COMPASSION DES PAUVRES
iNous ne devrions pas avoir besoin, mes frères, de vous inspirer des sentiments de compassion et de charité pour les pauvres, dont vous êtes les pères et les pasteurs; c'est à vous à réveiller sur leurs besoins l'indifférence ou la dureté des personnes du siècle qui habitent vos paroisses ; et il semble qu'étant par ^otre caractère les tuteurs de vos paroissiens indigents et les seuls dépositaires de leurs besoins et de leurs peines, il devroit être inutile de vous exhorter à y être sensibles vous-mêmes. Cependant, puisqu'on a commencé à vous représenter avec zèle là-dessus les devoirs attachés à votre état , je vais y ajouter quelques réflexions.
Je sais, mes frères, que le malheur des temps et le dérangement des saisons, en multipliant les pauvres dans vos paroisses, n'y multiplient pas les ressources des pasteurs, et qu'ils peuvent se sentir eux-mêmes des calamités publiques; je sais encore que la modicité de \os revenus ne permet pas à la plupart d'entre vous de fournir à vos
Di; LA CO.M l'ASSlON DIIS l'AlVUllS 409
paiivivs tous It's soulaj^ciiKMits que (Icmandcroit leur misère ; et ce ii't'st pas aussi cv ([u'on i'\\<^v de vous. Mais, mes frères, (|ii»'lk' (|ue puisse èlre la uiodicilt' de nos icveuus et le uiallieui" des temps, il est toujoins \rai (piau milieu de vos paroisses vous nous tiouNez eucoie plus à votre aise et plus en état de i'ournir à vos besoins (pie prestpie tous ces laboureurs et ces pauvres gens de campagm; ([ui les habitent, \ussi avons-nous eu la consolation, dans nos visites, d'y trouver beaucoup de pasteurs charitables, touchés, connue des pères doivent l'être, de la misère de leurs enfants ; donnant selon leurs forces et au delà, comme dit l'Apôtre; adoucissant, du moins pai- leurs soins et [jar leur sensibilité, les maux de limrs pauvres paroissiens, et souHrant avec ceux qu'ils ne pouvoient soula,u;er; mais, d'un autre côté, nous avons souvent gémi à la vue de beaucoup de pasteurs uniquement occupés du soin honteux d'amasser; durs pour eux-mêmes, et encore plus durs et plus insensibles aux besoins et aux calamités de leurs peuples; des pasteurs bassement avares, qui ne croient jamais en avoir assez, et qui semblent n'avoir été revêtus d'un caractère saint que pour le faire servir à leur honteuse avarice. Voilà, mes frères, il faut le dire ici, la plaie la plus universelle du sacerdoce; voilà le vice qui souille presque toute la sainteté et la bonne odeur du sanctuaire; tous ne le portent pas à un certain excès, mais il en est peu que cette lèpre ne salisse ; et si les pauvres sont abandonnés clans plusieurs paroisses, ce n'est pas toujours la modicité des revenus de leurs pasteurs, c'est le plus souvent la dureté et l'avarice qui ferment leurs entrailles aux cris et aux besoins de leur peuple.
Oui, mes frères, disons-le ici, et disons-le avec douleur, puis(pie l'occasion s'en présente: depuis que, par le
VKi Discorns synodaux di: m assi li.on.
partage des biens ecclésiastiques, nos titres dans le ministère sont devenus fixes et perpétuels pour nous, nous les avons regardés comme notre bien et notre patrimoine, nous nous y sommes attachés, nous les avons lait xalolr comme on fait profiter un fonds profane; et souvent plus notre portion temporelle s'est trouvée modique , plus notre c(ï;ur s'y est attaché; et plus, sans partager avec les riches du inonde le crime de leur luxe et de leur mollesse , nous avons partagé avec eux , et poussé même plus loin qu'eux, le crime de leur attachement et de leur avarice. Il semble même que ce vice est devenu une malédiction attachée au sacerdoce ; on se le dissimule à soimême; on le couvre du prétexte frivole d'une sage précaution; on ne voit dans cette sordide passion que le devoir indispensable de ne pas laisser perdre les droits de son église ; et plus on est saisi et possédé de ce vice , plus on se le donne à soi-même comme une vertu.
Cependant, mes frères, rien ne souille et n'avilit plus la noblesse et la sainteté de notre ministère que cet indigne penchant. Nous ne sommes sur la terre , vous le savez, que les ministres des biens futurs : les trésors qu'ouvrent et ferment les clefs qui nous sont confiées sont les trésors du ciel; les richesses que Dieu verse sur les peuples par notre ministère sont les richesses de la grâce : l'Evangile que nous annonçons est cette parole de la vie éternelle qui maudit les richesses, et qui n'appelle heureux et riches que les pauvres de cœur et d'esprit; en un mot, tout ce que nous sommes comme ministres, c'est-à-dire comme dispensateurs des biens éternels, n'annonce aux peuples que le mépris de tout ce qui passe et le désir tout seul des biens qui ne doivent jamais passer. Quelle indignité donc, mes frères, lorsque le dis-
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ptMisati'iir tit's Ijiuiis {'icnicls ck'\iciil lui-iiiênic l'eschive (l'iMi tas (If bouc (|ui le salit et le coin l'u (('(tijprohre ; lorsquf K' ministre ('tahli de la |)ail de Jésus-(;iii'isL |)()iir détromper les liommes de l'amour des faux biens, leur en inspirer le mépris, les maudire avec Jésus-Christ, ne paroîl vivre et n'avoir de désirs, de soins et de penchants que [)our se les accumuler à lui-même !
Mais ne l'aut-il |)as tlistinguer, dira-t-on, une sage prévoyance ([ui met en réserve })our des besoins qui peuvent arriver, de cette avarice basse et sordide qui croit n'en avoir jamais assez : et toute précaution làdessus seroit-elle un crime? Non, sans doute, mes frères; et si ce misérable prétexte de l'avarice mérltolt une réponse, nous vous dirions qu'un pasteur avare, qui ne vit que pour amasser, et un pasteur fidèle et prudent, (|ui se ménage quelque réserve pour des cas im[)révus, ne se ressemblent guère. L'un est tranquille dans sa prévoyance; elle ne prend rien sur ses fonctions, sur ses devoirs, sur l'amour et les soins qu'il doit à son peuple, sur la décence de son caractère; et il y entn! plus de confiance en Dieu que dans le peu qu'il se réserve. L'autre n'amasse que pour amasser : ce n'est pas pour fournir à ses besoins ; il se les refuse ; son argent lui est plus précieux que sa santé, que sa vie, que son salut, que luimême ; toutes ses actions , toutes ses vues, toutes ses afl'ections, ne se rapportent qu'à cet indigne objet. Personne ne s'y trompe , et il ne prend aucun soin de dérober aux yeux du public le misérable penchant dont il est possédé : car tel est le caractère de cette honteuse passion dans un prêtre, de se manifester de tous les côtés, de ne faire au dehors aucune démarche qui ne soit marquée de ce maudit caractère, et de n'être un mystère que pour celui
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seul (iiii cil est possède. Toutes les autres passions saiivfnl (lu moins les apparences; on les cache aux yeux du public : une ini|)rudence, nu ahuudou de J)ieu peut (|iiclquefois les dévoiler; mais le coupable cliciclic autant qu'il est en soi les ténèbres; mais pour l;i passiou de l'avarice, un prêtre ne se la cache qu'à lui-jnème ; loin de prendre des précautions ])oui" la dérober aux yeux du public, tout l'annonce en lui, tout la montre à découvert; il la porte écrite dans son langage, dans ses actions, dans toute sa conduite, et pour ainsi dire sur son front.
Or, mes frères , quel caractère de réprobation pour un prêtre et pour un pasteur, que l'indignité de ce vice ! caractère de dureté, d'avilissement pour lui, d'opprobre et de scandale pour le saint ministère. Caractère de dureté : il est père, il est pasteur, il est à la place du souverain pasteur, qui a donné sa vie pour ses brebis, et qui continue, après sa mort, à les nourrir de sa chair et de son sang ; il est ici-bas le vicaire de son amour pour les hommes : or quel monstre d'horreur sera-t-il dans l'Église, si, se dépouillant de ces titres si glorieux et si aimables, de ces titres aussi ineffaçables que son caractère, il n'a que des entrailles de fer pour son peuple? voilà pourtant la situation réelle et afl'reuse d'un pasteur avare. Comment soulageroit-il les besoins de ses pauvres? 11 se refuse ses propres besoins à lui-même; il n'aime et n'estime de ses fonctions que le gain malheureux qui lui en revient; il l'exige avec dureté; le pauvre n'est pas plus à couvert de ses barbares exactions que le riche ; il passe sans pudeur les bornes que des règles sages ont prescrites à son avarice; il foule aux pieds ces barrières sacrées, si honteuses au saint ministère, et qu'une triste nécessité, c'est-à-dire l'avidité seule de certains ministres, nous a
ni: LA (;(t.M l'AssKt.N i)i;.s i'ai\i;i;>. ii:{
loicé (le [)Osoi'; il ne coiuioîl de iVi'iii cL de li'^des (|iic celles (le son insatiable avarice. Les plaintes et les innrnnires (Ciin paiixie peuple \e\('' et oppi'iinf' paf l'excès d la (liii'i'li' (le ses exactions reiulni'cissent , loin de le loncliei" et (le ratlendrii': son cœur de\ient plus diiv et pins insensible, à mesure ([ue les cris des nialliein'eux au^^nentent: et il redouble de barbarie envers ceux ({ni ont ose même nous en porter leurs plaintes. (Juil \oie son peu|)le frappé de mortalité, ne croyez pas ({u"ii soit occupé si leur mort sera précieuse devant Dieu, le prolit infâme (pii lui en revient est runir[ue objet qui l'occupe, le seul ([ui le console de leur perte; j"ai horreur de It; dire, le seul peut-être ([ui fait le sujet de sa barbare joie : disposé à laisser le corps précieux d'un fidèle, d'un niend)re de Jésus -Christ, en proie aux oiseaux du ciel et aux animaux de la terre, si une famille indigente ne capitule avec son avarice , et n'assure d'avance par un prix excessif à ce pauvre défunt la consolation de se voir réuni par la sépulture à ses frères, auxf[uels la foi l'avoit uni sur la terre.
Quel monstre, encore une fois, qu'un tel pasteur ! et ])lùt à Dieu qu'ils fussent aussi rares dans l'Église et dans ce diocèse, que les êtres monstrueux le sont sur la terre! Mais ce n'est pas assez encore de faire de leurs fonctions, et du sang adorable de Jésus-Christ, un profit infâme; ce n'est pas assez de rendre par leurs exactions la religion onéreuse, accablante, odieuse à leur pauvre peuple; ils lui suscitent des procès injustes; ils achètent même des droits litigieux; ils se prévalent de leur honteuse abondance, pour usurper et se faire adjuger des biens qu'un pauvre possesseur n'a pas le moyen de défendre : sous prétexte d'avancer quehpie secours à ceux qui s'adressent
4lV DISCOrUS SYNODAUX 1) K MASSILÎ.ON.
à eii\, ils le leur l'ont acheter à des conditions usuraires et tyranniciues; ils n'olTrent que des secours barbares et meurtriers; et, en soulageant les opprimés, ils ne veulent que se hâter de les écraser et achever de les mettre au désespoir. Je me lasse, mes frères, d'exposer ici ces horreurs devant tant de ministres fidèles; mais ce qu'il y a de i)lus ti'iste , c'est que je ne fais que reprocher un spectacle d'infamie, dont vos yeux ont été plus d'une fois témoins, que votre piété et votre zèle pour le ministère ont encore plus souvent détesté; je ne fais que rappeler des plaintes qui nous sont mille fois revenues , et qui ont autant de fois déchiré nos entrailles, et aggravé le joug de notre épiscopat.
A la dureté ajoutez, mes frères, l'avilissement et l'opprobre où cette passion dégrade et le ministère et le ministre; les soins bas, indécents et publics qui l'occupent : suivez toute sa conduite : c'est un vil négociateur; il entre dans les trafics et les commerces les plus bas; tout ce qui lui oiïre quelque gain ne lui paroît indigne ni de ses empressements, ni de la sainte décence de son ministère ; il paroît plus souvent dans les marchés publics que dans son église et dans les fonctions de sa paroisse. Plus instruit des moyens sordides d'amasser, et des règles obscures d'un vil conmierce, que des règles de l'Église, il oublie qu'il est père, qu'il est pasteur, qu'il est honoré du titre sublime de ministre de Jésus-Christ. Le seul titre c{ui le touche, et dont il fait usage, est celui de vil commerçant : ne lui parlez pas du gain et du salut des âmes , dont il doit répondre; c'est un langage inconnu qu'il n'entend pas, et tout ce qui ne grossit pas son infâme trésor est pour lui une vaine spéculation et une chimère. Il ••)\illl la dignité de son caractère |)ar des nui'urs basses et
ni'; LA COMPASSION 1)1' s l'AL'VUl'S, 4lo
sordides; et il de\ient par sa vile éparf2;ne, et par la crasse même de ses vêlements et l'indécence de tont son extérieuc, un spectacle de dérision pour son peuple, et de honte pour ses conlVèi'es; c'est tni pauvre du monde et de l'enler. Ilélas ! mes iVèi'es, nous excusons souvent sur la modicité de nos revenus noti'e peu de ciiarité pour nos pauvres; nous craignons toujours de manquer pour nousmêmes : retranchons |)our Jésus-dlirist une partie setdement de ce que ce malheureux se retranche pour le démon , et nous trouverons nos rinenus abondants. Il se refuse tous ses besoins; il se dispute même jusqu'à la simple décence des vêtements : sacrifions à la charité une partie du moins des aises et des conunodilés que cet infortuné sacrifie toutes à son avarice; mettons on réserve et épargnons pour le ciel quelque chose du moins de ce qu'il réserve tout entier pour la terre, et nous trouverons de quoi fournir à nos besoins et à ceux de nos pauvres. Est-ce que la noblesse de la charité ne seroit pas capable de soutenir les mêmes retranchements et les mêmes privations que soutient tous les jours l'infamie d'un ^ice? un pasteur avare auroit le courage de se refuser tout pour grossir un trésor de boue, et un pasteur charitable et fidèle n'auroit pas la force de refuser du moins quelque chose pour soulager son peuple, et amasser un trésor dans le ciel? le démon auroit ses pauvres , et Jésus-Christ ne seroit pas assez puissant pour avoir les siens? et seroit-il possible que l'épargne basse et sordide d'un prêtre avare, après nous avoir fait rougir pour lui devant les hommes, nous couvrît encore de confusion, et s'élevât en témoignage contre nous devant Jésus-Christ?
Mais ce qu'il y a ici de plus dé|)lorable pour ce vice
■ili; DIS cou us SYNODAUX Dl-: M ASS I I.I.ON.
dans lin pivtrc, c'csl (|ii(' l'àLic cl les réllcîxioiis }:,ii(''i-iss(;nl irordiiiaii'c les autres passions, au I'hmi que celkî-ri semble se ranimer et r(>|)reii(lr(,' de nom elles forces dans la \ieillesse. l'Iiis on avance vers ce moment latal où tout cet amas sordide doit disparoîtrc et nous être enlevé, plus on s'y attache : loin de se dire alors, du moins à soimême : Inscnsc , on va demain ie redenidiulcr Ion <hnc ; cl foiif ce que ni (/finisses or ce la ni de peine ^ de quoi le serrini-l-il? (Luc, xxîi, '20) i)lus la mort approche, |)lus on couve des yeux son miséj'able trésor; plus on le regarde comme une précaution nécessau-e pour un avenir chmiérique. Ainsi l'âge rajeunit, pour ainsi dire, cette indigne passion : les années, les maladies, les réflexions, tout l'enlbnce plus profondément dans l'âme; et elle se nourrit et s'enflamme par les j-emèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. On a vu des pasteurs dans une décrépitude où à peine leur restoit-il assez de force pour soutenir un cadavre tout prêt à retomber en pourriture, ne conserver, dans la défaillance totale des facultés de leur âme, le reste de sensibilité, et, pour ainsi dire , de signe de vie , (pie pour cette indigne passion ; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout le reste ; le dernier soupir être encore pour elle ; les inquiétudes des derniers moments la regarder encore : et, par une punition terrible de Dieu, l'infortuné qui meurt jette encore des regards mourants qui vont s'éteindre sur un argent que la mort lui arrache, mais dont elle n'a pu arracher l'amour de son cu'ur.
Allez pai-oître devant Dieu, pasteur barbare et mercenaire : quelle miséricorde pouirez-vous vous promettre, dans ce moment, du souverain pasteur de nos âmes? Réclamerez-vous son amour et sa tendresse pour les
ni: LA COM l'ASSlON DI'S PAUVHKS. 417
Ikiiiiiik's , \i)ii-; (|ui lùivcz jamais eu (|iir des ciili-aillcs <l<' Ici- |)oiii' \()s fiilaiils cl poiif \()s (Vèrcs ; mhis un loup ciitcriiié dans un bercail, cl un ilcan (le la coK're de Dieu sur son peuple? Nosciis cl xos <j;éniisseinents, si vous en poussez au lit de la nioil, loucheront-ils un juge ii'rité, vous ([u'il a vu jusqu'à Ja lin d'un(! dureté barbare à la misère et à tous les i;cniissenients d'un peuple dont il vous avoit établi le père et le consolateur? oserez-vous lever vers son tribunal terri])lc \os mains délaillanles, ces mains qu'il verra encore toutes souillées de vos rapines, du sang de son peuple, cl de la pi'ofanation des choses saintes dont vous avez lait toute votre \ie un trafic infâme? Grand Dieu ! quels foudres ne sortiront-ils j)as alors de vos yeux et de votre bouche, contre un misérable que vous aviez établi le pasteur de votre peuple, et qui ne s'est servi d(; l'autorité sainte dont \ous l'aviez revêtu cjue [)our en ('iw, l'oppresseur et le tyran barbare?
Quel scandale, mes frères, et cpiel opprobre pour le saint ministère , que cette infâme passion dans un pasteur ! c'est son dernier caractère. Scandale pendant sa vie, scandale à sa mort : c'est alors que ce vil trésor, amassé depuis si longtemps avec tant de soins et de bassesses, si enterré, si secret, resserré avec tant de précaution, se manifeste enfin; cet amas infâme, caché jusque-là sous les plus viles apparences de la pauvreté, sort enfin de ses ténèbres; ce secret honteux se dévoile enfin, et se dévoile aux yeux de ses pauvres, qu'il avoit toujoui'S laissé' languir dans une affreuse misère; aux yeux de son peuple, qu'il avoit vexé, et dont il avoit toujours exigé avec dureté jusqu'au dernier denier dans ses fonctions, sous
1. Aujomcriiiii on écrirait lainsés: imii-î alur^ ce participe aia>i placé devant un intinitif ne s'accordait pas.
ils DISCOU us SYNODAUX 1)K MASSILLON.
prétexte de sa propre iiidigeiicc. Quelles iiiulédiclioiis cet iiifàine mystère découvert n'attirera-t-il pas à sa mémoire? (piel o[)pr()l)re [)our tout le saint ministère ! des proches avides viennent se disputer cet arj,^ent d'iniquité; le scandale de leurs disputes en est souvent porté avec la honte du sacerdoce jusque dans les tribunaux profanes, obligés de décider et de régler les dissensions que cet amas criminel l'ait naître entre les prétendants. On a entendu plus d'une lois le barreau retentir de ces infamies; et ce trésor, que le sang des peuples a grossi et cimenté , porte bientôt avec lui l'anathème dans ces familles avides; il y porte le désordre, la misère, et l'enfer où il a précipité ce misérable pasteur.
Mais, mes frères, ce ({ui nous regarde dans ces exemples scandaleux, ce qui doit nous toucher davantage, c'est qu'ils conlirment dans l'esprit des gens du monde le préjugé universel sur l'avarice des prêtres : car vous le savez, le monde fait au sacerdoce une tache générale, et comme incurable, de ce vice. 11 nous regarde presque tous comme infectés et salis de cette hideuse lèpre, et attachés par des liens plus vifs et plus serrés à la modicité de nos revenus, que les gens du monde euxmêmes ne le sont à l'abondance de leurs richesses : un prêtre et un honnne avare , est pour eux la même chose. D'où vient un préjugé si universel, et si ignominieux à la sublimité et à la sainteté du sacerdoce? Je sais que le monde est injuste à notre égard, et qu'il est toujours prêt à nous supposer des vices pour se justifier à lui-même ses vices propres. Mais convenons aussi de bonne foi que , sur ce reproche, il n'a pas toujours tort dans les jugements qu'il forme contre nous; convenons que, retirant peu la plupart de l'autel, les frayeurs de manquer nous rendent
[)!•; LA COMPASSION OKS l'A L'Y II H S. 4lO
("(.' peu si {lier, nous y atlaclicnt si vivenienl, nous j(!ltenL dans (les inquiétudes et des précautions si marquées du caractère de ce vice, réveillent si fort nos attentions et nos enq)resse ments à exiger nos droits à la ri^iicni', (|u"ll est dilllcile qia; nos mœurs, quel([ue réj,njliéres et pieuses ({u'elles soient d'ailleurs, puissent nous mettre à couvert du soupçon honteux de l'avarice; dans l'esprit de nos peuples : et ce soupçon tout seul, où nos j)euples se ti'ouvent toujours plus attentifs et plus clairvoyants, parce qu'ils y sont intéressés, jette toujours une tache, et une espèce de nuage, sur nos talents et sur notre zèle; anéantit tout le fruit de notre régularité, et attache à tout notre ministère un reproche secret qui l'énervé, et qui ôte h nos fonctions et à nos instructions cette force et cette efficace qui console toujours par le succès les travaux d'un ministre saint et désintéressé.
Soyons donc là-dessus, mes frères, en garde contre nous-mêmes, contre nos besoins que la cupidité nous grossit; contre nos frayeurs pour l'avenir, qu'elle réalise : l'illusion est ici si déliée et si spécieuse, que la vertu ellemême s'y laisse souvent surprendre. Rabattons plutôt de nos droits temporels, que de nous exposer à scandaliser les foibles ; recevons-les, ces droits, de la piété et de la libéralité des fidèles, et ne les arrachons pas de leur indigence ; ne les exigeons pas comme le })rix mercenaire de nos peines , mais comme un hommage saint que les peuples doivent à la religion, et un secours de tendresse et de reconnoissance , que des enûmts donnent k leur père. Évitons avec soin tout ce qui peut faire soupçonner nos peuples ^ que nous cherchons autre chose que leur salut
I. Aujourd'liui ou dirait idutùt : faire soupçoiuR'r à nos peuples.
V20 DISCOUUS SYNODAUX DK .M A SS I I. L(t X.
dans nos fonctions; nioiUroiis- nons plus empressés à scfonrii" rcnx d'enlrc les (idoles ipie leuf paiiMX'lé met hors d'état (lo ivromioîlre nos sei"\ ices : ne les distinguons pas pal' U's moycMis qu'ils ont de nons r(''com penser , mais par le besoin (jn'iis peuvent avoir des secours de notre ministère; (pu; le nom des pauvres soit honorable à nos yeux : Ptircet paiiperi cl inopi... cl hoiionthilc nomcii corniii cortnii i/lo (Ps. i.xxr, ]:], :1/|). iN'ayons pas la dureté d'ajouter à la tristesse de leni- état celle tle notre oubli et de notre indiirérence ({nanti ils ont besoin de notre ministère; consolons-les par nos soins plus assidus et plus empressés, si nous ne pouvons pas les soulager par nos lar.gesses ; faisons-leur sentii* que leur pauvreté devient pour nous un titre qui nous les rend plus chers, que c'est par là qu'ils nous appartiennent de plus près, et (pie nous leur sommes plus redevables qu'aux autres lidèles ; regardons-les connue la j)ortion la plus privilégiée de notre troupeau, et la plus ca[)able d'attirer par leurs soullrances des bénédictions sur tout notre ministère. Estimons-nous heureux de les avoir pour intercesseurs auprès de Jésus-Christ; c'est la voix de la colombe (pii gémit, et qui est toujours exaucée : soullrons avec eux en compatissant à leurs peines ; souvenons-nous que notre mission, comme celle de Jésus-Christ, est presque uni- ({uement pour eux : EvangcUzdrc paupcribus 7n/si/ i/tc i^Luc, IV, 18). Ne trouvons pas notre sort plus à plaindre tle nous voir établis sur un peuple où la misère paroît générale ; c'est là où les grâces se répandent abondamment sur nos fonctions : nons retirons ])eu [)Our nous de leur indigence ; mais que la moisson est toujours riche pour Jésus-Christ ! N'ayons pas assez peu de foi pour regarder conjme plus heureux ceux de nos confrères qui
I» i: I, A COMPASSION 1)1. S l'A l \ lî l'S. 421
lie (•(iiiiplt'iil |)r('S(|ii(' |);iriiil leurs paroissiens (|iii' des personnes riches et aisées : leni's toiiciioiis soni niien\ payées; mais sonl-elles pins niiles? ils (rnmenl des lideles |)liis en état de fournir à leurs besoins; mais les lr(jii\eiil-ils [)lns disposés à profiler de leurs instructions? les épines et les sollicitudes des richesses }■ (''loutleiil la parole saillie; le cliauip t'sl plus (h'coré, mais la terre est ingrate et stéi'ile; et tandis ({u'im ])astcnr établi sur un pan\re ])eu[)le histniit des Ames simples et dociles, pénétrées des \érités les plus coinniuiies de la loi, soumises dans leur misère à la nialii (jiii les frappe, a la cons(jIat'on de ^oir tous les joni's son ministère abondant en fruits i)onr le ciel ; l'autre ne le \()it presque jamais fructifier que l)onr Ini-mème. Ne com[)t()ns, mes frères, nos peines bien i"écom[)ensées que lors({u'elles rapporteiif des l'rnils de \ie el de salut; et n'estimons de nos places et de nos fonctions (jue les t;-ains f(ue nous pouvons y faire jiour Jésus-Christ.