‹ Œuvres choisiesChapitre 9 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

dait que ces objets-là pour s'y prendre; de sorte que, quand je les voyais, c'était comme si j'avais rencontré ce que je cherchais.

Vous jugez bien qu'avec ces dispositions Mme Dutour ne me convenait point, non plus que Mlle Toinon, qui était une grande fille qui se redressait toujours et qui maniait sa toile avec tout le jugement el toute la décence possible; elle y était tout entière, et son esprit ûe passait pas son aune.

Pour moi, j'étais si gauche à ce métier-la que je l'impatientais à tout moment. Il fallait voir de quel air elle me reprenait, avec quelle fierté de savoir elle corrigeait ma maladresse : et ce qui est plaisant, c'est que l'effet ordinaire de ces corrections, c'était de me rendre <ncore plus maladroite, parce que j'en devenais plus dégoûtée.

Nous couchions dans la môme enambre, comme je vous l'ai déjà dit, et là elle me donnait des leçons pour parvenir, disait-elle : ensuite elle me contait l'état de ses parents, leurs facultés, leur caractère, ce qu'ils lui avaient donné pour ses dernières étrennes. Après venait un amant qu'elle avait, qui était un beau garçon fait au tour, et [uns nous irions nous promener ensemble; et moi, sans en avoir d'envie, je lui répondais que je le voulais bien. Les inclinationsde Mme Dutour n'étaient pas oubliées : son amant l'aurait déjà épousée: mais il n'était pas assez, riche, et en attendant, il la voyait toujours, venait souvent manger chez elle, et elle lui faisait un peu trop bonne chère. C'est pour vous divertir que je vous conte cela; passez-le, si cela vous ennuie.

M. de Climat (c'était ainsi que s'appelait celui qui m'avait mis chez Mme Dutour) revint trois ou quatre jours après m'avoir laissée là. J'étais alors dans notre chambre avec Mlle Toinon, qui me montrait ses belles hardes, et qui sortit, par savoir-vivre, dès qu'il fut entré.

ï-'Àx bien! mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? me dit-il. Mais, monsieur, répondis-je, j'espère que je m'y ferai. J'aurais, répondit-il, grande envie que vous fussiez contente; car je vous aime de tout mon cœur, vous m'avez plu tout d'un coup, et je vous en donnerai toutes les preuves que je pourrai. Pauvre enfant ! que j'aurai de plaisir à vous rendre service! Mais je veux que vous ayez de l'amitié pour moi. Il faudrait que je fusse bien ingrate pour en manquer, lui répondis-je. Non, non, reprit-il, ce ne sera point par ingratitude que vous ne m'aimerez point; c'est que vous n'aurez pas avec moi une certaine liberté que je veux que vous ayez. Je sais trop le respect que je vous do;s, lui dis-je. Il n'est pas sûr que vous m'en deviez, dit-il, puisque nous ne savons pas qui vous êtes; mais, Marianne, ajouta-t-ii en me prenant la main, qu'il serrait imperceptiblement, ne seriez-vous pas un peu plus familière avec un ami qui vous voudrait autant de bien que je vous en veux? Voilà ce que je demande : vous lu diriez vos sentiments, vos goûts; vous aimeriez à le voir. Pourquoi ne feriez-vous pas de même avec moi ? Oh! j'y veux mettre ordre absolument, ou nous aurons querelle ensemble. A propos, j'oubliais à vous donner de l'argent. Et en disant cela, il me mit quelques louis d'or dans la main. Je les refusai d'abord, et lui dis qu'il me restait quelque argent de la défunte; ma>5, malgré cela, il me força de les prendre. Je les pris donc

MARiVMIX, — I. 2

avec honte, car cela m'humiliait; mais je n'avais point de fierté à écouter là-dessus avec un homme qui s'était chargé de moi, pauvre orpheline, et qui paraissait vouloir me tenir lieu de père.

Je fis une révérence assez sérieuse en recevant ce qu'il me donnait. Eh ! me dit-il, ma chère Marianne, laissons là les révérences, et mon trez-moi que vous êtes contente. Combien m'allez-vous saluer de fois pour un habit que je vais vous acheter? voyons. Je ne fis pas, ce me semble, une grande attention à l'habit qu'il me promettait: mais il dit cela d'un air si bon et si badin, qu'il me gagna le cœur, je vous l'avoue; mes répugnances me quittèrent, un vif sentiment de reconnaissance en prit la place: et je me jetai sur son bras que j'embrassai de fort bonne grâce , et presque en pleurant de sensibilité.

Il fut charmé de mon mouvement, et me prit la main, qu'il baisa d'une manière fort tendre; façon de faire qui, au milieu de mon petit transport, me parut encore singulière, mais toujours de cette singularité qui m'étonnait sans rien m'apprendre, et que je penchais à regarder comme des expressions un peu extraordinaires de son bon cœur.

Quoi qu'il en soit, la conversation, de ma part, devint dès ce moment-là plus aisée, mon aisance me donna des grâces qu'il ne me connaissait pas encore; il s'arrêtait de temps en temps à me considérer avec une tendresse dont je remarquais toujours l'excès, sans y entendre plus de finesse.

Il n'y avait pas moyen non plus qu'alors j'en pénétrasse davantage; mon imagination avait fait son plan sur cet homme-là, et, quoique je le visse enchanté de moi, rien n'empêchait que ma jeunesse, ma situation, mon esprit et mes grâces ne lui eussent donné pour moi une affection très-innocente : on peut se prendre d'une tendre amitié pour les personnes de mon âge dont on veut avoir soin; on se piaît à leur voir du mérite, parce que nos bienfaits nous en feront plus d'honneur; enfin on aime ordinairement à voir l'objet de sa générosité; et tous les motifs de simple tendresse qu'un bienfaiteur peut avoir dans ce cas-là, une fille de plus de quinze ans et demi, quoiqu'elle n'ait rien vu, les sent et les devine confusément; elle n'en est non plus surprise que de voir l'amour de son père et de sa mère pour elle; et voilà comment j'étais : je l'aurais plutôt pris pour un original dans ses façons, que pour ce qu'il était; il avait beau reprendre ma main, l'approcher de sa bouche en badinant, je n'admirais là dedans que la rapidité de son inclination pour moi, et cela me touchait plus que tous ses bienfaits; car, à l'âge où j'étais, quand on n'a point encore souffert, on ne sait point trop l'avantage qu'il y a d'être dépourvue de tout.

Peut-être devrais-je passer tout ce que je vous dis là; mais je vais comme je puis, je n'ai garde de songer que je vous fais un livre * cela me jetterait dans un travail d'esprit dont je ne sortirais pas; je m'imagine que je vous parle, et tout passe dans la conversation : continuonsla donc

Dans ce temps on se coiffait en cheveux, et jamais créature ne les a eus plus beaux aue moi; cinquante ans que j'ai n'en ont fait que dimi-

Page 1