‹ Œuvres choisiesChapitre 21 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

en devenir un; n'es- lu pas du bois dont on les fait? — Laissons là le bois, lui dis-je; c'est un mot de mauvais augure. Quant au reste, continuai-je, ne voulant pas la brusquer, s'il ne tenait qu'à être votre mari, je le serais tout à l'heure et je n'aurais peur que de mourir de t-op d'aise. Est-ce que vous en doutez? N'y a-t-il pas un miroir ici? Regardez-vous. 3t puis vous m'en direz votre avis. Tenez, ne faut-il pas bien du temps pour s'aviser si on dira oui avec mademoiselle? Vous n'y songez pas vous-même avec votre avisement. Ce n'est pas là la diffi culte.

— Eh ! où est-elle donc? reprit-elle d'un air avide et content. — Oh! ce n'est qu'une petite bagatelle, lui dis-je; c'est que l'amitié de monsieur pourrait bien me procurer des coups de bâton, si j'allais lui souffler son amie. J'ai déjà vu de ces amitiés-là, elles n'entendent pas raillerie; et puis que feriez-vous d'un mari si maltraité?

— Quelle imagination vas-tu te mettre dans l'esprit? me dit-elle; jt. gage que, si monsieur sait que je t'aime, il sera charmé que je t'épouse, et qu'il voudra lui-même faire les frais de notre mariage.

— Ce ne serait pas la peine, lui dis-je; je les ferais bien moi-même; mais, par ma foi, je n'ose pas aller en avant; votre bon ami me fait peur. En un mot, sa bonne affection n'est peut-être qu'une simagrée; je me doute qu'il y a sous cette peau d'ami un renard qui ne demande qu'à croquer la poule; et quand il verra un petit roquet comme moi la poursuivre, je vous laisse à penser ce qu'il en adviendra, et si cet hypocrite de renard' me laissera faire.

— N'est-ce que cela qui t'arrête? Me dis-tu vrai ? me repartit-elle. — Assurément, lui dis-je. — Eh bien! je vais travailler à te mettre en repos là-dessus, me répondit-elle, et à te prouver qu'on n'a pas envie de te disputer ta poule. Je serais fâchée qu'on te surprît dans ma chambre, séparons-nous; mais je te garantis notre affaire faite. »

Là-dessus je la quittai un peu inquiet des suites de cette aventure, et avec quelque repentir d'avoir accepté de son argent; car je devinai le biais qu'elle prendrait pour venir à bout de moi; je m'attendis que monsieur s'en mêlerait, et je ne me trompai pas.

Le lendemain un laquais vint me dire de la part de notre maître d'aller lui parler; je m'y rendis, fort embarrassé de ma figure, a Eh bien! me dit-il, mons Jacob, comment se comporte votre jeune maître? Êtudie-t-il assidûment? — Pas mal, monsieur, repris-je. — Et toi, te trouves-tu bien du séjour de Paris?

— Ma foi ! monsieur, lui répondis-je, j'y bois et mange d'aussi bon appétit qu'ailleurs.

— Je sais, me dit-il, que madame t'a pris sous sa protection, et j'en suis bien aise; mais tu ne me dis pas tout; j'ai déjà appris de tes nouvelles; tu es un compère. Comment donc! il n'y a que deux ou trois mois que tu es ici et tu as déjà fait une conquête 1 à peine es-tu débarqué que tu tournes la tête à de jolies filles ! Geneviève est folle de toi, et apparemment tu l'aimes à ton tour?

— Hélas! monsieur, repris-je, que m'aurait-elle fait pour la haïr, la pauvre enfant? — Oh ! me dit-il, parle hardiment, tu peux t'ouvrir

à moi; il y a longtemps que ton père me sert, je suis content 'le lui, et je s'm;hs ravi de faire du bien au fils puisque l'occasion s.'er. sente. Il est heureux pour toi de plaire à Geneviève et ['approuve ton choix; tu es jeune et bien fait, sage et aciif, dit-on ; de son côté, <>■■neviève est une fille aimable; je protège ses parents et ne i'ai môme fait entrer chez moi que pour être plus à portée de lui rendre service et de la bien placer. (Il mentait.) Le parti qu'elle prend rompt un peu mes mesures; tu n'as encore rien; je lui aurais ménagé un mariage plus avantageux; mais enfin elle t'aime et ne veut que toi; a la bonne heure. Je songe que mes bienfaits peuvent remplacer ce qui te manque et te tenir lieu de patrimoine. Je lui ai déjà fait présent d'une bonne somme d'argent dont je vous indiquerai l'emploi; je ferai plus, je vous meublerai une petite maison dont je payerai les loyers pour vous soulager en attendant que vous soyez plus à votre aise : du reste, ne t'embarrasse pas; je te promets des commissions lucratives. Vis bien avec la femme que je te donne, elle est douce et vertueuse; au surplus, n'oublie jamais que ta as pour le moins la moitié de part à tout ce que je fais dans cette occurrence. Quelque bonne volonté que j'aie pour les parents de Geneviève, je n'aurais pas été aussi loin si je n'en avais encore davantage pour toi et pour les tiens. Ne parle de rien ici ; les compagnes de ta maîtresse ne me laisseraient pas en repos et voudraient toutes que je les mariasse également. Demande ton congé sans bruit; dis qu'on t'offre une condition meilleure et plus convenable. Geneviève, de son côté, supposera la nécessité d'un nouveau voyage pour voir sa mère qui est âgée; et au sortir d'ici, tous vous marierez tous deux. Adieu. Point de remercîments, j'ai affaire: va seulement informer Geneviève de ce que je t'ai dit, et prends sur ma table ce petit rouleau d'argent, avec quoi tu attendras dans une auberge que Geneviève soit sortie d'ici. »

Je restai comme un marbre à ce discours; d'un côté, tous les avantages qu'on me promettait étaient considérables.

Je voyais que du premier saut que je faisais à Paris, moi qui n'avais encore aucun talent, aucune avance, qui n'étais qu'un pauvre paysan, et qui me préparais à labourer ma vie pour acquérir quelque chose (et ce quelque chose, dans mes espérances éloignées, n'entrait même en aucune comparaison avec ce qu'on m'offrait); je voyais, dis-je , un établissement certain qu'on me jetait à la tête.

Et quel établissement? Une maison toute meublée, beaucoup d'argent comptant, de bonnes commissions dont je pouvais demander d'être pourvu sur-le-champ; enfin la protection d'un homme puissant et en état de me mettre à mon aise dès le premier jour et de m'enrichir ensuite.

N'était-ce pas la pomme d'Adam toute revenue pour moi?

Je savourais la proposition; cette fortune subite mettait mes esprit* en mouvement, le cœur m'en battait, le feu m'en montait au visagt,

N'avoir qu'à tendre la main pour être heureux, quelle séduisante commodité ! N'y avait-il point là de quoi m'étourdir sur l'honneur?

D'un autre côté, cet honneur plaidait sa cause dans mon âme em-

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