (|ne les passions dn monde et des pensées de cliair et dr sang, sont (}*'<■ instructions secrètes et continuelles à mu; ànie rem[)lie et animée de l'Kspi-it de Dieu. Tout la rappelle aux vérités de la loi: tout lui nionlre dans un nouveau jour le néant des choses Ininialnes et la i^randeur des biens éternels : le monde entier n'est plus qu'un li\ re ouvert où elle découvre sans cesse les merveilles de Dieu et l'aveuglement prodigieux de presque tous les hommes.

Ce n'est j)as que les objets dvs sens jie puissent rpielquefois la surprendre et la séduire; qu'elle ne se laisse en certains moments emporter au torrent : (pie sa foi moins attentive ne cède quelquefois à l'impression des préjugés et des maximes humaines; et que les dissipations du monde ne l'enqwrtent soinent hors d'elle-même, et ne lui fassent perdre de vue la présence du Dieu qu'elle porte dans son cœur. Mais ce ne sont là que des surprises et des absences d'un moment, pour ainsi dire : avertie d'abord de son égarement par les re])roches secrets de l'Esprit de Dieu qui habite en elle , elle recueille aussitôt son cœur égaré ; elle rentre dans son âme d'où le monde l'avoit comme tirée; elle revient dans ce sanctuaire domestique y faire réparation à son Dieu de ce moment d'absence et de dissipation ])ar des gémissements secrets et par des aveux touchants et sincères que plus elle se répand au dehors, plus elle trouve que le monde n'est qu'un grand vide, et qu'un cœur où Dieu habite est la source des vrais plaisirs.

Voilà cet esprit de foi , de recueillement et de prière qui nous rend témoignage que nous avons reçu l'Hsprit de

M t) S i". ini 0 N S I ) !■: M A s s I r. I . o n .

Dieu et qu'il habile eu uous ; \uilà celle vie iulérieure et spii'iluelle qui disliugue les jusles des luontlains, et qui esl le caractère le plus essentiel de la piété chrétienne.

Aussi les justes, daus les ]i\ics saints, sont ceux (pji \i\('nt (le la loi; dont la conversation est dans le ciel: qui n'ont de t^oùt (jue pour les choses d'en haut; qui usent de ce inonde comme s'ils n'en usoient pas, qui le regardent comme une lii2;in'e ([ui passe: cjui n'arrêtent })as leurs yeux sur les choses visibles, mais qui attendent les invisibles comme s'ils les voyoient déjà ; qui ne jugent pas de tout ce ({ue les honnnes estiment sur ce qui paroît, mais sur la vérité, qui ne paroît pas; qui sont étrangers et voyageurs sur la terre; qui sont citoyens du siècle à venir; qui i'a])portent tout à cette patrie éternelle vers laquelle ils marchent sans cesse, et ne comptent pour rien tout ce qui passe et ne doit pas demeurer toujours.

En ellét, dès que l'Ksprit de Dieu est devenu l'esprit dominant qui nous conduit et qui nous anime, il doit régler nos désirs, réformer nos jugements, renouveler nos ailéctions, spiritualiser nos vues, nous l'endre à nousmêmes : nous ne devons plus voir que par les yeux de l'esprit; agir que par rim])ression de cet esprit; ne plus désirer que les biens spirituels; enlin toute notre vie doit être spirituelle, et comme la vie de Dieu en nous. Car un cadavre animé par un esprit étranger n'a de mouvement que par lui , [)oint d'impressions cpie les siennes, point de pensées que celle que l'esprit qui l'habite forme en lui : il n'est plus à lui, pour ainsi dire ; il est à l'esprit qui le renq)lit et qui le possède.

C'est à nous maintenant, mes frères, à nous juger sur cette règle. Trouvons-nous en nous-mêmes ce premier caractère de l'Ksinit de Dieu? Examinons ce qui domine

cAUACTKiii-s \)\: i,i;si'in i' di: ji-sis-cuuisï. ti:

dans nos jii^cmtMits , dans nos drsirs, dans nos all'ections, dans nos \n('s, dans nos pi'ojcts, dans nos espérances . dans nos joies et dans nos cliat^rins, entiii dans tout le dt'tail de noli'e \ie. Je ne deniand(! pas si l'espi'it du nioiidt' nous séduit quelquefois. Hélas! où est l'àme (idèle qui, au milieu des périls dont nous sommes environnés, ne se laisse souvent sur[)rendre par ses illusions et par ses artilices? Mais je demande si c'est l'I'lsprit de Dieu, ou l'esprit du monde , (|ui nous possède et qui domine en nous.

Et quand je dis que je le demande, ce n'est pas que je l'ignore, ce n'est que pour vous obliger à vous le demander à vous-même ; car, d'ailleurs, les règles de la foi ne me permettent pas de douter que la vie de la plupart des personnes ([ui m'écoutent, de celles mêmes qui vivent dans la profession extérieure de la piété, ne soit une vie toute pleine de l'esprit du monde, et par conséquent vide de l'Esprit de Dieu, indigne du salut et des promesses éternelles.

Premièrement, pai'ce que c'est une vie tout extérieure, qui se passe toute hors de notre cœur et, par conséquent, loin de Dieu. Les bienséances nous annisent, les de\oirs nous occupent, les plaisirs nous dissipent, les affaires nous inquiètent , l'inutilité nous lasse, rien de tout cela ne nous rappelle à nous-mêmes et à notre cœur. Les œuvres mêmes de la piété ne sauroient fixer la dissipation de notre àme ; notre cœur est au monde, tandis que nous consacrons notre corps à des exercices pieux ; notre esprit erre sur mille vains objets, tandis que notre bouche s'ouvre pour réciter de saints cantiques ; notre imagination est pleine de fantômes dangereux, tandis que nous \oulonsy retracer le souvenir des mystères du salut; enfin, dans des mœurs réglées au dehors et louables aux yeux des lionmies , nous

;Mx s !•; |{ M ON S I) !•: AI ASSI I.I.ON.

sommes toujours pcjurlniit (M rangers à nous-mêmes; nous nous fuyons nous-mêmes; nous cherclions les amusements (|ui nous dissipent; nous craignons de nous retrouver avec nous-mêmes : niai'(|U(' inlaiHihlc (|uc Dieu n") liajjilc pas. dur si Dieu hahiloit en nous, nous nous plaii'ious avec nous-mêmes; nous ne craindrions |)as notre co'ur, où nous trouverions noti'e ti"ésor et le Dieu de toute notre consolation; nous aurions de la peine même à nous quittei', parce ([ue nous ne trouverions rien au dehors qui put remplacer la présence du Dieu dont nous nous éloignons. Mais comme, en revenant à nous, nous n'y trouvons que nous-mêmes, c'est-à-dire un cœur vide de vrais plaisiis et des biens solides, plein de passions, de désirs et d'inquiétudes, nous ne pouvons durer avec nous-mêmes; et de là nous justifions les inutilités et les plaisirs qui nous aident à nous oublier; nous soutenons qu'ils sont innocents, parce que nous en bannissons tout ce qui peut aller au crime; mais nous ne voyons pas que nous en retenons tout ce qui dissipe et empêche le recueillement, et que c'est là notre grand crime.

Secondement, je dis (pie notre vie est une vie pleine de l'esprit du monde et vide de l'Esprit de Dieu : nonseulement parce que notre vie n'est pas intérieure et recueillie, mais encore parce que c'est l'esprit du monde qui en forme les désirs, qui en conduit les alfections, qui en règle les jugements, qui en ])roduit les vues, qui eu anime toutes les démarches. Sur toutes les choses qui nous environnent, sur tous les événements qui nous frappent, sur tous les objets qui nous intéressent, nous pensons connue le monde, nous jugeons comme le monde, nous sentons comme le monde, nous agissons comme le monde. Les alîlictions nous rebutent, les prospérités nous élèvent,

cAUAt: Tiiui'is Di; i.i;si'i;ii m: .iiisrs-ciiuisï. .ir.)

U's iiK'piis nous i'('\()ltciil , k's lioiiiiciirs nous llaKcnl. (!(mi\ (|ni rrnssisscnt dans le monde, nons les a|)|)('lons licnrcnx; ceux (|ni rclioncnl nons paroisseiit tligiu's (rdic plaints. Nous ('UN ions la l'oiMunc on la faveur de nos snpt'ricui's ; nous soull'fons ini|)atienuiienl celle de nos é^anx: nous i'e[;ardons a\i'c nK'pris la condition de n'HK ([ne la nainre nous assujettit. Les talents (pic le monde admiic, nons les admirons dans lesaiilres; uous nous les soidiaitons à uousniènies : la \alenr, la i'(''putatioii , la naissance, les agréments du corps (>t de l'esprit, nous les envions, s'ils nous man(pient: nous nous en applaudissons, si nous les avons; enlin nos vues, nos jugements, nos maximes, nos désirs, nos espérances sont toutes mondaines, il se peut faire que nous parlions du monde avec mépris ; mais dans le détail de la conduite , nos vues, nos jugements, nos afiections sont toujours mondaines. 11 se peut faire même (pie uous y mêlions quelques sentiments chrétiens, qu'en certaines occasions nous ayons des vues conformes à celles de la foi; que, sur certains événements, no; dispositions soient chrétiennes et spirituelles: mais ce ne sont là que des étincelles de foi, pour ainsi dire, qui nous échappent; que des intervalles de gi'àce qui n'interrompent que pour un instant le cours de nos dispositions mondaines. Ce qui domine dans la conduite , ce qui fait connue le corps de toute notre vie , ce que nous sonnnes , même indépendamment de nos réflexions , et lorsque nous agissons naturellement; en un mot, le principe constant et comme universel de tous nos sentiments intérieui-s et de toutes nos démarches e.xtérieures , c'est l'esprit du monde: nous n'avons cju'à sonder notre cœur pour en con\euir. Or l'Esprit de Dieu n'est point où règne l'esprit du monde : il nous pousse peut-être, il nous excite, il nous inspire de

:iH) si; u MO \s 1)1'; .m a s s i i.i.o.n.

saillis (l(''sii's. il r{''\('lllc noire peu de loi, iii;iis 11 iir rè^iiP pas dans noire cimii'; il lieiiiie à, la porte, mais nous ne Taxons pas encore; rerii: il l.iisse tomber sur noire àmt; ipielrpies ('rmcelles de son le'ii di\in, mais il n'y est [)as encore venu lui-même.

Nous a|)[)aftenons donc eiicoie un monde et à son esprit. Sous des dehors religieux et réglés, notre cœur est donc encore mondain; avec des apparences de \ie, nous demeurons donc encore dans la mort et dans le i)éclié; et voilà sur quoi on ne s'examine guère. On juge de soi par la conduite extérieure qui est irréprochable, par certaines (Euvres de religion auxquelles le monde attache le nom et la l'éputation de la piété; mais on ne s'avise guère de se demander à soi-même : Est-ce l'esprit du monde, ou l'Esprit de Jésus-Christ, qui me conduit et qui m'anime? ressemblé-je encore au monde par mes désirs, par mes vues, par mes jugements, par n)es joies, })ar mes chagrins, par mes envies, par mes animosités, par mes délicatesses, par mon orgueil , enfin par toutes les dispositions de mon cœur? Je n'appartiens donc pas à l'Esprit de Jésus- Christ; le monde est donc encore l'esprit invisible qui m'anime et qui me possède. Si mon cœur ne change et ne se renouvelle, je périrai donc avec le monde; puisqu'il est déjà jugé, que le salut n'est pas pour lui, et que sa condamnation est inséparable de la mienne , tandis que nous ne formerons qu'un même espi'it et un même tout avec lui. Première réllexion.

CAllACTl-UKS Dli LKSIMill Di: J I:SL"S-C1IU1ST. {il) I) !• U X I i. M i; Il li: F L L X KJ N .

Le second caractère de l'Esprit de Dieu, c'est qu'il est un esprit de renoncement et de pénitence; et ce caractère est une suite nécessaire du recueillement et de la vie intérieure dont nous venons de parler.

En ell'et, mes frères, dès que Flisprit de Dieu nous rappelle à nous-mêmes et qu'il nous lait habiter tlans notre ca-ur, il nous découvre nous-mêmes à nous-mêmes. Il nous montre toute l'horreur de nos nid'urs passées; il nous fait apercevoir en nous mille passions et milh; misères, que la dissipation et l'aveuglement de la vie mondaine nous avoient cachées; il nous développe toute la corruption de nos penchants, toute l'enllure de notre cœur, toute l'opposition que nous portons en nous au bien et à la justice, toutes les plaies que le monde et les passions ont faites à notre âme ; il nous convainc que nous sommes dans un désordre universel , par rapport aux biens véritables; que notre volonté, notre esprit, notre imagination, nos sens, notre corps, que tout est déréglé en nous et révolté contre l'ordre, la vérité et la justice : Arguct mundiim de peccaio (Joan., xvi , 8), dit Jésus- Christ.

Or il est impossible qu'en nous découvrant ce dérèglement secret et universel de toutes les facultés de notre âme, il n'opère en nous deux dispositions : la première, de rétablir l'ordre que le péché a troublé en nous ; la seconde, de venger la justice de Dieu, que ce désordre a outragée.

Je dis premièrement, de rétablir l'ordre que le péché a troublé en nous : car les lumières dont l'Esprit de Dieu u. 21

322 sl<;l{Ml)^s 1)1-; massiij.on.

n>ni|)Iil un cœur ne sout pas des luuiicres stériles; ce sont (les liiuiières vives et eClicaces; il opère partout où il est; il fait aimer les vérités qu'il euseii^iK;, p:u-C(! (pril cliaii^^c le CdMir f[u'il éclairi;. Les âmes mondaines peuvent, à la vérité, connoître le dérèglement de leur cœur et la coiruption de leurs pcmchants; mais ell(!S ne la coimoissent que par rapport à leur repos ([ui en soullre, et non pas à l'ordre qui en est troublé; et comme (-es lumières ne sont ([ue des reproches secrets de leur amour-propre, elles leur font bien haïr leurs maux, mais elles ne leur en font ])as aimer le remède.

Mais une àme ([ue l'Esprit de Dieu a renouvelée hait en elle tout ce qu'elle y découvre d'opposé à la vérité et à la justice. Les lumières nouvelles qui lui montrent presque sur chaque actioji le dérèglement de ses aOéctions et de ses penchants l'animent d'un saint zèle pour les ra[)procher de l'ordre et de la règle.

Ainsi, à mesure qu'elle sent dans le détail de sa conduite que son cœur, encore corrompu par l'orgueil, se révolte contre la plus légèi^e humiliation , elle les cherche et lui en ménage; qu'il se livre à des antipathies et à des animosités secrètes, elle le punit par des marques extérieures de com])laisancy et de charité, auxquelles elle se condamne; qu'il a un goût violent pour les dissipations et poui' les plaisirs, elle le châtie par le recueillement et par la retraite; qu'il conserve encore des attachements vils et frivoles pour la parure et pour la vanité , elle le réduit par la simplicité et par la modestie ; que les désirs de plaire infectent presque encore toutes ses actions, elle en fuit les occasions , ou elle en néglige les moyens ; que certains devoirs le trouvent toujours indocile et rebelle , elle y ajoute même des œuvres de surcroît, afin qu'en l'obli-

CAKACTKUI'S Dl' Li:SI'UIT D i". J l'iS L' S-C II li IST. []r.i

|j:eant d'allfr inrme au delà, elle lui vcmlr la rè^lc plus supportal)k'.

lùitlii tmitc son altt'Mtioii csl de |-('(;d)lii" dans snii cœur, par des violences continuelles, Toi-dic (pic des i)assions injustes y avoient troublé : elle ne se pardonne rien; ce ([u'elle ne peut encore corrii^er, elle le déteste; elle a recours aux géniisseinents (piand les soins et les ell'orts sont inutiles, et elle souiïre plus des misères f[u'elle ne peut encore guérir que des violences qu'elle se lait pour se délivrer de celles dont la grâce la purifie.

Voilà la première disposition de cet esprit de i-cnoncenieut et de pénitence que l'Espi'it de Dieu opère eu nous; et de là il est aisé de juger si nous l'avons rcni, ou si nous vivons encore de l'esprit du monde.

Car l'esprit du monde est un esprit de paresse et d'immortilication : un esprit d'indulgence pour tous nos penchants déréglés, d'attention à les satisfaire, d'habileté à les justifier, d'amour-propre qui les règle et les retient sur les transgressions essentielles pour s'en épargner les remords, mais qui sur tout le reste s'y livre et s'y laisse entrafin'r. Car il ne faut pas croire que l'esprit du monde nous porte toujours aux désordres grossiers et déclarés; c'est un esprit artificieux qui, comme l'Esprit de Dieu, sait prendre différentes formes : Multiformis spiritus ,• ce qu'il cherche, c'est de corrompre le cœur et de le dérégler; pour\u qu'il y réussisse, il lui est égal que ce soit par des passions grossières ou par une multitude de penchants mondains qui, quoique séparément peut-être et considérés chacun en soi , ne soient pas' criminels, tous ensemble néanmoins, et subsistant habituellement dans le cœur, en

1. La correction demanderait (7s ne soient pas: et toute la phrase est un peu enclievêtrée.

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