‹ Œuvres choisiesChapitre 23 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

fait chez moi publiquement l'amour à Geneviève; vous n'aspiriez d'abord, m'a-telle dit, qu'au bonheur de pouvoir l'épouser un jour. Les autres filles de madame 1g savent; d'un autre côté, vous osez l'acculer de n'être pas fille d'honneur; vous êtes frappé de cette impertinente dée-là; je ne doute pas qu'en conséquence vous ne causiez sur son tompte quand on vous parlera d'elle ; vous êtes homme à ne la pas ménager dans vos petits discours; et c'est moi, c'est ma simple bonne volonté pour elle qui serait la cause innocente de tout le tort que vous pourriez lui faire. Non, monsieur Jacob, j'y mettrai bon ordre; et puisque j'ai tant fait que de m'en mêler, que vous avez déjà pris 'Je son argent sur le pied d'un homme qui devait l'épouser, je ne prétends pas que vous vous moquiez d'elle. Je ne vous laisserai point en liberté de lui nuire; et si vous ne l'épousez pas, je vous déclare que ce sera moi à qui vous aurez affaire; déterminez-vous; je vous donne vingtquatre heures; choisissez de sa main ou du cachot, jp n'ai que cela à vous dire; allons, retirez-vous, faquin. »

Cet ordre, et l'épithète qui le soutenait, me firent peur, et je ne fis qu'un saut de la chambre à la porte.

Geneviève, qui avait été avertie de l'heure où monsieur devait m'envoyer chercher, m'attendait au passage; je la rencontrai sur l'escalier.

« Ah! ah ! me dit-elle, comme si nous nous étions rencontrés fortuitement, est-ce que tu viens de parler à monsieur? Que te voulait-il donc ?

— Doucement, Geneviève, ma mie, lui dis-je ; j'ai vingt-quatre heures devant moi pour vous répondre, et je ne dirai ma pensée qu'à la dernière minute. »

Là-dessus je passai mon chemin d'un air renfrogné et même un peu brutal, et laissai Mlle Geneviève toute stupéfaite et ouvrant de grands yeux qui se disposaient à pleurer; mais cela ne me toucha point. L'alternative du cachot ou de sa main m'avait guéri radicalement du peu d'inclination qui me restait pour elle ; j'en avais le cœur aussi nettoyé que si je ne l'avais jamais connue ; sans compter la farouche épouvante dont j'étais saisi et qui était bien contraire à l'amour.

Elle me rappela plusieurs fois d'un ton plaintif : « Jacob! eh! mais, parle-moi donc, Jacob. — Dans vingt-quatre heures, mademoiselle. » Puis je courus toujours, sans savoir où j'allais; car je marchais en égaré.

Enfin je me trouvai dans le jardin, le cœur palpitant, regrettant les choux de mon village, et maudissant les filles de Paris qu'on vous obligeait d'épouser le pistolet sous la gorge, a J'aimerais autant, disaisje en moi-même, prendre une femme à la friperie. Que je suis malheureux ! »

Ma situation m'attendrit sur moi-même, et me voilà à pleurer; je tournais dans un bosquet en faisant des exclamations de douleur, quand je vis madame qui en sortait avec un livre à la main.

« A qui en as-tu donc, mon pauvre Jacob, me dit-elle, avec tes yeux baignés de larmes?

— Ah ! madame, lui répondis-je en me jetant à ses genoux, ah ! ma

bonne maîtresse, Jacob est un homme coffre quand vingt-quatre heures seront sonnées.

— Coffré ! me dit-elle As-tu commis quelque mauvaise letton ? — Eh ! tout à rebours de cela, m'écriai-je; c'est à cause que je n'en \eux pas commettre une. Vous m'avez recommandé de vous faire honneur, n'est-ce pas, madame? Eh ! où le prendrai -je pour vous en faire, si on ne prétend pas que j'en garde? Monsieur ne veut pas que je me donne les airs d'en avoir. Quel misérable pays, madame, où on met au cachot les personnes qui ont de l'honneur, et en chambre garnie celles qui n'en ont point! Épousez des femmes de chambre pour homme, et vous aurez des rouleaux d'argent; prenez une honnête fille, vous voilà niché entre quatre murailles. Voilà comme monsieur l'entend, qui veut, sauf votre respect, que j'épouse sa femme de chambre.

— Explique-toi mieux, me dit madame qui se mordait les lèvres pour s'empêcher de rire; je ne te comprends point. Qu'est-ee que c'est que cette femme de chambre? Est-ce que mon mari en a une? — Eh! oui, madame, lui dis-je; c'est la vôtre, c'est Mlle Geneviève qui me recherche, et qu'on me commande de prendre pour femme.

— Écoute, Jacob, me dit-elle; c'est à toi de consulter ton cœur. — Eh bien! mon cœur et moi, repris-ie, nous avons là-dessus raisonné bien longtemps ensemble, et il n'en veut pas entendre parler.

— Il est pourtant vrai, dit-elle, que cela ferait ta fortune; car mon mari ne te laisserait pas là; je le connais.

— Oui, madame, répondis-je; mais, par charité, songez un peu à ce que c'est que d'avoir des enfants qui vous appellent leur père, et qui en ont menti. Cela est bien triste, et cependant si j'épouse Geneviève, je suis en danger de n'avoir point d'autres enfants que de ceuxlà; je serai obligé de leur donner des nourrices qui me fendront le cœur; et vous me voyez désolé, madame. Naturellement je n'aime pas les enfants de contrebande, et je n'ai que vingt-quatre heures pour dire si je m'en fournirai peut-être d'une demi- douzaine, ou non. Portez-moi secours là dedans, ayez pitié de moi. Le cachot qu'on me promet, empêchez qu'on ne me le tienne. Je suis d'avis de m'enfuir.

— Non. non, me dit-elle; je te le défends. Je parlerai à mon mari et je te garantis que tu n'as rien à craindre; va, retourne à ton service sans inquiétude. »

Apres ce discours, elle me quitta pour continuer sa lecture; et moi, je me rendis auprès de mon jeune maître qui ne se portait pas bien.

11 fallait, en m'en retournant, que je passasse devant la chambre de Geneviève qui en avait laissé la porte ouverte, et qui me guettait, assise et fondant en larmes.

« Te voilà donc, ingrat ! s'écria-t-elle aussitôt qu'elle me vit; fourbe qui, non content de refuser ma main, m'accables encore de honte et de mépris! » Et c'était en me retenant par ma manche qu'elle m'apostrophait sur ce ton.

* Parle, ajouta-t-elle; pourquoi dis-tu que \e ne suis pas fille d'honneur ?

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