‹ Œuvres choisiesChapitre 24 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Eh! mon Dieu, mademoiselle Geneviève, pardi ! donnez-moi du temps; ce n'est pas que vous ne soyez une honnête fille; il n'y a que ce petit coiïre plein d'or et vos autres hrimhorions d'arfiqnets qui me chicanent, et je crois que sans eux vous seriez encore plus honnête; j'aimerais bien autant votre honneur comme il était ci-devant; mais n'en parlons plus, et ne nous querellons point. Vous avez tort, ajoutai-je avec adresse; que ne m'avez-vous dit honnement les choses? Il n'y a rien de si heau que la sincérité, et vous êtes une dissimulée. Il n'y avait qu'à m'avouer votre petit fait, je n'y aurais pas regardé de si près; car après cela on sait à quoi s'en tenir, et du moins une fille vous est obligée de prendre tout en gré; mais vouloir me hrider le nez, venir me bercer avec des contes à dormir debout pendant que je suis le meilleur enfant du monde, ce n'est pas là la manière dont on en use. 11 s'agissait de me dire : « Tiens, Jacob, je ne veux point te a vendre chat en poche; monsieur a couru après moi, je m'enfuyais; « mais il m'a jeté à la tête de l'or, des nippes et une maison fournie de « ses ustensiles; cela m'a étourdie, je me suis arrêtée, et puis j'ai e ramassé l'or, les nippes et la maison; en veux -tu ta part à cette « heure? » Voilà comme on parle; dites-moi cela, et puis vous sautez mon dernier mot. »

Là-dessus les larmes de Geneviève redoublèrent; il en vint une ondée pendant laquelle elle me serrait lès mains tant qu'elle pouvait, sans me répondre: et c'était l'aveu de la vérité qui s'arrêtait au passage.

A la fin, pourtant, comme je la consolais en la pressant de parler : « Si l'on pouvait se fier à toi, me dit- elle. — Eh 1 qui est-ce qui en doute? lui dis-je. Allons, ma belle demoiselle, courage. — Hélas ! me répondit-elle, c'est l'amour que j'ai pour toi qui est cause de tout.

— Voilà qui est merveilleux, lui dis-je ciprès. — Sans lui, ajoutât-elle, j'aurais méprisé tout l'or et toutes les fortunes du monde; mais j'ai cru te fixer par la situation que monsieur voulait bien me procurer, et que tu serais bien aise de me voir riche. Et cependant je me suis trompée; tu me reproches ce que je n'ai fait que par tendresse. »

Ce discours me glaça jusqu'au fond du cœur. Ce qu'elle me disait ne m'apprenait pourtant rien de nouveau : car enfin je savais bien à quoi m'en tenir sur cette aventure sans qu'elle m'en rendît compte; et malgré cela, tout ce qu'elle me disait, je crus l'apprendre encore en l'entendant raconter par elle-même; j'en fus frappé comme d'une nouveauté.

J'aurais juré que je ne m'intéressais plus à Geneviève, et je crois l'avoir dit plus haut; mais apparemment il me restait encore dans le cœur quelque petite étincelle de feu pour elle, puisque je fus ému; mais tout s'éteignit dans un moment.

Je cachai pourtant à Geneviève ce qui se passait en moi. » Hélas! lui répondis-je, ce que vous me dites est bien fâcheux!

— Quoi! Jacob, me dit-elle avec des yeux qui me demandaient grâce et qui étaient faits pour l'obtenir, si on n'était pas quelquefois

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plus irréconciliable cri paroi] cas avec une fille qui est belle qu'avec une autre qui ne l'est pas; quoi! m'aurais-tu abusée quand tu m as fait espérer qu'un peu de sincérité nous raccommoderait ensemble?

— Non, lui dis-je ; j'aurais juré que je vous parlais loyalement: mais il me semble que mon cœur veut changer d'avis. — Kh! pourquoi en changerait-il, mon cher Jacob? s'écria-t-elle; tu ne trouverai jamais personne qui t'aime autant que moi. Tu peux d'ailleurs compter désormais sur une sagesse éternelle de ma part. — Oui ; mais malheureusement lui dis-je, cette sagesse vous prend un peu tard; c'est le médecin qui arrive après la mort.

— Quoi ! reprit-elle, je te perdrai donc? — Laissez-moi rêver à cela, lui dis-je; il me faut un peu de loisir pour m'ajuster avec mon cœur; il me chicane, et je vais tâcher aujourd'hui de l'accoutumer à la fatigue. Permettez que je m'en aille penser à cette affaire.

— Il vaut autant que tu me poignardes, me dit-elle, que de ne pas prendre ta résolution sur-le-champ. — 11 n'y a pas moyen, je ne puis si vite savoir ce que je veux; mais patience, lui dis-je, il y aura tantôt réponse, et peut-être bonnes nouvelles avec; oui, tantôt, ne vous impatientez pas. Adieu, ma petite maîtresse; restez en paix, et que le ciel nous assiste tous deuxl »

Je la quittai donc, et elle me vit partir avec une tendre inquiétude qu'en vérité j'avais honte de ne pas calmer; mais je ne cherchais qu'à m'esquiver, et j'entrai dans ma chambre avec la résolution inébranlable de m'enfuir de la maison, si madame ne mettait pas quelque ordre à mon embarras comme elle me l'avait promis.

J'appris dans le cours de la journée que Geneviève s'était mise au ilt, qu'elle était malade, qu'elle avait eu des maux de cœur; accidents dont on souriait en me les contant, et qu'on me venait conter par préférence. Six ou sept personnes de la maison, et surtout les filles de madame, vinrent me le dire en secret.

Pour moi, je me tus; j'avais trop de souci pour m'amuser à babiller avec personne, et je restai tapi dans mon petit taudis jusqu'à sept heures du soir.

Je les comptai; car j'avais l'oreille attentive à l'horloge, parce que je voulais parler à madame qu'une légère migraine avait empêchée de sortir.

Je me préparais donc à l'aller trouver quand j'entendis du bruit dans la maison; on montait, on descendait l'escalier avec un mouvement qui n'était pas ordinaire, a Ah! mon Dieu, disait-on, quel accident! »

Ce fracas-là m'émut, et je sortis de ma chambre pour savoir ce que c'était.

Le premier objet que je rencontrai , ce fut un vieux valet de chambre de monsieur qui levait les mains au ciel en soupirant, qui pleurait et qui s'écriait • <* Ah! pauvre homme que je suis! Quelle perte! quel malheur! — Qu'avez- vous donc, monsieur Dubois? lui dis-je; qu'est-il arrivé?

— Hélas! mon enfant, dit-il, monsieur est mort, et j'ai envie d'aller me jeter dans la rivière. »

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