DE L'ORGUEIL
L'orgueil a été de tout temps la plaie la plus dangereuse de Tbomme. Né pour être grand et maître de toutes les créatures , il a toujours conservé au dedans de lui ces premières impressions de son origine. Trouvant sans cesse dans son cœur je ne sais quel sentiment de sa propre excellence, il se prêta d'abord à des penchants si doux; il ne chercha plus qu'à s'élever de degré en degré; et ne rencontrant rien ici -bas qui put satisfaire la grandeur de son âme, il monta jusqu'au-dessus des nuées et se lit rendre des honneurs divins. L'univers adora comme ses II. 28
'i3i i>i: Nsi:i;s oi mouci-aix choisis.
aiitciii's (les insensés fjiic riini\cis uNoil mis naître et qui éloieiit NCiiiis tant de siècles après lui. {Mi/.stcrcs , smiioii de rj/icariuilion.)
Nous nous donnons souvent de plein droit des titres que le public nous refuse et ({ue nos ancêtres n'ont jamais eus; et l'on voll parmi nous ])eaucoup de gens parer une roture encore toute Iraîclie d'un nom illustre et recueillir avec alleclation les débris de ces familles antiques et éteintes, poui' les enter sur un nom obscur et à peine écliappé de parmi le peuple. Quel siècle fut plus gâté làdessus que le nôtre? ÎS'os pères Jie vouloient être que ce qu'ils avoient été en naissant. Contents chacun de ce que la nature les avoit faits, ils ne rougissoient pas de leurs ancêtres; et, en héritant de leurs biens, ils n'avoient garde de désavouer leur nom. On n'y voyoit pas ceux qui naissent avec un rang, se parer éternellement de leur naissance ; être , sur les formalités , d'une délicatesse de mauvais goût et selon l'Évangile et selon le siècle; étudier avec soin ce qui leur est du; faire des parallèles éternels; mesurer avec scrupule le plus ou le moins qui se trouve dans les personnes qu'on aborde, pour concerter là-dessus son maintien et ses pas , et ne paroître nulle part sans se faire précéder de son nom et de sa qualité. {Panégyrique de saint François de Paide.)
L'orgueil est la source secrète de l'incrédulité. Il y a dans cette ostentation de raison, qui fait mépriser à l'incrédule la croyance commune , une déplorable singularité qui le llatte et fait qu'il suppose en lui plus de force et plus de lumières que dans le reste des hommes, parce qu'il a osé secouer un joug qui les assujettit tous, et contredire témérairement ce que les autres jusqu'à lui s'étoient contentés d'adorer. [Carême, sermon du Jeudi après les Cendres.)
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Telle est l'injustice de notre or^nieil que, malgré ces foihlesses (|ui uuus l'ont ronj^ii' en secret, ce vide et ce néant (jne nuns ti'onxons en nous, (jui fait qne nous nous sommes à cliai'ge et (|ne nous porlons partout avec nous l'ennui, le dégoût et riioi'reiu', pour ainsi dire, de noiisjnèines, nous voulons pourtant imposer au public, et qu'on nous prenne pour ce que nous ne sommes pas. iSous exigeons que les honmies pensent de nous ce que nous n'oserions en penser nous-mêmes; et le comble de l'Injustice, c'est que tous ceux qui nous refusent les ([ualités (jue nous n'avons pas, et les louanges que nous ne méritons pas, et qui jugent de nous comme nous en jugeons nous-mêmes en secret, nous les haïssons, nous les décrions, nous leur faisons un crime de l'iniquité de leurs jugements, et nous nous en prenons, ce semble, à eux de nos misères et de nos foiblesses. [Pancgyriquc de sainl Jcini-Bapliutc.)
L'orgueil a été la ])remière source des troubles qui déchirent le cœur de l'homme. Quelles guerres, quelle fureur cette funeste passion n'a-t-elle pas allumées sur la terre'? De quels torrents de sang n'a-t-elle pas inondé l'univers'? Eh! l'histoire des peuples et des empires, des princes et des conquérants, l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations, qu'est-elle que l'histoire des calamités dont l'orgueil avoit depuis le commencement affligé les hommes? le monde entier n'étoit qu'un théâtre lugubre , où cette passion hautaine et insensée donnoit tous les jours les scènes les plus sanglantes. 31ais ce qui se passoit au dehors n'étoit que l'image des troubles que l'hounne orgueilleux éprouvoit au dedans de lui-même. Le désir de s'élever étoit une vertu; la modération passoit pour lâcheté. Un homme seul bouleversoit sa patrie, renversoit les lois et les coutumes, faisoit des millions de
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malheureux, pour usurper la première ])lace parmi ses citoyens; et le succès de sou crime lui attiroit des hommages; et sou nom, souillé du sang de ses frères, n'en a\oil (pi(; ])Ius d'éclat dans h.'S annales p()lili(|ues fpii en conservoient la mémoire; et un scélérat heureux devenoit le plus grand honnne de son siècle. Cette passion, en descendant dans la foule, étoit moins éclatante; mais elle n'en étoit pas moins vi\e et furieuse. L'homme obscur n'étoit pas [)lus tranquille que l'homme ])ublic; chacun vouloit l'emporter sur ses égaux. L'orateur, le philosophe se disputoient, s'arrachoient la gloire, l'unique but de leurs travaux et de leurs veilles; et, comme les désirs de l'orgueil sont insatiables, l'homme à qui il étoit alors honorable de s'y livrer tout entier, ne pouvant s'y fixer, ne pouvoit aussi être calme et paisible. L'orgueil, devenu la seule source de l'honneur et delà gloire humaine, étoit devenu l'écueil fatal du repos et du bonheur des hommes. [Avenf , sermon du jour de Noël.)
Nous voulons qu'on nous approuve, (pi'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus; et quoique nous sentions nos foiblesses, nous sonnnes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas et qu'ils nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour [)ublier nos louanges et que le monde, qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât en nous ce qu'il censure dans les autres. [Carême, sermon du vendredi après les Cendres.)
Mais c'est peu de vouloir nous attril)uer les talents et les vertus que nous n'avons pas; nous disputons même aux autres celles qu'ils ont. 11 semble que leur réputation nous humilie, qu'on nous prive des louanges qu'on leur
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donne et qne les lionncnis (|irils reçoivent sont des injustices qu'on nous l'ait. In(a|);d)les d'élévation , df vertu, de générosité, nous ne poiuons la soiillVir dans les autres; nous troiiNons dc^, taches où tout le nidiidc adniii'c des vertus : le mérite nous blesse et nous éblouit; et ne voulant pas nous défaire de nos vices, nous voudrions pouvoir ôter aux autres leurs \ertus mêmes, {Panêgyrupic desuiid
Jl'dH-luiptistC.)
Un des caractères les plus marqués de l'orgueil, c'est cette imposture de vanité qui cherche la gloire dans les humiliations mêmes, et qui ne paroît s'avilir aux yeux lies hommes ({u'afin (jue leurs ap|)hiiidissements aillent la placer encore plus haut que n'étolt le lieu d'où elle étoit descendue. L'orgueil se cache pour être découvert ; on ne fuit l'éclat ([u'alin que l'éclat nous suive; on ne renonce aux honneurs que pour être honoré: on ne souiïre le mépris que lorsqu'il nous est glorieux d'être méprisé. L'orgueil a mille dédommagements imperceptibles à nousmêmes; et rien n'est plus rare qu'une humiliation volontaire qui ne conduit qu'à l'humilité.
Si la calomnie nous trouve patients, c'est parce que nous prévoyons que la vérité a a la confondre et qu'elle tournera à notre gloire. Les (ouvres humiliantes ne nous plaisent que parce cjue notre rang ne permet pas d'ignorer que nous nous abaissons : nous aimons les opprobres passagers et où notre vanité voit des ressources promptes; il faut quelque autre attrait qui nous adoucisse le mépris que le plaisir d'être méprisé. On pardonne, mais en faisant sentir cju'on est l'ofï'ensé et f]u'on se relâche de son droit. On fait une avance de réconciliation , mais on n'est pas fâché qu'on sache que la piété toute seule a part à cette démarche. On dit du bien de ceux qui nous calom-
.w,s p 1-: N s i: !•; s ou m o in: i: aux ciioisus.
iiieiil, mais c'est pour oter toute ei'éance à leurs calomnies. Eiilin, il est dilïicile de ne pas se recliercher soi-même, et encoi'e plus dans riiiiinilialioii (|iic dans l'éclat, [)arce (pie plus l'homme semble s'oublier, plus l'orgueil est attentif à faire en sorte qu'il se retrouve. { Mystères ^ scrmoit de r Ineurnalion.)