‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 5 sur 58 · I. Voilà une phrase l)ifu pml)niiiilléf · texte numérisé non relu

I. Voilà une phrase l)ifu pml)niiiilléf

28 SIHMONs l)h: MASSI l.l.()\.

Idiirciisc (Ir iKiiiT sii|)|)lic(! . |)lNt(»l (|iii' (les i(''ll('\i()iis sages ijiii |)iiiss('iil iKiiis (•(UKlulrc ;iii rcprnlir.

Sur (|mti |)()ii\('z-\()iis donc jnslilicr cet oiihli pi^jlniid cl iii(()iii|)t('li('iisil)l(' dans lc(|iirl xoiis \i\('/ de \oli-e dcniici" joui'? sur la jeunesse (jiii seiid)le nous promettre encore une lont;iie suite (raimées? La jeunesse? mais le lils de la\eu\e de Naïni ('toit jeune; la mort l'espectel-elle les iiv^vs cl les raii^"s? La jeunesse? mais c'est justement ce qui me l'eroit craiudre pour vous : des mœui'S licencieuses, des plaisirs exti'èmes, des passions outrées, les excès de la tal)le, les mou\emeuts de l'ambition, les dangers de la guerre, les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance ; n'est-ce pas dans ces beaux jours que la plnpai't des hommes linissent leur course? Adonias eût \ieiHi, s'il n'eùl ét('' \obq)lueu\: Absalom, s'il eût été libre d'ambition; le lils du roi de Sichem , s'il n'eût pas aimé Dina; Jonathas, si la eloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Gelboé. La jeunesse? mais faut-il renouveler ici la douleur de la nation, et redoubler des larmes (|ui coulent encoi'e? faut-il aigrir la plaie qui saigne encore, et qui saignera longtemps, dans le cœur du grand prince ((ui nous écoute? Une jeune princesse, les délices de la coui' ; un jeune j)rince, l'espérance de l'Etat; l'enfant même, le fruit précieux de leur tendresse et des vœux publics ; la cruelle mort ne vient-elle pas de les moissonner tous ensendjie en un clin d'œil? et cet auguste palais, renq)li , il y a peu tie jours, de tant de gloire, de majesté, de magniliceiice , n'est-il pas devenu, ce semble , pour toujoui's une maison de deuil et de tristesse? La jeunesse? que la France seroit heureuse si l'on (>ût pu compter sur cette ressource! liélas! c'est la saison des |)érils. et r(''(Micil le nlus ordinaire de la vie.

s I li I.A Mo |{ T. -H)

Sur (|ii(>i \()iis rassiii('z-\ oiis donc encore? sur la force (lu teuiperauieul ? Mais (|u"es|-ce (|ue la sauh' la nileu\ établie? une eliucelle (pTuM souille étciul : il ne laul (|u'tui jour (rinlirmite potu' dt'lruire le corps le plus robusie du iiioude. Je u"e\aniiue pas après cela si \ous ne nous llallc/ p(tiul uK^'Uie là-dessus: si un corps rnini' par les désoi-dres (le vos |)remiers ans ne nous annonce pas au dedans de vous une réponse de niorl : si des inlirinités liabitiielles ne \ous ou\renl pas de loin les portes du tombeau: si des indices laciienv ne vous nienaceul pas d'un accident, soudain : je \eu\ (pie nous proloniii(;z nos jours au delà même de vos es])érances. Hélas, mes IVèrcsI ce (pii doit linir peut-il vous |)an)ître long? Regardez derrière vous: où sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans voire souvenir? Vas plus (pfun songe de la nuit: vous rêvez que vous avez vécu , voilà tout ce qui vous en reste; tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusques aujourd'hui, ce n'est qu'un trait raj)ide qu'à peine vous avez vu passer; (piaud vous auriez commencé à vivre avec le monde , le passé ne vous paroîtroit pas plus long ni plus réel; tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regaitleriez comme des instants fugitifs : tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers, tontes les révolutions d'empires et de rovaumes, tous ces grands événements qui embellissent nos histoires ne seroient pour vous que les dillérentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu linir en un jour. Rappelez seulement les victoii'es, les prises de places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne ; vous y touchez encore : vous en avez été la plupart , non-seulement spectateurs , mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils pas-

30 Si;ini()\S \)\'. MASSIM.ON.

seront dans nos annales jiis(|ir;'i mis derniers neven\ ; mais |)()ni- Nons. ce n'est déjà pins ijn'nn sonjjje, ({u'un éclair (jni a disparn , et que charpie jorn- (îlïace même de votre son\enir. (hi'est-ce donc <pie le pen de cliemin (pii vons reste à taire? croyons-nous (|ue les jonrs à venir aitMit pins de réalité que les passés ? les années |)ai'oissenl longues quand elles sont encore loin de nous; arrivées, elles disparoissent, elles nons échappent en un instant; et nous n'aurons pas toni'ué la tète, ([ue nous uous trouverons, connue par un enchantement, au terine fatal qni nous paroît encore si loin, et ne devoit jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue ; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions , de nouveaux héros dans la vertu , comme dans le vice, (jui l'ont le sujet des louanges, des dérisions, des censures j)ubliques; un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçu , sur les dél)ris du premier; tout ])asse avec vous et comme VOUS; une rapidité (pie rien n'aiTète entraîne tout dans les abîmes de l'éternité : nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin, et nous allons le tVayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent; la ligure du monde passe sans cesse; les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement; rien ne demeure; tout change, tout s'nse, tout s'éteint; Dieu seul demeure toujours le même; le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeux; et il voit, avec indignation, de foi blés mortels,

SI i; LA MO i; i. .n

(MiipDi'trs par i:e cuiii's rapide, riiisnllci' tMi [)assaiil : xmildir faire de ce seid iiistaiil Iniii leur bojilieur: et iniiiher, au soilii' de là. entre les mains de sa colèi'e et (le sa \eii<i;eaiice. Où sont inaiiilenanl parmi nous les sages, dit l'A^JÔlre? et ini liomme , IVit-il (■a])al)le de gou- \eriier l'univers, peut-il mériter ce iiuin, dès qu'il peut oublier ce (pi'il est et ce ipi'il doit être?

(le[)en(lant. mes IVèi-es, (pielle impression lait sur nous rinstabilité de tout ce qui passe? la mort de nos proches, de nos amis, de nos concurrents, de nos maîtres? Nous ne pensons pas (pie nous les allons suivre de près; nous ne pensons (ju'à nous re\(Hir de leurs dé[)ouil]es : nous ne pensons [)as au peu de temps ((u'ils en ont joui ; nous ne pensons qu'au plaisir qu'ils ont eu de les posséder; nous nous hâtons de profiter du débris les uns des autres : nous ressemblons à ces soldats insensés, qui au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs conq)agnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement de leurs habits ; et à peine en sont-ils revêtus, qu'un coup mortel leur ôte avec la vie cette folle décoration dont ils venoient de se parer. Ainsi le lils se levét des dépouilles du père , lui ferme les yeux, succède à son rang, à sa fortune, à ses dignités, conduit l'appareil de ses funérailles, et se retire plus occupé, plus touché des nouveaux titres dont il est revêtu, qu'instruit des derniers avis d'un père mourant, qu'allligé de sa perte, ou du moins désabusé des choses d'ici-bas par un spectacle qui lui en met sous les yeux le néant, et (|ui lui annonce incessanunent la même destinée. La mort de ceux qui nous environnent n'est pas pour nous une instruction plus utile : un tel laisse un poste vacant, et on s'empresse de le demander ; un autre vous

32 Si;i«.M().\S l»l'; M.\S>I I. L(»N.

juaiicc <riiii (l('i;i('' dans le service: celiil-ci iiiiit axcc lui (les pi-i'leiilioiis (|iii xoiis aiii'oieiil iiicoiiiinodé ; celui-là \()iis laisse Tofeille el la laveur du maître, et c'étoil le seul (|ni poiivoil nous I;i disputei'; iiii autre euliu \()Us approche d'iiue dii;uil(''. et vous ouvre les voies à une élévation où vous n'auriez pu pi'ét(Midre ('|u'a[)rès lui: t't là-dessus on se ranime, ou pi'eud de nouvell(>s mesures, ou l'ail de nouveaux projets; et loin de s(,' détromper })ar l'exemple de ceux (pie l'on voit disparoître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales ([uï viennent rallumer tous nos désirs, tous nos attachements pour le monde; et la mort, cette image si triste de notre misère, la mort ranime plus de })assions parmi les honuues que toutes les illusions mêmes de la vie. Qu'y a-t-il donc ([ui puisse nous détacher de ce monde misérable, jmisrpie la mort même ne sert fpi'à l'essei'rei" les liens, et nous allérmir dans Terreur (|ui nous y attache?

Ici , mes frères , je ne vous demande que de la raison. (Quelles sont les conséquences naturelles que le bon sens tout seul doit tirer de l'incertitude de la mort?

Premièrement, l'heure de la mort est incertaine ; cha(|ue aimée, chaque jour, chaque moment j)eut être le dernier de notre vie : donc c'est une folie de s'attacher à tout ce (|ui doit passer en un instant, et de perdre par là le seul bien ([ui ne passei'a pas: donc tout ce que vous faites uniquement pour la terre doit vous paroître perdu, puisque vous n'y tenez à rien, que vous n'y pouvez compter sur rien, et que vous n'en emporterez rien que ce que vous aurez fait pour le ciel ; donc les royaumes du monde et toute leur gloire ne doivent pas balancer un moment les intérêts de votre éternité, puisque les grandes fortunes ne vous assurent pas plus de jours que

>l i; l.A MOUT. :j:?

les iiiéiliocri's; ni ' (|ui' riiiii([ii(' avaiiljit^^c qui [xîiil nous cm revenir, c'est un chagrin pins arnei-. (j nanti il fandra an lil (le la mort s'en séparer ponr (onjonrs : donc tons vos soins, Ions nos mouvements, tous vos désirs doivent se réunira vous ménager une fortune durable, un honlicniéternel que |)ersonne ne puisse plus vous ravir.

Secondement , l'heure de votre mort est incertaine : donc vous devez mourir clia([ne joni-: ne vous permettre aucune action dans laquelle vous ne voulussiez point être surpris ; regarder toutes vos démarches comme les démarches d'un mourant qui attend à tous moments qu'on vienne lui redemander son âme; laire toutes vos œuvres comme si vous deviez à l'instant en aller rendre compte ; et puisque vous ne pouvez pas répondre du temps qui suit, régler tellement le présent, que vous n'ayez pas besoin de l'avenir pour le réparer.

Kniin , l'heure de votre mort est incertaine : donc ne diliérez pas votre pénitence ; ne tardez pas de vous convertir au Seigneur, le temps presse; vous ne pouvez pas même répondre d'un joui-, et vous renvoyez à un avenir éloigné et incertain. Si vous aviez imprudemment avalé un poison mortel , renverriez-vous à un temps éloigné le remède qui presse, et qui seul peut vous conserver la vie'? la mort que vous porteriez dans le sein vous permettroit-elle des délais et des remises? ^oilà votre état. Si vous êtes sage , prenez à l'instant vos précautions ; vous portez la mort dans votre âme, puisque vous y portez le péché: hâtez-vous d'y remédier; tous les instants sont précieux à fjui ne peut se répondre d'aucun : le

1. Ce ni pour et est tout à fait incorrect. Renouard a rétabli et , mais

l'édition originale, reproduite par l'édition Gaume, donne et, comme l'édition Didut.

34 Si;i{M().\S |t|'; MASSI I.I.O.N.

l)rcii\ai;(' ciiipoisoiiiic (jui inrccic \()|ic àiiic ne saiii'oil, vous lueiici' loin; la hoiih' de Dieu nous ollrc ciicoïc le remède, liâlez-vous, encore une fois, d'eu user, taudis qu'il vous eu laisse le temps. Faudioit-il des exhortations pour vous y résoudre? ne devroit-il passuflire (|u'ou vous nu)uliàt le bieul'ait de la Li,iiéi"isou ? l'aut-il exiioiler un infortuné que les Ilots eutraîueiit à l'aii'e des efforts pour se garautir du naufrage? devriez-vous avoir besoin làdessus de noti"e ministère? Vous touchez à votre tlernière heuri!; vous allez paroître en un cliu d'ail devant h; tribunal de Dieu : vous ])Ouvez employer ntilement le moment qui vous reste, l'resque tous ceux qui meui'ent tous les jours à vos yeux le laissent échapper, et meurent sans en avoir fait aucun usage : vous imitez leur négligence ; la même surprise vous attend ; vous mourrez, connue eux , avant que d'avoir connnencé à mieux vi\rc. On le leur avoit annoncé, et nous vous l'annonçons ; leur malheur vous laisse insensibles, et le sort infortuné qui vous attend ne touchera pas davantage ceux à qui nous l'annoncerons un jour ; c'est une succession d'aveuglement qui passe des pères aux enfants , et qui se perpétue sur la terre ; nous voulons tous mieux vivre , et nous mourons tous avant d'a^oir bien vécu.

Voilà , mes frères, les réllexions sages et naturelles où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure. Mais si. de ce qu'elle est incertaine, vous êtes imprudent de ne pas vous en occuper davantage que si elle ne de\oit jamais arriver, ce que sa certitude a de terrible et d'elïrayant vous excuse encore moins de folie, d'éloigner cette triste image , comme capable d'empoisonner tout le repos et toute la douceur de votre vie. C'est ce qui me reste à vous exposer.

>l li l.A \H)1{1'

1)1. I X I I. \1 I. l'A 11 II l .

L'Iioniiiic iraimc [kis à .s'(){:cu[)L'r de son iicaiit et de s;i bassesse : tout ce qui le ra|)|)elle k son origine le rappelle en inèiiie temps à sa lin, blesse son orgueil, intéresse l'amour (Ui son être, atta(pie par le fondement toutes ses passions, et le jette dans des pensées noires et funestes, Alourir, disparoître à tout ce qui nous environne: entrer dans les abîmes de l'éternité; devenir cadavre, la pâture des vers, l'horreur des hommes, le dé])ôt hideux d\i\\ tombeau; ce spectacle tout seul soulève tous les sens , (roiil)l(! la raison, noircit l'imagination, empoisonne toute la douceur de la vie; on n'ose fixer ses regards sur une image si all'reuse : nous éloignons cette pensée comme la plus triste et la plus amère de toutes ; tout ce qui nous en rappelle le souvenir, nous le craignons, nous le fuyons, comme s'il devoit hâter pour nous cette dernière heure. Sous prétexte de tendresse, nous n'aimons pas même qu'on nous parle des personnes chères que la mort nous a ravies ; on prend soin de dérober à nos regards les lieux qu'elles habitoient, les peintures où leurs traits sont encore vivants , tout ce qui pourroit réveiller en nous, avec leur idée, celle de la mort qui vient de nous les enlever. Que dirai-je? nous craignons les récits lugubres ; nous poussons là-dessus nos frayeurs jusqu'aux plus puériles superstitions; nous croyons voir partout des présages sinistres de notre mort, clans les rêveries d'un songe, dans le chant nocturne d'un oiseau, dans un nombre fortuit de convives, dans des événements encore plus ridicules : nous croyons la voir

:ui si; H MON s i)i; massi i.i.on.

partout, et c'est pour cela iiièiue que nous tâchons de la perdre de vue.

Or, mes frères, ces frayeurs excessives étoienl paidonnabk's à des païens , pour (|ui la mort étoil le plus grand des malheurs, puisqu'ils n'attendoient rien au delà du tombeau, et que, vivant sans espérance , ils mouroient sans consolation. Mais on doit (Mre surpris (pie la mort soit si terrible à des chrétiens, et ([ue la terreur de cette image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée.

Car, en premier lieu, je veux (pie \ous ayez raison de craindre cette dernière heure; mais, comme elle est certaine , je ne comprends pas que , parce qu'elle vous paroît terrible , vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir; il me semble, au contraire, que plus le malheur dont vous êtes menacé est aiVreux , plus vous devez ne pas le perdre de vue et prendre^ sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris. Quoi! plus le péril vous frappe et vous épouvante, plus il vous rendroit indolent et inappliqué? les terreurs outrées de votre imagination vous guériroient de cette crainte sage même qui opère le salut ? et parce que vous craignez trop , vous ne penseriez à rien? Mais quel est l'homme que l'idée trop vive du danger calme et rassure? Quoi ! s'il falloit marcher par un sentier étroit et escarpé , entouré de toutes parts de précipices , ordonneriez-vous qu'on vous bandât les yeux pour ne pas voir le danger, et de peur que la profondeur de l'abîme ne vous fît tourner la tête? Ah! mon cher auditeur, vous voyez votre tombeau ouvert à vos [)ieds, cet objet afi'reux vous alarme ; et au lieu de prendre dans

Page 1