PREMIÈRE PARTIE
harrassée, pendant que ma cupidité y plaidait la sienne. « A qui est-ce des deux que je donnerai gagné'/ » disais-je; je ne savais auquel entendre.
L'honneur me disait : « Tiens-toi ferme , déteste ces misérables avantages qu'on te propose ; ils perdront tous leurs charmes quand tu aura» épousé Geneviève; le ressouvenir de sa l'aute te la rendra insupportable; et puisque tu me portes dans ton sein, tout paysan que tu es, je serai ton tyran, je te persécuterai toute la vie; tu verras ton infamie connue de tout le monde, tu auras ta maison en horreur, et vous ferez tous deux, ta femme et toi, un ménage du diable; tout ira en désarroi; son amant la vengera de tes mépris; elle pourra te perdre avec le crédit qu'il a. Tu ne seras pas le premier à qui cela sera arrivé; rêves-y bien, Jacob. Le bien que t'apporte ta future est un présent du diable, et le diable est un trompeur. Un beau jour il te reprendra tout, afin de te damner par le désespoir, après t'avoir attrapé par sa marchandise. »
On trouvera peut-être un peu longues les représentations que me faisait l'honneur; mais c'est qu'il a besoin de parler longtemps, lui, pour faire impression, et qu'il a plus de peine à persuader que les passions.
Car, par exemple, la cupidité ne répondait à tout cela qu'un mot ou deux; mais son éloquence, quoique laconique, était vigoureuse.
«. C'est bien à toi, paltoquet, me disait-elle, à t'arrêter à ce chimérique honneur ! Ne te sied-il pas bien d'être délicat là-dessus, misérable rustre 1 Va, tu as raison; va te gtter à l'hôpital, ton honneur et toi ; vous y aurez tous deux fort bonne grâce.
— Pas si bonne grâce, répondais-je en moi-même. C'est avoir de l'honneur en pure perte que de l'avoir à l'hôpital; je crois qu'il n'y brille guère.
« Mais l'honneur vous conduit-il toujours la? — Oui, assez souvent, et si ce n'est là c'est du moins aux environs. »
Mais est-on heureux quand on a honte de l'être? Est-ce un plaisir que d'être à son aise à contre-cœur ? Quelle perplexité !
Ce fut là tout ce qui se présenta en un instant à mon esprit. Pour surcroît d'embarras, je regardais ce rouleau d'argent qui était sur la table; il me paraissait si rebondi; quel dommage de le perdre !
Cependant monsieur, surpris de ce que je ne lui disais rien, et que je ne prenais pas le rouleau qu'il avait mis là pour appuyer son discours, me demanda à quoi je pensais. « Pourquoi ne me dis-tu mot? ajouta-t-il.
— Eh ! monsieur, répondis-je, je rêve, et il y a bien de quoi. Tenez, parlor.s en conscience; prenez que je sois vous, et que vous soyez moi. Vous voilà un pauvre homme. Mais est-ce que les pauvres gens aiment à être cocus? Vous le serez pourtant, si je vous donne Geneviève en mariage. Eh bien ! voilà le sujet de ma pensée.
— Quoi ' me dit-il là-dessus, est-ce que Geneviève n'est pas une honnête fille? — Fort honnête, repris-je, pour ce qui est de faire un compliment ou une révérence i mais pour ce qui est d'être la femme
398 Le paysan parvenu.
l'un mari, je n'estime pas que l'honnêteté qu'elle a soit propre à i ela.
— Eh! qu'as -tu donc à lui reprocher? me dit-il. — Eh ! eh! eh! rcpris-je en riant, vous savez mieux que moi les tenants et les aboutissants de cette affaire-là; vous y étiez et je n'y étais pas; mais on sait hien à peu près comment cela se gouverne. Tenez, monsieur, dites-moi franchement la vérité; est-ce qu'un monsieur a besoin de femme de chambre? et quand il en a une, est-ce elle qui le déshabille? Je crois que c'est tout le contraire.
— Oh ! pour le coup, me dit-il, vous parlez net, Jacob, et je vous entends; tout paysan que vous êtes, vous ne manquez pas d'esprit. Ecoutez donc attentivement ce que je vais vous dire à mon tour.
« Tout ce que vous vous imaginez de Geneviève est faux; mais supposons qu'il soit vrai : vous voyez les personnes qui viennent me voir; ce sont tous gens de considération qui sont riches, qui ont de grands équipages.
« Savez-vous bien que parmi eux il y en a quelques-uns qu'il n'est pas nécessaire de nommer, et qui ne doivent leur fortune qu'à un mariage qu'ils ont fait avec des Genevièves?
« Or, croyez-vous valoir mieux qu'eux? Est-ce la crainte d'être moqué qui vous retient? Et par qui le serez-vous? Vous connaît-on, et êtes-vous quelque chose dans le monde? Songera-t-on à votre honneur? S'imagine-t-on seulement que vous en ayez un, benêt que vous êtes? Vous ne risquez qu'une chose, c'est d'avoir autant d'envieux de votre état qu'il y a de gens de votre sorte qui vous connaissent. Allez. mon enfant, l'honneur de vos pareils, c'est d'avoir de quoi vivre et de quoi se retirer de la bassesse de leur condition, entendez-vous? Le dernier des hommes ici- bas est celui qui n'a rien.
— N'importe, monsieur, lui répondis-je d'un air entre triste et mutin; j'aimerais encore mieux être le dernier des autres que le plus fâché de tous. Le dernier des autres trouve toujours le pain bon quand on lui en donne; mais le plus fâché de tous n'a jamais d'appétit à rien; il n'y a point de morceau qui lui profite, quand ce serait de la perdrix; et, ma foi, l'appétit mérite bien qu'on le garde; et je le perdrais, malgré toute ma bonne chère, si j'épousais votre femme de chambre.
— Votre parti est donc pris? repartit monsieur. — Ma foi! oui, monsieur, répondis-je, et j'en ai bien du regret; mais que voulezvous? dans notre village, c'est notre coutume de n'épouser que des tilles; et s'il y en avait une qui eût été femme de chambre d'un monsieur, il faudrait qu'elle se contentât d'avoir un amant; mais pour de mari, néant; il en pleuvrait, qu'il n'en tomberait pas un pour elle; c'est notre régime , et surtout dans notre famille. Ma mère se maria fille, sa grand'mère en^vait fait autant, et de grand'mère en grand'mère, je suis venu droit comme vous voyez, avec l'obligation de ne rien changer à cela. »
Je me fus à peine expliqué d'un ton si décisif, que, me regardant d'un air fier et irrité : a Vous êtes un coquin, me dit-il. Vous ave?