PREMIÈRE PARTIE
La nature fait assez souvent de ces tricheries-là; elle enterre je ne sais combien de belles âmes sous de pareils visages; on n'y connaît rien; et puis, quand ces gens-là viennent à se manifester, vous voyez des vertus qui sortent de dessous terre.
Pour moi, pénétré comme je l'ai dit de tout ce que je voyais, j'allai me présenter à madame, et lui vouai un service éternel, s'il pouvait lui être utile.
« Hélas! mon enfant, me dit- elle, tout ce que je puis te répondre, t'est que je voudrais être en état de récompenser ton zélé ; mais tu vois ce que je suis devenue, et je ne sais pas ce que je deviendrai encore ni ce qui me restera; ainsi je te défends de t'attacher à moi; va te sauver ailleurs. Quand je t'ai mis auprès de mon neveu, je comptais avoir soin de toi; mais puisque aujourd'hui je ne puis rien, ne reste point, ta condition est trop peu de chose; tache d'en trouver une meilleure, et ne perds point courage; tu as un bon cœur qui ne demeurera pas sans récompense. »
J'insistai, mais elle voulut absolument que je la quittasse; et je me retirai en vérité fondant en larmes.
De là, je me rendis à ma chambre pour y faire mon paquet; en y allant, je rencontrai le précepteur de mon jeune maître qui escortait déjà ses ballots. Son disciple pleurait en lui disant adieu et pleurait tout seul. Je pris aussi congé de l'enfant et il s'écria d'un ton qui me fendit le cœur : « Eh quoi! tout le monde me quitte donc! »
Je ne repartis à cela que par un soupir; je n'avais que cette réponse-là à ma disposition, et je sortis chargé de mon petit butin sans dire gare à personne. Je pensai pourtant aller dire adieu à Geneviève; mais je ne l'aimais plus, je ne faisais que la plaindre; et peut-être que, dans la conjoncture où. nous nous trouvions, il était plus généreux dcyie me pas présenter à elle.
/TMon dessein au sortir de chez ma maîtresse fut d'abord de m'en retourner à mon village; car je ne savais que devenir ni où me placer.
Je n'avais point de connaissance, point d'autre métier que celui de paysan; je savais parfaitement semer, labourer la terre, travailler la vigne, et voilà tout.
Il est vrai que mon séjour à Paris avait effacé beaucoup de l'air rustique que j'y avais apporté; je marchais d'assez bonne grâce; je portais bien ma tête, et je mettais mon chapeau en garçon qui n'était pas un sot.
Enfin j'avais déjà la petite oie de ce qu'on appelle usage du monde'; je dis du monde de mon espèce, et c'en est un; mais c'étaient là tous mes talents; ajoutez cette physionomie assez avenante que le ciel m'avait donnée, et qui jouait sa partie avec le reste.
En attendant mon départ de Paris dont je n'avais pas encore fixé la jour, je me mis dans une de ces petites auberges à qui le mépris de la pauvreté a fait donner le nom de gargotes.
1. On appelait la }.clile nie des nœuds de rubans que les hommes portaient *ur leur habit-, et on disait par métaphore : «avoir la petite oie d'une chose » pour signifier «avoir la bonne grâce qu'elle donne. »
Je vécus là deux jours avec des voituriers qui me parurent très-grossiers; c'est que je ne l'étais plus tant, moi.
Ils me dégoûtèrent du village. « Pourquoi m'en retourner? me disais-je quelquefois. Tout est plein ici de gens à leur aise, qui, aussi bien que moi, n'avaient pour tout bien que la Providence. Ma foi! restons encore quelques jours ici pour voir ce qui en sera; il y a tant d'aventures dans la vie, il peut m'en échoir quelque bonne; ma dépense n'est pas ruineuse, je puis encore la soutenir deux ou trois semaines; à ce qu'il m'en coûte par repas, j'irai loin; » car j'étais sobre, et je l'étais sans peine. Quand je trouvais bonne chère, elle me faisait plaisir, je ne la regrettais pas; quand je l'avais mauvaise, tout m'accommodait.
Ce sont là d'assez bonnes qualités dans un garçon qui cherche fortune. Avec cette humeur-là, ordinairement il ne la cherche pas en vain; le hasard est volontiers pour lui; ses soins lui réussissent; j'ai remarqué que les gourmands perdent la moitié de leur temps à être en peine de ce qu'ils mangeront; ils ont là-dessus un souci machinal qui dissipe une grande partie de leur attention pour le reste.
Voilà donc mon parti pris de séjourner à Paris plus que je n'avais résolu d'abord.
Le lendemain de ma résolution, je commençai par aller m'informer de ce qu'était devenue la dame de chez laquelle j'étais sorti, parce qu'elle aurait pu me recommander à quelqu'un; mais j'appris qu'elle s'était retirée dans un couvent avec la généreuse femme de chambre dont j'ai parlé, que ses affaires tournaient mal, et qu'à peine auraitelle de quoi passer dans l'obscurité le reste de ses jours.
Cette nouvelle me fit encore jeter quelques soupirs, car sa mémoire m'était chère; mais il n'y avait point de remède à cela, et tout ce que je pus imaginer de mieux pour me fourrer quelque part , ce fut d'aller chez un nommé maître Jacques, qui était de mon pays, et à qui mon père, quand je partis du village, m'avait dit de faire ses compliments. J'avais son adresse, mais jusque-là je n'y avais pas songé.
Il était cuisinier dans une bonne maison; et me voilà en chemin cour l'aller trouver.
Je passais sur le pont Neuf entre sepi et huit heures du matin, marchant fort vite à cause qu'il faisait froid, et n'ayant dans l'esprit que mon homme.
Quand je fus près du cheval de bronze,* je vis une femme enveloppée dans une écharpe de gros taffetas uni, qui s'appuyait contre les grilles et qui disait : « Ah! je me meurs î »
Aces mots que j'entendis, je m'approchai d'elle pour savoir si elle n'avait pas besoin de secours. « Est-ce que vous vous trouvez mal, madame? lui dis-'je. — Hélas! mon enfant, je n'en puis plus, me répondit-elle; il vient de me prendre un grand étourdissement et j'ai été obligée de m'appuyer ici. »
Je l'examinai un peu pefldant qu'elle me parlait, et je vis une faco ronde qui avait l'air d'être succulemment nourrie, et qui, à vue de