PREMIÈRE PARTIE
peau, et tout le reste de mon équipage. Un laquais de la maison, qui avait pris de l'amitié pour moi, me frisa; j'avais d'assez beaux cheveux. Mon séjour à Paris m'avait un peu éclairci le teint; et, ma foi ! quand je fus équipé, Jacob avait fort bonne façon.
La joie de me voir en si bonne posture me rendit la physionomie plus vive et y jeta comme un rayon de bonheur à veiir; du moins tout le monde m'en prédisait, et je ne doutais pas du succès de la prédiction.
On me complimenta fort sur mon bon air; et, en attendant que madame fût visible, j'allai faire essai de mes nouvelles grâces sur le cœur de Geneviève, qui effectivement me plaisait beaucoup.
Il me parut qu'elle fut surprise de la mine que j'avais sous mon attirail tout neuf: je sentis moi-même que j'avais plus d'esprit qu'à l'ordinaire; mais à peine causions-nous ensemble, qu'on vint m'avertir, de la part de madame, de l'aller trouver.
Cet ordre redoubla encore ma reconnaissance pour elle; je n'allai pas, je volai.
« Me voilà, madame, lui dis-je eu entrant; je souhaiterais bien avoir assez d'esprit pour vous remercier à ma fantaisie; mais je mourrai à votre service, si vous le permettez. C'est une affaire finie, je vous appartiens pour le reste de mes jours.
— Voilà qui est bien, me dit-elle alors; tu es sensible et reconnaissant, cela me fait plaisir. Ton habit te sied bien; tu n'as plus l'air villageois. — Madame, m'écriai-je, j'ai l'air de votre serviteur éternel; il n'y a que cela que j'estime.»
Cette dame alors me fit approcher, examina ma parure ; j'avais un habit uni et sans livrée. Elle me demanda qui m'avait frisé, et me dit d'avoir toujours soin de mes cheveux, que je les avais beaux, et qu'elle voulait que je lui fisse honneur. « Tant que vous voudrez, quoique vous en ayez de tout fait, lui dis-je; mais n'importe, abondance ne nuit point. » Notez que madame venait de se mettre à sa toilette, et que sa figure était dans un certain désordre assez piquant pour ma curiosité.
Je n'étais pas né indifférent, il s'en fallait de beaucoup; cette dame avait de la fraîcheur et de l'embonpoint, et mes yeux la lorgnaient volontiers.
Elle s'en aperçut, et sourit de la distraction qu'elle me donnait; moi, je vis qu'elle s'en apercevait, et je me mis à rire aussi d'un air que la honte d'être pris sur le fait et le plaisir de voir rendaient moitié niais et moitié tendre; et, la regardant avec des yeux mêlés de lout ce que je dis là, je ne lui disais rien.
Il se passa alors entre nous deux une petite scène muette qui fut la plus plaisante chose du monde; et puis, se raccommodant ensuite as. «ez négligemment:* A quoi penses-tu, Jacob? me dit-elle. — Eh! madame, repris je, je pense qu'il fait bon vous voir, et que monsieur a une jolie femme. »
Je ne saurais dire dans quelle disposition d'esprit cela la mit; mai» il me parut que la naïveté de mes façons ne lui déplaisait pas.
Les regards amoureux d'un homme du monde n'ont rien de nouveau pour une jolie femme; elle est accoutumée à leur expression, et ils sont dans un goût de galanterie qui lui est familier; de sorte que son amour-propre s'y amuse comme à une chose qui lui est ordinaire, et qui va quelquefois au delà de la vérité.
Ici ce n'était pas de même; mes regards n'avaient rien de galant, ils ne savaient être que vrais. J'étais paysan, j'étais jeune, assez beau garçon; et l'hommage que je rendais à ses appas venait du pur plaisir qu'ils me faisaient. Il était assaisonné d'une ingénuité rustique, plus curieuse à voir, et d'autant plus flatteuse qu'elle ne voulait point flatter
C'étaient d'autres yeux, une autre manière de considérer, une autre tournure de mine; et tout cela ensemble me donnait apparemment des agréments singuliers dont je vis que madame était un peu touchée
a Tu es bien hardi de me regarder tant, me dit-elle alors, toujours en souriant. — Pardi 1 lui dis-je, est-ce ma faute, madame'* Pourquoi ôtes-vous belle? — Va-t'en, me dit-elle alors d'un ton brusque, mais amical; je crois que tu m'en conterais, si tu l'osais. » Et, cela dit, elle se remit à sa toilette, et moi, je m'en allai, en me retournant toujours pour la voir. Mais elle ne perdit rien de ce que je fis, et me conduisit des yeux jusqu'à la porte.
Le soir même elle me présenta son neveu, et m'installa au rang de son domestique. Je continuai de cajoler Geneviève. Mais, depuis l'instant que je m'étais aperçu que je n'avais pas déplu à madame ellemême, mon inclination pour cette fille baissa de vivacité; son cœur ne me parut plus une conquête si importante, et je n'eslimai plus tant l'honneur d'être souffert d'elle.
Geneviève ne se comporta pas de même; elle prit tout de bon du goût pour moi, tant par l'opinion qu'elle avait de ce que je pourrais devenir, que par un penchant naturel; et comme je la cherchais un peu moins, elle me chercha davantage. 11 n'y avait pas longtemps qu'elle était dans la maison , et le mari de madame ne l'avait pas encore remarquée.
Gomme le maître et la maîtresse avaient chacun leur appartement, d'où le matin ils envoyaient savoir comment ils se portaient (c'était là presque tout le commerce qu'ils avaient ensemble), madame, un matin, sur quelque légère indisposition de son mari, envoya Geneviève savoir de ses nouvelles.
Elle me rencontra sur l'escalier en y allant, et me dit de l'attendre. Elle fut très-longtemps à revenir, et revint les yeux pleins de coquetterie.
« Vous voilà bien émérillonnée, mademoiselle Geneviève? iui dis-je en la voyant. — Oh ! tu ne sais pas, me dit-elle d'un air gai , mais goguenard; si je veux, ma fortune est faite.
— Vous êtes bien difficile de ne pas vouloir, lui dis-je. -- Oui , ditelle, mais il y a un petit article qui m'en empêche; c'est que c'est à condition que je me laisserai aimer de monsieur, qui vient de me faire une déclaration d'amour.
— Gela ne vaut rien, lui dis-ie- c'est de la fausse monnaie aue cette