PREMIERE PARTIE. 41 î
«Pun geste sans appel, décida pour les œufs en s'en allant, à cause, ditaile, qu'un déjeuner n'était pas un dessert.
Pour moi, je la suivis dans sa cuisine, où elle me mit aux mains, avec un reste de ragoût de la veille et des volailles froides, une bouteille de vin presque pleine, et du pain à discrétion.
Ah ! le bon pain ! Je n'en ai jamais mangé de meilleur, de plus blanc, de plus ragoûtant; il faut bien des attentions pour faire un pain comme celui-là; il n'y avait qu'une main dévote qui pût l'avoir pétri; aussi était-il de la façon de Catherine.
L'excellent repas que je fis ! La vue seule de la cuisine donnait envie de manger, tout y faisait entrer en goût.
Mangez, me dit Catherine en se mettant après ses œufs frais; Dieu veut qu'on vive. — Voilà de quoi faire sa volonté, lui dis-je, et par-dessus le marché j'ai grande faim. — Tant mieux, reprit-elle; mais dites-moi, êtes-vous retenu? Restez-vous avec nous? — Je l'espère ainsi, répondis-je, et je serais bien fAché que cela ne fût pas; car je m'imagine qu'il fait bon sous votre direction, madame Catherine. Vous avez l'air si avenant, si raisonnable! — Eh! eh! reprit-elle, je fais du mieux que je peux; que le ciel nous assiste! Chacun a ses fautes, et je n'en chôme pas; et le pis est, c'est que la vie se passe, et plus l'on va, plus on se crotte; car le diable est toujours après nous, l'Église ledit; mais on bataille. Au surplus, je suis bien aise que nos demoiselles vous prennent; car vous me paraissez de bonne amitié. Hélas! tenez, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à défunt Baptiste, que j'ai pensé épouser; c'était bien le meilleur enfant, et il était beau garçon comme vous; mais ce n'est pas là ce que j'y regardais, quoique cela fasse toujours plaisir. Dieu nous l'a ôté, il est le maître, il n'y a point à le contrôler; mais vous avez toute son apparence, vous parlez tout comme lui; mon Dieu! qu'il m'aimait 1 Je suis bien changée depuis, sans ce que je changerai encore; je m'appelle toujours Catherine; mais ce n'est plus de même.
— Ma foi ! lu: dis-je, si Baptiste n'était pas mort, il vous aimerait encore; car moi qo) lui ressemble, je n'en ferais pas à deux fois. — Bon ! bon ! me dit-elle en riant, je suis encore un bel objet ! Mangez, mon fils, mangez-, vous direz mieux quand vous m'aurez regardée de plus près. Je ne vaux plus rien qu'à faire mon salut, et c'est bien de la besogne ; Dieu veuille que je l'achève ! *
En disant ces mots, elle tira ses œufs, que je voulus porter en haut. « Non, non. me dit-elle; déjeunez en repos, afin que cela vous profite; je vais voir un peu ce qu'on pense de vous là-haut; je crois que vous êtes notre fait, et j'en dirai mon avis; nos demoiselles ordinairement sont dix ans à savoir ce qu'elles veulent, et c'est moi qui ai la peine de vouloir pour elles. Mais ne vous embarrassez pas, j'aurai soin de tout; je me plais à servir mon prochain, et c'est ce qu'on nous recommande au prône.
— Je vous rends mille grâces, madame Catherine, lui dis-je, et surtout souvenez-vous que je suis un prochain qui ressemble à Baptiste. — Mais mangez donc, me dit-elle; c'est le moyen de lui ressembler
longt( n,[,s en ce monde; j'aime un prochain qui dure, moi. — Et je vous assure que votre prochain aime à durer, « lui dis-je en la saluant d'un rouge-bord que je bus à sa santé.
Ce fut là le premier essai que je fis du commerce de Mme Catherine, des discours de laquelle j'ai retranché une centaine de Dieu soit béni! ît que le ciel nous assiste! qui servaient tantôt de refrain, tantôt de véhicule à ses discours.
Apparemment cela faisait partie de sa dévotion verbale; mais peu m'importait; ce qui est sûr. c'est que je ne déplus point à la bonne dame, non plus qu'à ses maltresses, surtout à Mlle Habert la cadette, comme on le verra dans la suite.
J'achevai de déjeuner en attendant la réponse que m:;ipporterait Catherine. Elle descendit bientôt, et me dit : « Allons, notre ami, il ne vous manque plus que votre bonnet de nuit, attendu que votre gîte est ici.
— Le bonnet de nuit, nous l'aurons bientôt, lui dis-je; pour mes pantoufles, je les porte actuellement. — Fort bien, mon gaillard, me dit-elle; allez donc quérir vos hardes afin de revenir dîner; pendant que vous déjeuniez, vos gages couraient; c'est moi qui l'ai conclu. — Courent-ils en bon nombre? rcpris-je. — Oui, oui, me dit-elle en riant; je t'entends bien, et ils vont un train fort honnête. — Je m'en fie bien à vous, répondis-je; je ne veux pas seulement y regarder; et je vais gager que je suis mieux que je ne mérite, grâce à vos bons soins.
— Ah ! le bon apôtre ! me dit-elle, toute réjouie de la franchise que je mettais dans mes louanges; c'est Baptiste tout revenu ; il me semble que je l'entends. Alerte, alerte, j'ai mon dîner à faire; ne m'amuse pas, laisse-moi travailler et cours chercher ton équipage; es-tu revenu? — Autant vaut, lui dis-je en sortant; j'aurai bientôt fait; il ne faut point de mulets pour amener mon bagage. » Et cela dit, je me rendis à mon auberge.
Je fis pourtant en chemin quelques réflexions pour savoir si je devais entrer dans cette maison. « Mais, me disais-je, je ne cours aucun risque; il n'y aura qu'à déloger si je ne suis pas content. En attendant, le déjeuner m'est de bon augure; il me semble que la dévotion de ces gens-ci ne compte pas ses morceaux et n'est pas entêtée d'abstinence. D'ailleurs toute la maison me fait bonne mine; on n'y hait pas les gros garçons de mon âge; je suis dans la faveur de la cuisinière; voilà déjà mes quatre repas assurés, et le cœur me dit que tout ira bien; courage ! -a
Je me trouvai à la porte de mon auberge en raisonnant ainsi; je n'y devais rien que le bonsoir à mon hôtesse, et puis je n'avais qu'à décamper avec mon paquet.
Je fus de retour à la maison au moment qu'on allait se mettre à table. Malepeste! le/succulent petit dîner! Voilà ce qu'on appelle du potage, sans parler d'un petit plat de rôt d'une finesse, d'une cuisson si parfaite!... Il fallait avoir l'âme bien à l'épreuve du plaisir que peuvent donner les bons morceaux, pour ne pas donner dans le péché de friandise en mangeant de ce rôt-là, et puis de ce ragoût; car il y en