PREMIÈRE PARTIE
Je ne pris pas la peine de l'en dissuader, parce qu'il n'y avait rien à craindre; il n'y avait point d'apparence qu'il voulût choisir l'eau pour son tombeau, lui qui en était l'ennemi juré; il y avait peut-être plus de trente ans que le vieux ivrogne n'en avait bu.
Au reste il avait raison de s'affliger; la mort lui enlevait un bon chaland; il était depuis quinze ans le pourvoyeur des plaisirs de son maître qui le payait bien; qu'il volait, disait-on, par-dessus le marché.
Je le laissai donc dans sa douleur moitié raisonnable et moitié bachique; car il était plein de vin quand je lui parlai, et je courus m'instruire plus à fond de ce qu'il venait de m'apprendre.
Rien n'était plus vrai que son rapport; une apoplexie venait d'étouffer monsieur. Il était seul dans son cabinet quand elle l'avait surpris; il n'avait eu aucun secours, et un domestique l'avait trouvé dans son fauteuil et devant son bureau, sur lequel était une lettre ébauchée de quelques lignes gaillardes qu'il écrivait à une dame de bonne composition autant qu'on en pouvait juger; car je crois que tout le monde dans la maison Tut cette lettre, que madame avait prise dans ie cabinet et qu'elle laissa tomber de ses mains dans le désordre où la jeta ce spectacle effrayant.
Pour moi (il faut que je l'avoue franchement), celte mort subite m'épouvanta sans m'affliger; peut-être même la trouvai-je venue bien à propos; je respirai, et j'avais pour excuse de ma dureté là-dessus, que le défunt m'avait menacé de la prison; cela m'avait alarmé; sa mort me tirait d'inquiétude et mit le comble à la disgrAce où Geneviève était tombée dans mon cœur.
Hélas! la pauvre fille, le malheur lui en voulait ce jour-là. Elle avait entendu aussi bien que moi le tintamarre qu'on faisait dans la maison, et de son lit elle appela un domestique pour en savoir la cause.
Celui à qui elle s'adressa était un gros brutal, un de ces valets qui dans une maison ne tiennent jamais à rien qu'à leurs gages et qu'f leurs profits, et pour qui leur maître est toujours un étranger qui peul mourir, périr, prospérer sans qu'ils s'en soucient; tant tenu, tant payé, et attrape qui peut.
Je le peins ici, quoique cela ne soit pas fort nécessaire; mais du moins, sur le portrait que j'en fais, on peut éviter de prendre des domestiques qui lui ressemblent.
Ce gros sournois-là vint à "la voix de Geneviève qui l'appelait, et interrogé sur ce que c'était que ce bruit qu'elle entendait, il lui répondit durement : <* C'est que monsieur est mort. »
A cette brusque nouvelle, Geneviève déjà indisposée s'évanouit.
Sans doute ce valet ne s'amusa pas à la secourir. Le petit coffret plein d'argent dont j'ai parlé, et qui était encore sur la table, fixa son attention: de sorte que dès ce moment le coffret et lui disparurent; on ne les a jamais revus depuis; apparemment ils partirent ensemble.
Il nous restait encore d'autres malheurs à essuyer; le bruit de la mort de monsieur fut bientôt répandu; on ne connaissait pas ses al-
faires; madame avait vécu jusque-là dans une abondance dont elle Dfl vivait pas la source et dont elle jouissait dans une quiétmde parf
On l'en tira dès le lendemain; mille créanciers fondirent chez elle avec des commissaires et toute leur séquelle. Ce fut un désordre é| Oflr van table.
Les domestiques demandaient leurs gages et pillaient ce qu'ils pouvaient en attendant qu'ils en fussent payés.
La mémoire de monsieur était maltraitée; nombre de personni lui épargnaient pas l'épithéte de fripon. L'un disait : « 11 m'a trompé; » l'autre : « Je lui ai confié de l'argent; qu'en a-t-il fait? »
Ensuite on insultait à la magnificence de sa veuve; on ne la ménageait pas en sa présence même, et elle se taisait moins par patience que par consternation.
Cette dame n'avait jamais su ce que c'était que chagrin; et dans la triste expérience qu'elle en fit alors, je crois que l'étonnement où la jetait son état lui sauvait la moitié de sa douleur.
Imaginez-vous ce que serait une personne qu'on aurait tout à coup transportée dans un pays affreux dont tout ce qu'elle aurait vu ne lui aurait pas donné la moindre idée; voilà comment elle se trouvait.
Moi qui n'avais pas été fâché de la mort de son mari , et qui dans le fond n'avais pas dû l'être, je réparai bien cette insensibilité excusable par mon attendrissement pour sa femme. Je ne pus la voir sans pleurer avec elle; il me semblait que, si j'avais eu des millions, je les lui aurais donnés avec une joie infinie; aussi était-ce ma bienfaitrice.
Mais de quoi lui servait que je fusse touché de son infortune? C'était la tendre compassion de ses amis qu'il lui fallait alors, et non pas celle d'un misérable comme moi qui ne pouvais rien pour elle.
Mais dans ce monde toutes les vertus sont déplacées, aussi bien que les vices. Les bons et les mauvais cœurs ne se trouvent point à leur place. Quand je ne me serais pas soucié de la situation de cette dame, elle n'y aurait rien perdu; mon ingrate insensibilité n'eût fait tort qu'à moi. Celle de ses amis qu'elle avait tant fêtés la laissait sans ressource et mettait le comble à ses maux.
Il en vint d'abord quelques-uns, de ces indignes amis; mais dès qu'ils virent que le feu était dans les affaires et que la fortune de leur amie s'en allait en ruine, ils courent encore, et apparemment ils avertirent les autres, car il n'en revint plus.
Je passe la suite de ces tristes événements; le détail en serait trop long.
Je ne demeurai plus que trois jours dans la maison; tous les domestiques furent renvoyés, à une femme de chambre près, que madame n'avait peut-être jamais autant aimée que les autres, à qui dans ce moment elle devait tous ses gages, et qui pourtant ne voulut jamais la quitter.
Cette femme de chambre, c'était ce visage si indifférent dont j ai parlé tantôt, sur qui j'avais évité de dire mon sentiment et dont la physionomie était de si petite apparence.