‹ Œuvres choisiesChapitre 27 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

pays, avait coutume d'être vermeille quand quelque indisposition ne la ternissait pas.

A l'égard de l'Age de cette personne, la rondeur de son visage, sa blancheur et son embonpoint empêchaient qu'on en pût bien décider.

Mon sentiment, à moi, fut qu'il s'agissait d'une quarantaine d'années; je me trompais, la cinquantaine était complète.

Cette écharpe de gros taffetas sans façon, une cornette unie, un habit d'une couleur à l'avenant et je ne sais quelle réforme dévote répandue sur toute celte figure, le tout soutenu d'une propreté tirée à quatre épingles, me firent juger que c'était une femme à directeur; car elles ont presque partout la même façon de se mettre, ces sortes de femmes; c'est là leur uniforme, et il ne m'avait jamais plu.

Je ne sais à qui il faut s'en prendre, si c'est a la personne ou à l'habit; mais il me semble que ces figures-là ont une austérité critique qui en veut à tout le monde.

Cependant, comme cette personne était fraîche et ragoûtante, et qu'elle avait une mine ronde, mine (pie j'ai toujours aimée, je m'inquiétai pour elle, et lui aidant à se soutenir : « Madame, lui dis-je, je ne vous laisserai pas là, si vous le voulez bien; je vous offre mon bras pour vous reconduire chez vous; votre étourdissement peut revenir, et vous aurez besoin d'aide. Où demeurez-vous?

— Dans la rue de la Monnaie, mon enfant, me dit-elle, et je ne refuse point votre bras puisque vous me l'offrez de si bon cœur; vous me paraissez un honnête garçon.

— Vous ne vous trompez pas, repris-je en nous mettant en marche; il n'y a que trois ou quatre mois que je suis sorti de mon village, et je n'ai pas encore eu le temps d'empirer et devenir méchant.

— Ce serait bien dommage que vous le devinssiez jamais, me ditelle en jetant sur moi un regard bénévole et dévotement languissant; vous ne me semblez pas fait pour tomber dans un si grand malheur.

— Vous avez raison, repris-je, madame; Dieu m'a fait la grâce d'être simple et de bonne foi, et d'aimer les honnêtes gens.

— Cela est écrit sur votre visage, me dit-elle; mais vous êtes bienjeune. Quel âge avez- vous? — Pas encore vingt ans, » repris-je.

Notez que, pendant cette conversation, nous cheminions d'une lenteur étonnante, et que je la soulevais presque de terre pour lui épargner la peine de se traîner.

« Mon Dieu ! mon fils, que je vous fatigue! me disait-elle. — Non, madame, lui répondis-je; ne vous gênez point, je suis ravi de vous rendre ce petit service. — Je le vois bien, reprit-elle; mais dites-moi, mon cher enfant, qu'êtes-vous venu faire à Paris? A quoi vous occupezvous? »

A cette question, je m'imaginai heureusement que cette rencontre pouvait tourner à bien. Quand elle m'avait dit que ce serait dommage que je devinsse méchant, ses yeux avaient accompagné ce compliment de tant de bonté, d'un si grand air de douceur, que j'en avais tiré un bon augure. Je n'envisageais pourtant rien de positif sur les suites que

pouvait avoir ce coup de hasard; mais j'en espérais quelque chose, sans savoir quoi.

Dans cette opinion, je conçus aussi que mon histoire était très-honne à lui raconter et très-convenable.

J'avais refusé d'épouser une belle fille que j'aimais, qui m'aimait et qui m'offrait ma fortune, et cela par un dégoût fier et pudique qui ne pouvait avoir frappé qu'une âme de bien et. d'honneur. N'était-ce pas là un récit bien avantageux à lui faire? Je le fis de mon mieux, d'une manière naïve, et comme on dit la vérité.

Il me réussit; mon histoire lui plut tout à fait.

a Le ciel, me dit-elle, vous récompensera d'une si honnête façon de penser, mon garçon, je n'en doute pas; je vois que vos sentiments répondent à votre physionomie. — Oh! madame, pour ma physionomie, elle ira comme elle pourra; mais voilà de quelle humeur je suis pour le cœur.

— Ce qu'il- dit là est si ingénu! dit-elle avec un souris bénin. Écoutez, mon fils, vous avez bien des grâces à rendre à Dieu de ce cœur droit qu'il vous a donné; c'est un don plus précieux que tout l'or du monde, un bien pour l'éternité; mais il faut le conserver. Vous n'avez point d'expérience, et il y a tant de pièges à Paris pour votre innocence, surtoul à l'âge où vous êtes! Ëcoutez-moi ; c'est le ciel apparemment qui a permis que je vous rencontrasse. Je demeure avec une sœur que j'aime beaucoup, qui m'aime de même; nous vivons retirées, mais à notre aise, grâce à la bonté divine, et avec une cuisinière âgée qui est une honnête fille. Avant-hier nous nous défîmes d'un garçon qui ne nous convenait point; nous avions remarqué qu'il n'avait point de relfgion ; aussi était-il libertin; et je suis sortie ce matin pour prier un ecclésiastique de nos amis de nous en envoyer un qu'il nous avait promis; mais ce domestique a trouvé une maison qu'il ne veut pas quitter parce qu'il y est avec un de ses frères, et il ne tiendra qu'à vous de tenir sa place, pourvu que vous ayez quelqu'un qui nous réponde de vous.

— Hélas! madame, sur ce pied-là, lui dis-je, je ne puis profiter de votre bonne volonté; car je n'ai personne ici qui me connaisse. Je n'ai été que dans la maison dont je vous ai parlé, où je n'ai fait ni bien ni mal; madame avait pris de l'affection pour moi; mais à cette heure elle est retirée dans un courent, je ne sais lequel; et je ne connais que cette dame-là, avec un cuisinier de mon pays qui est ici, mais qui n est pas digne de me présenter à des personnes comme vous. Voilà- toutes les cautions que j'ai ; si vous me donnez le temps de chercher la dame, je suis sûr que vous serez contente de son rapport. Pour maître Jacques le cuisinier, ce qu'il vous dira de moi ira pardessus le marché.

— Mon enfant/ me dit-elle, j'aperçois une sincérité dans ce que vous me dites, qui doit vous tenir lieu de répondant. »

A ces mots nous nous trouvâmes à sa porte, « Montez, montez avec moi, me dit-elle; je parlerai à ma sœur. t>k J'obéis, et nous entrâmes dans une maison où tout me parut :>ien

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