‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 51 sur 58 · DE L'AMBITION · texte numérisé non relu

DE L'AMBITION

L'and)ition, ce désir insatiable de s'élever au-dessus et sur les ruines mêmes des autres ; ce ver qui pique le cœur et ne le laisse jamais tranquille; cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours; qui forme les révolutions des États et qui donne tous les jours à l'univers de nouveaux spectacles, cette passion ((ui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, rend malheureux celui qui en est possédé. L'ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire, il la trouve obscure; ni de ses places, il veut monter plus haut; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance; ni des hommages qu'on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu'il faut la partager avec ses concurrents; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille. Son ambition, en le rendant ainsi malheureux, l'avilit encore et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir! il faut paroître, non pas tel qu'on est, mais tel ({u'oii nous souhaite. Bassesse d'adulation : on encense et on adore l'idole qu'on méprise; bassesse de lâcheté : il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts et les recevoir presque comme des grâces ; bassesse de dissimulation : point de sentiments à soi , et ne penser

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que tl'après les autres ; bassesse de dérèglement : devenir les eonipliees et peut-être les ministres des passions de ceux de ([iii nous dépendons et entrer en part de leurs désortires, pour paiticipcr plus sûrement à leui's grâces; enlin, bassesse même d'iiypocrisie : emprunter quelquefois les apparences de la })iété, jouer Tbomme de bien pour parvenir et faire servir à l'ambition la religion même qui la contlanme. Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes âmes! c'est le caractère d'un cœur lâche et rampant; c'est le trait le plus marqué d'une àme vile. Le devoir tout seul peut nous mener à la gloire; celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition porte toujours avec elle un caractère de boule qui nous déshonore; elle ne promet les royaumes du monde et toute leur gloire qu'à ceux qui se prosternent devant l'iniquité et qui se dégradent honteusement eux-mêmes. On reproche toujours nos bassesses à notre élévation; nos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées, et les titres de nos honneurs et de nos dignités deviennent euxmêmes les traits publics de notre ignominie. [Petit Carême^ sermon du premier dimanche.)

L'ambition nous rend faux, lâches, timides quand il faut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire; on veut toujours tout concilier, tout accommoder. On n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse qui inspire l'amour de l'équité et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres fidèles et les magistrat-s illustres. Ainsi, l'on ne sauroit compter sur un cœur en qui l'ambition domine ; il n'a rien de sur, rien de iixe , rien de grand ; sans principes, sans maximes, sans sentiments, il prend toutes les formes, il se plie sans cesse au gré des passions d'autrui.

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pivt à tout (''};alcin(>nt, selon (|ne le vont tourne, ou à soutonii' r(''(|uil('', on à prêter s;i protection à l'injustice. On a beau dire (|iie l'anihilion est la [)assi()n des gi'andes âmes; on n'est grand (|ue |)ar l'amour de la \(''rité et lorsqu'on ne veut plaire que par elle. {Mjjs/crc.s, sermon de la P</ssio)u)

Dans res])rit de l'ambilieux, le succès cou\re la honte des moyens; il \eut parNcnir, e( tout ce (pii le mène là est la seule gloij-e ([u'il cherche. Il regarde ces vertus romaines, qui ne veulent rien devoir qu'à la probité, à l'honneur et aux services, comme des vertus de roman et de théâtre, et croit rpie l'élévation des sentiments pouvoit faire autrefois des héros de la gloire , mais que c'est la bassesse et ra\ilissemeiit qui font aujourd'hui ceux de la fortune. [Petit Carême, sermon du premier dimanelic.)

Un homme livré à raml)ition ne se laisse point rebuter par les difficultés qu'il trouve sur son chemin; il se refond, il se métamorphose, il force son naturel et l'assujettit à sa passion. jNé fier et orgueilleux, on le voit, d'un air timide et soumis, essuyer les caprices d'un ministre, mériter par mille bassesses la protection d'un subalterne en crédit et se dégrader jusqu'à vouloir être redevable de sa fortune à la vanité d'un commis ou à l'avarice d'un esclave. Vif et ardent pour le plaisir, il consume ennuyeusement, dans des antichambres et à la suite des grands, des moments qui lui promettoient ailleurs mille agréments. Ennemi du travail et de l'embarras, il remplit des emplois pénibles, prend non-seulement sur ses aises, mais encore sur son sommeil et sur sa santé, de quoi y fournir. Enfin, d'une humeur serrée et épargnante, il devient libéral, prodigue môme; tout est inondé de ses dons; il n'est pas jusqu'à l'alfabilité et aux égards d'un domestique qui ne soient le

\)\: 1. AMIîlTION. 4il

l>ri\ (le s^es lai'p;essos. ( .)///.v/('/'(.v, siriiioii delà lisifafioii (If Iti stiiiifc Vin'f/f.)

Si raiiihilioii i,M|^n(' cl iiircclc le (vriir des l'ois; si le somcraiii , oiihliaiil qu'il oi le pidti-ciriii' de la traiK[iiillité piibrK|ue, prélère sa propre gloire à l'ainour et à la tranquillité de ses |)euples: s'il aime mieux conquérir des ])ro\ inces que de ré,u;ner sur les cd'urs: s'il lui paroît |)lus glorieux tl"étre le dcstnictciii- de ses \()l>liis (pic le ])ère de son peuple; si le deuil et la désolation de ses sujets est le seul chant de gloire qui acconq)agne ses victoires; s'il fait servir à lui seul une puissance qui ne lui est donnée que pour rendre heureux ceux (jiiil gou\ci'ne: en iiii mot, s'il n'est roi (pie pour le malheur i]{'s lionuncs, el qu'il n'élève l'idole de sa grandeui- que sur les larmes et les débris des peuples et des nations, quel lléau pour la terre ! Sa gloire sera toujours souillée de sang. Quelque insensé chantera peut-être ses victoires, mais les pro\ inces, les villes, les campagnes en pleureront. Ou dressera des monuments superbes pour inunortaliser ses conquêtes, mais les cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs sous lesquels des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui seront des monuments lugubres qui inunortalisei-ont sa vanité et sa folie. 11 aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non connue un fleuve majestueux, pour y porter la joie et l'abondance. Son nom sera écrit dans les annales de la postérité parmi les conquérants, mais l'on ne rappellera l'histoire de son règne que pour se souvenir des maux qu'il a faits aux hommes. Ainsi son orgueil sera monté jusqu'au ciel, sa tète aura touché dans

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les nuées, ses succès auront égalé ses désirs, et tout cet amas de gloire ne seia plus à la fin qu'un monceau de boue (pli ne laissera a|)i'ès elle ([ue riiifcrtion et l'opprobre. [Prtil (\irnn(\ scni/un du premier dhiuinelic.)

L'ambition nous rend la justice et la vérité odieuses. On est embarrassé du bon droit; on voudroit que ceux qu'il faut perdre, pour plaire, eussent toujours tort. On regarde comme un mallieur d'étn; chargé de leur cause, on cherche les moyens de s'en débarrasser, et loin d'embrasser avec joie l'occasion de prêter son ministère à l'innocent, on fuit la gloire d'une belle action comme on devroit fuir l'infamie d'une bassesse. {Mystères^ sermon de la Passion.)

Un ambitieux ne connoît de lois que celles qui le favorisent. Le crime qui l'élève est pour lui connue une vertu qui l'ennoblit. Ami infidèle, l'amitié n'est plus rien pour lui, dès qu'elle intéresse sa fortune. Mauvais citoyen, la vérité ne lui paroît estimable qu'autant qu'elle lui est utile. Le mérite qui entre en concurrence avec lui est un ennemi auquel il ne pardonne point. L'intérêt public cède toujours à son intérêt propre. Il éloigne des sujets capables et se substitue à leur place ; il saci-ifie à ses jalousies le salut de l'Etat , et il verroit avec moins de regret les affaires publiques périr entre ses mains que sauvées par les soins et par les lumières d'un autre. [Petit Carême, sermon du premier dimanclte.)

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