‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 54 sur 58 · DE LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

DE LA VENGEANCE

Il n'est guère de réconciliations qui changent le coMir, et (jui ne soient une fausse a[)parence de l'etour. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter un certain éclat désagréable qu'une guerre déclarée attireroit après soi et qui pourroit retomber sur nousmêmes, [)our ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudroit se ])aunir, si l'on s'obstinoit à vouloir être irréconciliable avec son Irère. On se réconcilie par déférence |)our les grands qui exigent de nous cette complaisance, |)our se faire une réputation de modération et de grandeur d'àme, pour ne pas donner des scènes au public, qui ne répondroient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous, pour couper court aux plaintes éternelles et aux discours outrageants d'un eimemi, qui peut-être nous connoît trop et a été trop a\ant dans notre confidence, pour ne pas mériter que nous le ménagions et qu'une réconciliation lui impose silence.

On voit dans le monde des personnes publiques, des familles d'un grand nom, garder encore ensemble certaines mesures de bienséance qu'on ne peut rompre sans scandale , et néanmoins vivre ians des intérêts dilTérents, dans des sentiments publics el iéclarés d'envie, de jalousie, d'animosité mutuelle; se croiser, se détruire, se regarder avec des yeux jaloux; faire chacun de ses créatures les partisans de ses ressentiments et de son aversion; par-

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l;ii;('r II' iiiondt'. la (•(iiii-. la \illi'; lalic de ses dissciisloiis (l()iii('sli(jia's la (|iit'n'll(' du |)id)lic, cl ('tahlir cclli' opinion et ce scaiulalc tians le monde, (pi'on ne s'alnif |)oinI, fjii'on voiidi'oit se détruire niutuellenienl , ([u'on garde encore, à la vérité, les apparences, mais qu'au fond les intérêts et les allections sont pour toujours et sans retour éloignés; et cependant, de })art et d'autre, on \it dans une réputation de piété et dans la prati(fue dfs honiics (tum'cs, et les ministres de la pénitence, (|ui aiiroicnl dû éti'e les juges de noti'e haine, (M1 dcNicnneiit souNcnt les apologistes, se partagent avec le pid)lic, entrent dans les animosités et dans les préventions de leurs pénitents, jjublient l'équité de leurs querelles, et font que le seul remède destiné à guérir le mal ue sert qu'à le l'cvétir des appai-ences du bien et à le rendre plus incurable.

On croit d'ordinaire que le législateur des Juil's avoit usé d'une espèce d'indulgence et de ménagement, en publiant la loi du pardon des oft'enses; ({u obligé de ménager la foiblesse d'un peuple charnel, et d'ailleurs persuadé que de toutes les vertus l'amour des ennemis étoit celle qui coùtoit le plus au cœur de l'homme, il s'étoit contenté de régler la vengeance et de lui prescrire des bornes. Ce n'est pas que, pour prévenir de grands excès, il eût eu dessein d'en autoriser de moindres : cette loi, comme toutes les autres, avoit sa sainteté, sa bonté, sa justice, mais c'étoit plutôt un établissement de police qu'une règle de piété. Elle étoit propre cà maintenir la tranquillité extérieure de l'État, mais elle ne touchoit point au creur et n'alloit pas jusqu'à la racine des haines et des vengeances. On s'y proposoit seulement, ou d'arrêter l'agresseur en le menaçant de la même peine dont il auroit affligé son frère, ou de mettre un IVein à la vivacité de rolTensé en lui lais-

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sant craindre que, s'il exc/doit dans la satisfaction, il s'exposoit à soullrir lui-même le surplus de sa vengeance.

Des hommes (\[\i ne laissent paroîti'c ancnn signe de p'iHé se réconcilient |)ourtant tous les jours avec leurs ennemis; et eux, qui ne sauroient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne, paroissent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le plus difficile de tous. C'est que ce sont des héros de la vanité, et non pas de la charité; c'est qu'ils laissent de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénible devant Dieu, qui est l'oubli de l'injure et le changement de notre cœur envers notre ennemi, et ils n'en retiennent que ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui est une apparence de modération et une facilité à revenir que le monde lui-même loue.

La morale des philosophes avoit mis le pardon des offenses au nombre des vertus, mais c'étoit un précepte de vanité plutôt qu'une règle de discipline. C'est que la vengeance leur sembloit traîner après elle je ne sais quoi de bas et d'emporté, qui eût défiguré le portrait et l'orgueilleuse tranquillité de leur sage ; c'est qu'il leur paroissoit honteux de ne pouvoir se mettre au-dessus d'une offense. Le pardon des ennemis n'étoit donc fondé que sur le mépris qu'on avoit pour eux. On se vengeoit en dédaignant la vengeance, et l'orgueil se relàchoit sans peine du plaisir de nuire à ceux qui nous avoient nui, par la gloire qu'il trouvoit à les mépriser. [Petit CarCme, sermon du nndredi e/près les Cendres.)

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l/axarc ii'ainassc ([iic pour amasser; ce n'est ])as pour Ibuniir à ses l)esoins : il se les l'efiise. Son arfi;enl lui est plus précieux que sa santé, que sa vie, que Jui-mènie. Toutes ses actions, toutes ses vues, toutes ses affections, ne se rapportent qu'à cet in(lip;ne objet. Pei'sonne ne s'y trompe, et il ne prend aucun soin de déroIxT aux yeux du public le misérable ])enchant dont il est possédé : cai' tel est le caractère de cette honteuse passion, de se manifester de tous les côtés, de ne faire au dehors aucune démarche rpii ne soit marquée de ce maudit caractère, et de n'être un mystère que pour celui seul qui en est possédé. Toutes les autres passions sauvent du moins les apparences, on les cache aux yeux du pubhc; une imprudence peut quelquefois les dévoiler, mais le coupable cherche, autant qu'il est en soi, les ténèbres; mais pour la passion de l'avarice, l'avare ne se la cache qu'cà luimême. Loin de prendre des précautions pour la dérober aux yeux du public, tout l'annonce en lui , tout la montre à découvert ; il la porte écrite dans son langage, dans ses actions, dans toute sa conduite, et pour ainsi dire sur son front.

L'âge et les réllexions guérissent d'oi'dinaire les autres passions, au lieu que l'avarice semble se ranimer et reprendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Plus on avance vers ce moment fatal où tout cet amas sordide doit disparoître et nous être enlevé, plus on s'y attache; plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor, plus on le regai'de comme une précaution néces-

4;u; l'i'.NSK l'S or moiîci.mx choisis.

sairc ])Oiir un ;i\t'nir cliiiiK'riqiic. Ainsi, l'àgc rajeunit, pour ainsi dire, (•otl(! indit^nc passion. Les années, les maladies, les r(''ne\ions, loiil reiilouce |)liis |)r()l'orid(''nieiiL dans l'ànie, et elle se nounit et s'enflamme par les remèdes mêmes f|ui i2;nérissen( et éteij^nent toutes les autres. On a vu des hommes, dans une déci-épitude où à peine leur restoit-il assez de i'ovcv poiu' soutenir un cadaNre tout prêt à tomber en ])ourriture, ne conserver, dans la défaillance totale des iaciiltés de leur âme, un i-este de sensibilité, et, pour ainsi dire, de signe de vie, que pour cette indigne passion; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout le reste; le dernier .soupir être encore pour elle; les inquiétudes des derniers moments la regarder encore ; et l'infortuné qui meurt, jeter encore des regards mourants, qui vont s'éteindre sur un argent que la mort lui arrache, mais dont elle n'a pu arracher l'amour de son cœur. {Conférences, delà ('ontpassiou des pauvres.)

DE L'AMOl R-PROPRE.

Comme nous nous aimons beaucou]) nous-mêmes, et que nous ne mettons point de bornes à nos désirs, nous ne sommes jamais contents de notre état, de notre élévation, de nos places, nous trouvons toujours qu'il manque quelque chose à l'avidité de notre amour-propre. Si nous n'avons pas tout ce que nous désirons, nous ne comptons pour rien ce que nous avons; nous nous épuisons en vues, en prétentions, en projets, en mesures; nous ne saurions jouir tranquillement de ce que la Providence nous offre: ce qui nous manf[ue nous inquiète plus que ce que nous possédons ne réussit à nous satisfaire. Tant que nous voyons

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ilevanf noii^^ qucNiiic clit'iniii à l'aire, nous ne saurions nous en tenir à ce (|ni est déjà l'ait. Semblables à un |)il()le (|ui niarclie en liante nier, ([iiaiid nous soinnies arrixés t(Mit le [)Ins loin (|ne nos yen\ et nos esj)éran(:es pous oient s'étendre, nons déconvi'ons, de ce non\(,'au point de vll(^ de nonM'anv pajs et des espaces inuneiises ([ni raniment nos prétentions. Plus nons nous élevons, pins nos vues s'étendent: plus nous nous a\ancons. plus nons xoxons de chemin à l'aii'e. Le terme de nos désirs, ((uand nons y sommes ariivés, n'est plus que la voie (pii nous conduit à d'autres, et notre état présent n'est jamais celui (pii uous plaît. La ilestinéc (jue Dieu nous l'ait n'est jamais celle que nous nous faisons à nous-mêmes. Nous sonnnes ingénieux à nous rendre malheureux, nous conjurons sans cesse contre notre pro|)re repos, et poni' nous débouter d'un bien que nous avons longtemps désiré il suHit (pie la Providence nous l'accorde. (.l///.s7r/r.s', sermon de hi Purificatioii.)

Si nous sommes dans l'allliction, nos peines nous paroissent toujours excessives par l'excès de l'amour que nous nons portons à nous-mêmes, et c'est la vivacité de notre amour-propre qui forme celle de nos souiTrances. INos pertes ne deviennent si douloureuses que par nos attachements outrés qui nons lioient aux objets perdus : on n'est vivement allligé que lorsqu'on est vivement attaché, et l'excès de nos ainictions est toujours l'excès de nos amours injustes. Tout ce qui nous regarde, nous le grossissons toujours ; cette idée même de singularité dans nos malheurs flatte notre vanité, en même temps qu'elle autorise nos murmures. INous ne voulonsjamais ressembler aux autres; nous trouvons une manière de plaisir secret h. nous persuader que nous sommes seuls de notre espèce. Nous

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