PREMIÈRE PARTIE
fortune-là; ne vous chargez point tle pareille marchandise, et gardez la vôtre; tenez, quand une fille s'est vendue, je ne voudrais pas la rep*cndre du marchand pour un liard. »
Je lui tins ce discours parce que, dans le fond, je l'aimais loujours un peu et que j'avais naturellement de i'honneur.
« Tu as raison, me dit-elle, un peu déconcertée des sentiments que je lui montrais; aussi ai-je tourné le tout en plaisanterie, et je ne coudrais pas de lui quand il me donnerait tout son bien.
— Vous êtes-vous bien défendue, au moins? lui dis-je; car vous n'étiez pas fort courroucée quand vous êtes revenue. — C'est, repritelle, que je me suis divertie de tout ce qu'il m'a dit. — Jl n'y aura point de mal une autre fois de vous mettre un peu en colère, répondis-je; cela sera plus silr que de se divertir de lui; car, à la fin, il pourrait bien se divertir de vous. En jouant, on ne gagne pas toujours, on perd quelquefois; et quand on est une fois en perte, tout y va. »
Comme nous étions sur l'escalier, nous ne nous en dîmes pas davantage; elle rejoignit sa maîtresse, et moi mon jeune maître qui faisait un thème, ou plutôt a, qui son précepteur le faisait, afin que la science de son écolier lui fît honneur, et que cet honneur lui conservât son poste de précepteur qui était fort lucratif.
Geneviève avait fait à l'amour de son maître plus d'attention qu'elle ne me l'avait dit.
Ce maître n'était pas un homme généreux; mais ses richesses, pour lesquelles il n'était pas né, l'avaient rendu glorieux, et sa gloire le rendait magnifique, de sorte qu'il était extrêmement dépensier, surtout quand il s'agissait de ses plaisirs.
11 avait proposé un bon parti à Geneviève, si elle voulait consentir à le traiter en homme qu'on aime; elle me dit même, deux jours après, qu'il avait déiuité par lui offrir une bourse pleine d'or, et c'est la forme la plus dangereuse que puisse prendre le diable pour tenter une jeune fille un pou coquette, et, par-dessus le marché, intéressée.
Or, Geneviève était encline à ces deux petits vices; ainsi il aurait été difficile qu'elle eût plaisanté de bonne foi de l'amour en question; aussi ne la voyais-je plus que rêveuse, tant la vue de cet or et la facilité de l'avoir la tentaient; sa sagesse ne disputait plus le terrain qu'en reculant.
Monsieur (c'est le maître de la maison dont je parle) ne se rebuta point du premier refus qu'elle avait fait de ses offres; il avait pénétré combien sa vertu en avait été affaiblie; de sorte qu'il revint à la charge encore mieux armé. que la première fois, et prit contre elle un renfort de mille petits ajustements qu'il la força d'accepter sans conséquence; or, des ajustements tout achetés, tout prêts à être mis, sont bien aussi séduisants que l'argent même avec lequel on les achète.
De dons en dons toujours reçus et donnés sans conséquence, tant fut procédé qu'il devait enfin lui fonder une pension viagère, à laquelle serait ajouté un petit ménage clandestin qu'il promettait de lui faire, si elle voulait sortir d'auprès de sa maîtresse.
J'ai su tout le détail de ce traité impur, dans une lettre que Gène
vieve perdit. Celte lettre (Hait adressée à une de ses tontines 'jui ne $ul)SJStaJt, autant que j'en pus juger, qu'au moyen d'un traité dans le même goût qu'elle avait passé avec un riche vieillard, cai cette lettre parlait de lui.
A l'esprit d'intérêt qui possédait Gene\i<v\e se joignait encore une tentât .ion singulière; et cette tentation , c'était moi.
J'ai dit qu'elle en était venue à m'aimer véritablement. Elle crovait aussi que je l'aimais beaucoup, non sans se plaindre pourtant de je ne sais quelle indolence où je restais souvent quand j'aurais pu U voir; mais je raccommodais cela par le plaisir que je lui marquais en la voyant; et du tout ensemble, il résultait que je l'aimais, comme c'était la vérité, mais d'un amour assez tranquille.
Dans la certitude où elle en était, et dans la peur qu'elle eut de me perdre (car elle n'avait rien, ni moi non plus), elle songea que les offres de monsieur, que son argent et le bien qu'il promettait de lui faire seraient des moyens d'accélérer notre mariage. Elle espéra que sa fortune, quand elle en jouirait, me tenterait à mon tour, et me ferait surmonter les premiers dégoûts que je lui avais montrés.
Dans cette pensée, Geneviève répondit aux discours de son maître avec moins de rigueur qu'à l'ordinaire et se laissa ouvrir la main pour recevoir l'argent qu'il lui offrait toujours.
En pareil cas, quand le premier pas est fait, on a le pied levé pour en faire un second, et puis on va son chemin.
La pauvre fille reçut tout; elle fut comblée de présents; elle eut de quoi se mettre à son aise; et quand elle se vit en cet état, un jour que nous nous promenions ensemble dans le jardin de la maison : a. Monsieur continue de me poursuivre, me dit-elle adroitement, mais d'une manière si honnête que je ne saurais m'en scandaliser; quant à moi, il me suffit d'être sage, et, sauf ton meilleur avis, je crois que je ne ferais pas si mal de profiter de l'humeur libérale où il est pour moi; il sait bien que son amour est inutile; je ne lui cache pas qu'il n'aboutira à rien. « Mais n'importe, me dit-il, je suis bien aise que tu «aies de quoi te ressouvenir de moi; prends ce que je te donne, cela a ne t'engagera à rien.» Jusqu'ici j'ai toujours refusé, ajouia-t-elle , et je crois que j'ai mal raisonné. Qu'en dis-tu? C'est mon maître, il a de l'amitié pour moi; car amitié ou amour, c'est la même chose, de la manière dont j'y réponds; il est riche. Eh! pardi! c'est comme si ma maîtresse voulait me donner quelque chose, et que je ne voulusse pas. N'est-il pas vrai ? parle.
— Moi' répliquai-je, totalement rebuté des dispositions où je la voyais et résolu de la laisser pour ce qu'elle valait, si les choses vont comme vous le dites, cela est à merveille; on ne refuse point ce qu'une maîtresse nous donne; et dès que monsieur ressemble à une maîtresse, que son amouF n'est que de l'amitié, voilà qui est bien. Je n'aurais pas deviné cette amitié-là, moi; j'ai cru qu'il vous aimait comme on aime à l'ordinaire une jolie fille; mais dès qu'il est si sage et si discrète personne, allez hardiment; prenez seulement garde da broncher avec lui, car un homme est toujours traître.