‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 52 sur 58 · DE LA VANITÉ · texte numérisé non relu

DE LA VANITÉ

Admirateurs insensés de cette vicissitude de fantômes sur quoi roule tout le siècle présent, il faut aux hommes des spectacles pour les frapper, de vastes projets , des

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entreprises éclatantes, des enii)l()is tinnultueux. On a toujours chez eu\ des vertus ol)sciU('s, (juaiid on n'a pas de vices glorieux , et ce n'est guère ([u'anx grands dcfauts (|n'ils sasent accorder le nom de grand lurritc L'iinioccnce des in(eurs , la bonne loi, l'aU'abilité, la clémence, l'application à ses devoirs, la miséricorde ont je ne sais quoi de tranquille et d'uni qui ne donne rien aux spectateurs : les merveilles de la loi n'ont pas le même privilège que les illusions des sens. On diroit que, pour mourir avec honneur, il faut avoir su être autre chose qu'homme de bien ; la solennité des éloges veut j)resque être soutenue [)ar U' faste du héj'os (ju'on loue; et il st'inljlc (|ut' l'orateur n'a jamais plus besoin tl'art ({ue loi'squ'il n'a f[u'à louer la vérité et la justice. {On/i.son fniu'brc de M. de Vaiars.)

Lorsque, désabusé du monde, on revient des égarements des passions, on ne revient guère de la vanité et de l'entêtement du rang et de la naissance, et l'on veut que les titres entrent, pour ainsi dire, dans tout ce qu'on fait pour le Seigneur. Si l'on consacre des dons au temple, les marques suprêmes du nom et des dignités en immortalisent la mémoire ; si l'on élève des asiles de miséricorde , ces maisons deviennent des monuments publics de la grandeur de celles de leurs bienfaiteurs, et les signes de la vanité sont presque toujours la pi-emière chose qui paroît dans les œuvres saintes. Telle est la foiblesse des grands surtout. Les hommages obscurs ne plaisent pas; les œuvres de religion, qui nous confondent avec la foule, ne sont jamais de notre goût; il faut que tout ce que nous faisons pour le ciel porte le caractère de ce que nous sommes sur la terre. On entre dans les œuvres de miséricorde, mais on en veut les premiers honneurs; on s'abaisse

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jusqu'aux uiinistères les plus vils de ];i charité, mais on s'abaisse avec faste, et clans cet abaissement, même on fait sciilir qu'on est «jjrand ; ou se Iroinc (I;ims des jiciiv secrets consacrés aux exercices liuiuiliants de la miséi'icorde, maison s'y fait annoncer par des tlistinctions de vanité, et il semble qu'on ne veut pas courir le risque de l'humiliation sans s'être préj^aré le dédommagement des éloges. (.Vv/.sVc/v'.v , dcK.riînw scrnioii de hi Purifiaitioit.)

Les hommes n'admirent d'ordinaire que les grands événements. La vie des princes leur paroît vide et obscure et ne les frappe plus dès qu'ils n'y trouvent pas de ces actions d'éclat qui embellissent les histoires et auxquelles souvent ils n'ont prêté que leur nom. Ce sont presque toujours les passions qui immortalisent les hommes dans l'esprit des autres hommes. Des vices éclatants passent à la postérité; une vei'tu toujours renfermée dans les bornes de son état est à peine comme de son siècle. Un prince qui a toujours préféré le devoir à l'éclat paroît n'avoir point vécu: il ne fournit rien à la vanité des éloges dès qu'il n'a pas eu de ces desseins ambitieux qui troublent la paix des États, qui renversent l'ordre de la succession et tie la nature, qui portent partout la misère, l'horreur, la confusion , et qui ne mènent à la gloire que par le crime. 11 est beau de l'emporter des victoires et de conquérir des provinces, mais qu'il est grand de n'avoir jamais été que ce qu'on devoit être! La façon de penser de la plupart des hommes est Là-dessus digne d'étonnement. Il semble qu'on n'auroit plus rien à dire dès qu'on n'auroit plus à louer que des vertus utiles au bonheur des peuples et à la tranquillité des empires, et qu'il nous faut, pour le succès de nos louanges, ou des crimes éclatants à pallier, ou des talents pernicieux au genre humain à honorer de pompeux

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éloges. Les lioniiiies iiiriiteiil bien tic Icis maîtres, dés qu'ils sont ea|)al)les de les adiiiiier. [Oniison /)(ii(^0}'c de M. le Ddiipltin.)

Toiiit' iioirc \ie est une l'iiidc ^\v \aiiit('', (|iii nous montre toujours par les ctidi'olts pai' où nous croyons nous distMîguer et plaire. Lors même ({Uf, touchés de Dieu et revenus de nos égarements, nous avons pris le |)arti d'une \ie chrétienne, nous \oulons (pic le monde conscrNe encore le souvenir des talents malheureux et des vains a\antages ([ue nous avons sacriliés en rompant avec lui. Nous sonnnes llattés qu'on fasse encore valoir par là tous les jours notre sacrifice , et (ju'on nous fasse honneur de ce f[ue nous avons jugé nous-mêmes digne de uK'pris. Nous nous en élevons même en secret au-dessus des autres, comme si nous avions plus donné à Dieu, comme si plus nous paroissons nés pour le monde et pour les plaisirs, plus il n'avoit pas fallu ([ue sa grâce, qui nous en a dégoûtés, fût forte et abondante, comme si les miséricordes du Seigneur pour nous pouvoient devenir le titre de notre ingratitude et nous faire oublier nos misères. Ainsi ce qui a été l'occasion de nos chutes et de nos malheurs devient souvent, dans la piété même, le motif de notre vanité déplorable; ce qui devoit nous rendre plus misérables à nos yeux ne sert souvent qu'à nous inspirer du mépris pour les autres. Ainsi, nous voulons participer en même temps à la gloire du monde et à la gloire de la \ertii ; nous voulons qu'on loue en nous et les merveilles de la grâce et les talents de la vanité, et loin de cacher aux yeux des hommes ce que nous sommes, nous voulons même qu'ils voient encore en nous ce que nous sonnnes fâchés d'avoir été. {Mystères. seriuo)i du jour de l'Assouiption.)

.i4f) l'KNSf'F'S Of MOUCliAUX CHOISIS.

Dans l(>s (riivrc's de miséricorde, on n'a dos yeux le plus souvent que ])our les jnisèi(;.s d'éclat, et l'on veut pieusement mettre le public dans la confidence de ses largesses. Ou pi'cudra bien (|U('l(|U('lois des uicsui'cs pour les cacher, mais on n'est pas l'àclié qu'une indiscrétion les trahisse: on ne cherchera pas les regards publics, mais on sera rnvi (jue les regards publics nous surprennent, et l'on regarde presque connue perdues les libéralités qui sont ignorées. Nos temples et nos autels n'étalent-ils pas de toutes |)arls, avec leurs dons, les noms et les marques de leurs bienfaiteurs, c'est-à-dire les monuments publics de la vanité de nos ])ères et de la nôtre? Si l'on ne vouloit que l'œil invisible du Père céleste pour témoin, à quoi bon cette vaine ostentation? Craignons-nous que le Seigneur oublie nos oll'raudes? Faut-il que du fond du sanctuaire où nous l'adorons il ne puisse jeter ses regards sans en retrouver le souvenir? Si nous ne nous proposons que de lui plaire, pourquoi exposer nos largesses à d'autres yeux qu'aux siens? Pourquoi ces ministres eux-mêmes, dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paroîtront-ils à l'autel, où ils ne devroient porter que les péchés du peu})le, chargés et revêtus des marques de notre vanité ? pourquoi ces titres et ces inscriptions , qui immortalisent sur des murs sacrés nos dons et notre orgueil? iN'étoit-ce pas assez (pie ces dons fussent écrits de la main même du Seigneur dans le livre de vie? Pourquoi graver sur le marbre, cjui périra, le mérite d'une action que la charité peut rendre immortelle? [Carême^ sermon du quatricmc dii>//nifh(\)

Rien de plus rare que de vouloir sincèrement que les hommes oublient ce qui peut nous faire honneur dans leur esprit. Nous regardons cet oubli comme une injure; nous

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voudrions (iiie lout le imiiidc lût siii' iiolic front, pour ainsi tlirt', nos talents, nos \ci'tus, notre lan^ et notre naissance; et jus([ue dans ces asiles saints, où l'on a mis an pied de Tantei les dépouilles du nioiide et de toute sa gloire, on reprend souvent (ruiie niaiu le \ain étalage qu'on avoit semblé sacrilier de lautre. Un étale encore, sous l'obscurité du voile saint, le Taux éclat du monde et de la naissance; on \eul retiouxcr dans le lieu de l'humilité les distinctions (|u"on avoit méprisées dans le monde , et dans le sanctuaire même de l'Kpoux <m se lait valoir })ar d'autres titres que par le titre sublime de son épouse. {Mystcrcs, sci-n/o/i du jour de r.i.^sou/jxioii.)

L'Église n'a pas assez de privilèges pour satisfaire la vanité de ses bienfaiteurs. Leurs places y sont marquées dans le sanctuaire; leurs tombeaux y paroissent jusque sous l'autel , où ne devroient reposer (jue les cendres des martyrs. On leur rend môme des honneurs (jui devroient être réservés à la gloire du sacerdoce ; et s'ils ne portent pas la main à l'encensoir, ils veulent du moins partager avec le Seigneur l'encens qui brûle sur ses autels. (C'am;^^', sciDWii du qudtricmc dimanche.)

DE LA JALOLSIE.

Tous les traits odieux semblent se réunir dans un cœur où domine la jalousie. Il n'est point de bassesse que cette passion ou ne consacre ou ne justifie; elle éteint même les sentiments les plus nobles de l'éducation et de la naissance, et, dès que ce poison a gagné le cœur, on trouve des âmes de boue, où la nature avoit d'abord placé des âmes grandes et bien nées. Les hommes les plus décriés

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et les plus perdus, on les adopte, dès (|u'ils veuleiil bien adopter et servir ramerltinie secrète qui nous dévore. Ils nous de\i<'iiii('ii( clirrs, dès (pi'ils ncmIciiI bien dcNcnii'les \ils inslrunu'uts de notre passion; et ce qui de\()it l(;s rendre encore plus hideux à nos yeux eiïace en un instant toutes leurs taclies. On érige en niéivite le zèle qu'ils étalent pour nos intérêts, et on leur l'ait une vertu d'un ministère iid'àine dont on rougit tout bas soi-niènie. [Petit Qirciiic, scnnim du rcndredi saint.)

Connue la jalousie a quebjue chose de bas et de lâche, et ({u'elle est un aveu secret que nous nous faisons à nousmêmes de notre médiocrili', elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers, et qui nous la rendent méconnoissable. Mais, si nous approfondissons notre cœur, nous verrons que tous ceux ou qui nous eflacent, ou qui brillent trop à nos cotés, ont le malheur de nous déplaire; que nous ne trouNons aimables que ceux qui n'ont rien à nous disputer; ([ue tout ce c[ui nous passe ou nous égale nous contraint et nous gêne; et que, pour avoir droit à notre amitié, il l'aut n'en a\oir aucun à nos prétentions et à nos espérances, [('arniiv, sermon du vendredi après les Cendres. )

De toutes les passions que les hommes opposent à la \érité, la jalousie est la plus dangereuse, parce qu'elle est la plus incurable. C'est un vice qui mène à tout, parce qu'on se le déguise toujours à soi-même; c'est l'ennemi éternel du mérite et de la vertu; tout ce que les hommes admirent l'enllamme et l'irrite, il ne pardonne qu'au vice et à l'obscurité, et il faut être indigne des regards publics pour mériter ses égards et son indulgence. {Petit Carême, .sermon du rcndredi .saint.)

On dispute tout haut à ceux dont on regarde l'éléva-

I)K LA .lALOUSIi:. iW

l'ion avec des yeux d'eiiNie, des talents et des (|tialités loual)les, ({u'on est l'orcé de leur accorder en secrel. On trouve à leurs vertus niènies un mauvais côté, quand on ne peut les travestir en xices. La même jalousie nous éclaire sur ce (pTds ont d'estimable, et nous le tail mépriser. On est ra\ i de mettre le public conlii' eux, tandis que noire conscience, mieux iuslruile, les juslilie. Ainsi, le plaisir qu'on a de tromper les autres à leur égard n'est jamais [)arlait, parce (pi'on ne saiiroil réussir à se tromper soi-même. On se glorifie îles autres passions. 1 n ambitieux se fait honneur de ses prétentions et de ses espérances; un vindicatif met sa gloire à faire éclater ses ressentiments ; un voluptueux se vante de ses excès et de ses débauches; mais il y a je ne sais (juoi de bas dans la jalousie, qui fait qu'on se la cache à soi-même. C'est la passion des âmes Lâches; c'est un aveu secret qu'on se fait à soi-même de sa propre médiocrité ; c'est un aveuglement qui nous ferme les yeux sur tout ce ({uil y a de plus bas et de plus indigne. On est capable de tout, dès qu'on peut être ennemi du mérite et de l'innocence. (3/?/.vtircs , sermon de la Passion.)

La jalousie est le vice des grands. Jaloux de la réputation d'autrui, la gloire qui ne leur appartient pas est pour eux une tache qui les ilétrit et qui les déshonore. Jaloux des grâces ([ui tombent à côté d'eux, il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les autres. Jaloux de la faveur, on est digne de leur haine et de leur mépris, dès qu'on l'est de Lamitié et de la conliance du maître. Jaloux même des succès glorieux à l'Etat, la joie pubhque est souvent pour eux un chagrin secret et domestique. Les victoires remportées i)ar leurs rivaux sur les ennemis leur sont plus amcres qu'à nos ennemis mêmes. M. 29

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