‹ Œuvres choisiesChapitre 28 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

étoffé, et dont l'arrangement ainsi que. les meubles étaient dans le goût des habits de nos dévotes. Netteté, simplicité et propreté, c'est ce qu'on y voyait

On eût dit que chaque chambre était un oratoire; l'envie d'y faire oraison prenait en y entrant; tout y était modeste et luisant, tout y invitait l'âme à y goûter la douceur d'un saint recueillement.

L'autre sœur était dans son cabinet, qui, les deux mains sur les bras d'un fauteuil, s'y reposait de la fatigue d'un déjeuner qu'elle venait de faire, et en attendait la digestion en paix

Les débris du déjeuner étaient là sur une petite table; il avait été composé d'une demi-bouteille de vin de Bourgogne presque toute bue, de deux œufs frais, et d'un petit pain au lait.

Je crois que ce détail n'ennuiera point-, il entre dans le portrait de la personne dont je parle.

. « Ehl mon Dieu, ma sœur, vous avez été bien longtemps à revenir; j'étais en peine de vous, dit celle qui était dans le fauteuil à celle qui entrait. Est-ce là le domestique qu'on devait nous donner?

— Non, ma sœur, reprit l'autre; c'est un honnête jeune homme que j'ai rencontré sur le pont Neuf, et sans lui je ne serais pas ici, car je viens de me trouver très-mal; il s'en est aperçu en passant, et s'est offert pour m'aider à revenir à la maison.

— En vérité, ma sœur, reprit l'autre, vous vous faites toujours des scrupules que je ne saurais approuver. Pourquoi sortir le matin pour aller loin, sans prendre quelque nourriture? Et cela parce que vous n'aviez pas entendu la messe. Dieu exige-t-il qu'on devienne malade? Ne peut-on le servir sans se tuer? Le servirez-vous mieux quand vous aurez perdu la santé et que vous vous serez mise hors d'état d'aller à l'église? Ne faut-il pas que notre piété soit prudente? N'est-on pas obligé de ménager sa vie pour louer Dieu qui nous l'adonnée, le plus longtemps qu'il sera possible? Vous êtes trop outrée, ma sœur, et vous devez demander conseil là-dessus.

— Enfin, ma chère sœur, reprit l'autre, c'est une chose faite. J'ai cru que j'aurais assez de force; j'avais effectivement envie de manger un morceau en partant; mais il était bien matin, et d'ailleurs j'ai craint que ce ne fût une délicatesse, et si on ne hasardait rien, on n'aurait pas grand mérite; mais cela ne m'arrivera plus, car il est vrai que je m'incommoderais. Je crois pourtant que Dieu a béni mon petit voyage, puisqu'il a permis que j'aie rencontré ce garçon que vous voyez; l'autre est placé; il n'y a que trois mois que celui-ci est à Paris: il m'a fait son histoire; je lui trouve de très-bonnes mœurs, et c'est assurément la Providence qui nous l'adresse. Il veut être sage, et notre condition lui convient; que dites-vous de lui? — 11 prévient assez, répondit l'autre; mais nous parlerons de cela quand vous aurez mangé; appelez Catherine, ma sœur, afin qu'elle vous apporte ce qu'il vous faut; pour vous, mon garçon, allez dans la cuisine; vous y déjeunerez aussi. »

A cet ordre, je fis la révérence; et Catherine, qu'on avait appelAe, monta. On la chargea du soin de me rafraîchir.

Catherine était grande, maigre, mise blanchement, et poft&nt sur

sa mine l'air d'une dévotion rev^che, en colère, et ardente; ce qui lui venait apparemment de la chaleur que son cerveau contractait a1, du feu de sa cuisine et de ses fourneaux, sans compter que le cerveau d'une dévote, et d'une dévote cuisinière, est naturellement sec et brûlé.

Je n'en dirais pas autant de celui d'une pieuse; car il y a bien de la différence entre la véritable piété et ce qu'on appelle communément dévotion.

Les dévots fâchent le monde, et les gens pieux fédifient; les premiers n'ont que les lèvres de dévotes, c'est le cœur qui l'est dans le» autres; les dévots vont à l'église simplement pour y aller, pour avoir le plaisir de s'y trouver, et les pieux pour y prier Dieu; ces derniers ont de l'humilité, les dévots n'en veulent que dans les autres. Les uns sont de vrais serviteurs de Dieu, les autres n'en ont que la contenance. Faire oraison pour se dire : « Je la fais; » porter à l'église des livres de dévotion pour les manier, les ouvrir et les lire; se retirer dans un coin, s'y tapir, pour y jouir superbement d'une posture de méditatifs; s'exciter à des transports pieux, afin de croire qu'on a une âme bien distinguée si on en attrape; en sentir en effet quelques-uns que l'ardente vanité d'en avoir fait naître, et que le diable, qui ne les laisse manquer de rien pour les tromper, leur donne; revenir de là tout gonflé de respect pour soi-même, et d'une orgueilleuse pitié pour les âmes ordinaires; s'imaginer ensuite qu'on a acquis le droit de se délasser de ses saints exercices par mille petites mollesses qui soutiennent une santé délicate : tels sont ceux que j'appelle des dévots, de la dévotion desquels le malin esprit a tout le profit, comme on le voit bien.

A l'égard des personnes véritablement pieuses, elles sont aimables pour les méchants mêmes, qui s'en accommodent bien mieux que de leurs pareils; car le plus grand ennemi du méchant, c'est celui qui lut ressemble.

Voilà, je pense, de quoi mettre mes pensées sur les dévots à l'abri de toute censure.

Revenons à Catherine, à l'occasion de qui j'ai dit cela.

Catherine donc avait un trousseau de clefs à sa ceinture T comme une tourière de couvent, o Apportez des œufs frais à ma sœur, qui est à jeun à l'heure qu'il est, lui dit Mlle Habert, sœur aînée de celle avec qui j'étais venu, et menez ce garçon dans votre cuisine pour lui faire boire un coup. — Un coup! répondit Catherine d'un ton brusque et pourtant de bonne humeur; il en boira bien deux à raison de sa taille. — Et tous les deux à votre santé, madame Catberine, lui dis-je — Bon, reprit-elle; tant que je me porterai bien, ils ne me feront pas mal. Allons, venez; vous m'aiderez à Taire cuire mes œufs.

— Eh! non, Catherine, ce n'est pas la peine, dit Mlle Habert la cadette; donnez-moi le pot de confitures, ce sera assez. — Mais, ma sœur, cela ne nourrit point, dit l'aînée. — Les œufs me gonfleraient, » d<t la cadette; et puis ma sœwrpar-c', ma sœur par-là. Catherine

Page 1