PREMIÈRE PARTIE
— Oh! me dit-elle, je sais bien à quoi m'en tenir. » Et elle avait raiwn , il n'y avait pins (le conseil à prendre; ce qu'elle m'en disait n'élait que pour m'apprivoiser petit à petit sur la matière.
« Je suis charmée, me dit-elle en me quittant, que lu sois de mon sentiment; adieu Jacob. — Je vous salue, mademoiselle, lui répondisse, et je vous fais mes compliments de l'amitié de votre amant; c'est un honnête homme d'être si amoureux de votre personne, sans se soucier d'elle; bonjour, jusqu'au revoir; que le ciel vous conduise. »
Je lui tins ce discours d'un air si gai en la quittant, qu'elle ne sentit point que je me moquais d'elle.
Cependant l'amour de monsieur pour Geneviève éclata un peu dans la maison. Les femmes de chambre ses compagnes en murmurèrent, moins peut-être par sagesse que par envie.
« Voilà qui est bien vilain, bien impertinent! me disait Toinette, qui était la jolie blonde dont j'ai parlé. — Chut! lui répondis-je; point de bruit, mademoiselle Toinette. Que sait-on ce qui peut arriver? Vous avez aussi bien qu'elle un visage fripon. Monsieur a les yeux bons; c'est aujourd'hui le tour de Geneviève pour être aimée; ce sera peut-être demain le vôtre; et puis, toutes les injures que vous dites contre elle, qu'en arrivera-t-il ? Croyez-moi; un peu de charité pour l'amour de vous, si ce n'est pas pour l'amour d'elle. »
Toinette se fâcha de ma réponse et alla s'en plaindre à madame en pleurant; mais c'était mal s'adresser pour avoir justice. Madame éclata de rire au récit naïf qu'elle lui fit.de notre conversation; la tournure que j'avais donnée à la chose fut tout à fait de son goût: il n'y avait rien de mieux ajusté à son caractère.
Elle apprenait pourtant par là l'infidélité de son mari ; mais elle ne s'en souciait guère, ce n'était là qu'une matière à plaisanterie pour elle. « Es-tu bien sûre que mon mari l'aime? dit-elle a Toinette du ton d'une personne qui veut n'en point douter pour pouvoir en rire en toute confiance, cela serait plaisant, Toinette; tu vaux pourtant mieux qu'elle. » Voilà tout ce que Toinette en tira, et je l'aurais bien deviné, car je connaissais madame.
Geneviève, qui s'était méprise au ton dont je lui avais répondu sur les présents de monsieur, et qui alors en était abondamment fournie, vint m'en montrer une partie pour m'accoutumer par degrés à voir le tout.
Elle me cacha d'abord l'argent; je ne vis que des nippes et de quoi en faire de toutes sortes d'espèces, habits, cornettes, pièces de toiles et rubans de toutes couleurs; et le ruban lui seul est un terrible séducteur de jeunes filles aimables, et de femmes de chambre!
« Peut-on rien de plus généreux? me disait-elle; me donner cela, seulement parce que je lui plais !
— Oh ! lui disais-je, je n'en suis pas surpris; l'amitié d'un homme pour une jolie fille va bien loin, voyez-vous! Vous n'en resterez pas là. — Vraiment je le crois, me repartit-elle; car il me demande souvent si j'ai besoin d'argent. — Eh ! pardi! sans, doute, vous en avez besoin, lui dis-je; quand vous en auriez jusqu'au cou, il faut en avoir pai-
dessus la tète; prenez toujours; s'il ne vous sert de rien, je m'en accommoderai, moi; j'en trouverai le débit. — Volontiers, me dit elle, charmée du goût que j'y prenais et des conjectures favorables qu'elle en tirait pour le succès de ses vues; je t'assure que j'en prend] cause de toi, et que tu en auras dès demain peut-être; car il n'y a point de jour où il ne m'en offre. »
Et ce qui fut promis fut tenu ; j'eus le lendemain six louis d' mon commandement, qui, joints à trois que madame m'avait donnés pour payer un maître à écrire, me faisaient neuf prodigieuses, neuf mmenses pistoles; je veux dire qu'ils composaient un trésor pour un homme qui n'avait jamais que des sous marqués dans sa poche.
Peut-être fis-je mal en prenant l'argent de Geneviève; ce n'était pas, je pense, en agir dans toutes les règles de l'honneur: car enfin, j'entretenais cette fille dans l'idée que je l'aimais, et je la trompais: je ne l'aimais plus; elle me plaisait pourtant toujours, mais aux yeux beaucoup plus qu'au cœur.
D'ailleurs, cet argent qu'elle m'offrait n'était pas chrétien; je ne l'ignorais pas, et c'était participer au petit désordre de conduite en vertu duquel il avait été acquis; c'était du moins engager Geneviève à continuer d'en acquérir au même prix. Mais je ne savais pas encore faire des réflexions si délicates; mes principes de probité étaient encore fort courts; et il y a apparence que Dieu me pardonnera ce petit gain, car j'en fis un très-bon usage; il me profita beaucoup; je m'en servis pour apprendre l'écriture et l'arithmétique, avec quoi, en partie, je suis parvenu dans la suite.
Le plaisir avec lequel j'avais pris cet argent ne fit qu'enhardir Geneviève à pousser ses desseins; elle ne douta point que je ne sacrifiasse tout à l'envie d'en avoir beaucoup; et, dans cette persuasion, elle perdit la tête et ne se ménagea plus.
« Suis -moi , me dit- elle un matin ; je veux te montrer quelque chose. »
Je la suivis donc; elle me mena dans sa chambre, et là elle m'ouvrit un petit coffre tout plein des profits de sa complaisance; à la lettre, il était rempli d'or, et assurément la somme était considérable; il n'y avait qu'un partisan qui eût le moyen de se damner si chèrement, et bien des femmes plus huppées l'en auraient pour cela quitté à meilleur marché que la soubrette.
Je cachai avec peine l'étonnement où je fus de cette honteuse richesse, et gardant toujours l'air gaillard que j'avais jusque-là soutenu là-dessus : « Est-ce encore là pour moi ? lui dis-je. Ma chambre n'est pas si bien meublée que la vôtre, et ce petit coffre-là y tiendra à merveille.
— Oh! pour cet argent-ci, me répondit-elle, tu veux bien que je u'en dispose qu'en" faveur du mari que j'aurai. Avise-toi là-dessus.
— Ma foi! lui dis-je, je ne sais où vous en prendre un; je ne connais personne qui cherche femme. — Qu'est-ce que c'est que cette réponse-là? me répliqua-t-elle; où est donc ton esprit? Est-ce que tu ne m'entends pas? Tu n'as que faire de me chercher un mari, tu peux