PREMIÈRE PARTIE
les yeux; mon petit amour-propre était étonné et ne savait où il en était. Voyons, de quoi s'agit-il? dit alors notre homme pour entamer la conversation, et en prenant la main du religieux qu'il serra avec componction dans la sienne. Là-dessus le religieux lui conta mon histoire. Voilà, répondit-il, une aventure bien particulière et une situation bien triste! Vous pensiez juste, mon père, quand vous m'avez écrit qu'on ne pouvait faire une meilleure action que de rendre service à mademoiselle. Je le crois de même; elle a plus besoin de secours qu'un autre par mille raisons, et je vous suis obligé de vous être adressé à moi pour cela; je bénis le moment où vous avez été inspiré de m'avertir, car je suis pénétré de ce que je viens d'entendre; allons, examinons un peu de quelle façon nous nous y prendrons. Quel âge avez-vous, ma chère enfant? ajouta-t-ii en me parlant avec une charité cordiale. A cette question, je me mis à soupirer sans pouvoir répondre. Ne vous affligez pas, me dit-il, prenez courage, je ne demande qu'à vous être utile; et d'ailleurs Dieu est le maître, il faut le louer de tout ce qu'il fait : dites-moi donc, quel âge avez-vous à peu près? Quinze ans et demi, repris-je, et peut-être plus. Effectivement, dit-il en se retournant du côté du père, à lavoir on lui en donnerait davantage; mais, sur sa physionomie, j'augure bien de son cœur et du caractère de son esprit : on est même porté à croire qu'elle a de la naissance : en vérité, son malheur est bien «rand! que les des seins de Dieu sont impénétrables!
Mais revenons au plus pressé, ajouta-t-il après s'être ainsi prosterné en esprit devant les desseins de Dieu : comme vous n'avez nulle fortune dans ce monde, il faut voir à quoi vous vous destinez : la demoiselle qui est morte n'avait-elle rien résolu pour vous? Elle avait, lui dis-je, intention de me mettre chez une marchande. Fort bien, repritil, j'approuve ses vues; sont-elles de votre goût? Parlez franchement, il y a plusieurs choses qui peuvent vous convenir : j'ai, par exemple, une belle-sœur qui est une personne très-raisonnable, fort à son aise, et qui vient de perdre une demoiselle qui était à son service, qu'elle aimait beaucoup, et à qui elle aurait fait du bien dans la suite; si vous vouliez tenir sa place, je suis persuadé qu'elle vous prendrait avec plaisir.
Cette proposition me fit rougir. Hélas! monsieur, lui dis-je, quoique je n'aie rien, et que je ne sache à qui je suis, il me semble que j'aimerais mieux mourir que d'être chez quelqu'un en qualité de domestique; et si j'avais mon père et ma mère, il y a toute apparence que j'en aurais moi-même, au lieu d'en servir à personne.
Je lui répondis cela d'une manière fort triste; après quoi versant quelques larmes : Puisque je suis obligée de travailler pour vivre , ajoutai-je en sanglotant, je préfère le plus petit métier qu'il y ait et le plus pénible, pourvu que je sois libre, à l'état dont vous me parlez, quand j'y déviais faire ma fortune. Eh! mon enfant, me dit-il, tranquillisez-vous; je vous loue de penser comme cela, c'est une marque que vous avez du cœur, et cette fierté-là est permise; il ne faut pas la Dousser trop loin, elle ne serait plus raisonnable : quelque conjecture
avantageuse qu'on pui oela ne vous donne
aucun état, et vous devez vous • mais enfin nous sui-
vrons les vues de cette amie que pou avez pe*due; iL en coûtera davantage, C'est une pension qu'il faudra payer; mais n'importe, dès aujourd'hui vous serez placée : je vais vous mener chez ma marchande de linge et vous y serez la bienvenue : êtes-vous contente? Oui, moniteur, lui dis-je, et jamais je n'oublierai vos bontés. Profitez-en, mademoiselle, dit alors le religieux qui nous avait jusque-là laissé faire tout notre dialogue, et comportez-vous d'une manière qui récompense monsieur des soins où sa piété l'engage pour vous. Je crains bien, reprit alors notre homme, d'un ton dévot et scrupuleux, je crains bien de n'avoir point de mérite à la secourir, car je suis trop sensible à son infortune.
Alors il se leva, et dit : Ne perdons point de temps, il se fait tard, allons chez la marchande dont je vous ai parlé", mademoiselle- pour vous, mon père, vous pouvez à présent vous retirer, je vous rendrai bon compte du dépôt que vous me confiez. Là-dessus , le religieux nous quitta, je le remerciai de ses peines en bégayant, car j'étais toute troublée, et nous voilà en chemin dans le carrosse de mon bienfaiteur.
Je voudrais bien mouvoir vous dire tout ce qui se passait clans mon esprit, et comment je sortis de cette conversation que je venais d'essuyer, et dont je ne vous ai dit que la moindre partie, car il y eut bien d'autres discours très-mortifiants pour moi. Et il est bon de vous dire que, toute jeune que j'étais, j'avais l'âme un peu fière; on m'avait élevée avec douceur, et même avec des égards, et j'étais bien étourdie d'un entretien de cette espèce. Les bienfaits des hommes sont accompagnés d'une maladresse si humiliante pour les personnes qui les reçoivent! Imaginez -vous qu'on avait épluché ma misère pendant une heure, qu'il n'avait été question que de la compassion que j'inspirais, du grand mérite qu'il y aurait à me faire du bien, et puis c'était la religion qui voulait qu'on prît soin de moi; ensuite venait un faste de réflexions charitables, une enflure de sentiments dévots. Jamais la charité n'étala ses tristes devoirs avec tant d'appareil ; j'avais le cœur noyé dans la honte; et puisque j'y suis, je vous dirai que c'est quelque chose de bien cruel que d'être abandonné au secours de certaines gens : car qu'est-ce qu'une charité qui n'a point de pudeur avec le misérable, et qui. avant que de le soulager, commence par écraser son amour-propre ? La belle chose qu'une vertu qui fait le désespoir de celui sur qui elle tombe î Est-ce qu'on est charitable à cause qu'on fait des œuvres de charité? Il s'en faut bien. Quand vous venez vous appesantir sur le détail de mes maux, dirais-je à ces gens-là, quand vous venez me confronter avec toute ma misère, et que le cérémonial de vos questions, ou plutôt de l'interrogatoire dont vous m'accablez, marche devant les secours que vous me donnez, voilà ce que vous appelez faire une œuvre de chanté ? Et moi je dis que c'est une œuvre brutale et haïssable , œuvre de métier et non de sentiment.
J'ai fini ; que ceux qui ont besoin de Jecons là- dessus profitent de
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celle que je leur donne; elle vient de bonne part, car je leur parle d:apres mon expérience.
Je me suis laissée dans le carrosse avec mon homme pour aiier chez la marchande : je me souviens qu'il me questionnait beaucoup dans le chemin, et que je lui répondais d'un ton bas et douloureux; je n'osais me remuer, je ne tenais presque point de place, et j'avais le cœur mort.
Cependant, malgré l'anéantissement où je me sentais, j'étais étonnée des choses dont il m'entretenait : je trouvais sa conversation singulière; il me semblait que mon homme se mitigeait, qu'il était pliœ ilatteur que zélé, plus généreux que cbaritable ; il me paraissait tout changé
Je vous trouve bien gênée avec moi, me disait-il; je ne veux poii/ vous voir dans cette contrainte-là , ma chère fille : vous me haïriez bientôt, quoique je ne vous veuille que du bien. Notre conversation avec ce religieux vous a rendue triste : le zèle de ces gens-là n'est pas consolant; il est dur, et il faut faire comme eux : mais moi, j'ai naturellement le cœur bon ; ainsi vous pouvez me regarder comme votre ami, comme un bomme qui s'intéresse à vous de tout son cœur et qui veut avoir votre confiance, entendez-vous? Je me retiens le privilège de vous donner quelques conseils, mais je ne prétends pas qu'ils vous effarouchent. Je vous dirai, par exemple, que vous êtes jeune et jolie, et que ces deux belles qualités vont vous exposer aux poursuites du premier étourdi qui vous verra, et que vous feriez mal de l'écouter, parce que cela ne vous mènerait à rien et ne mérite pas votre attention; c'est à votre fortune qu'il faut que vous la donniez, et atout ce qui pourra l'avancer. Je sais bien qu'à votre Age on est charmée de plaire, et vous plairez même sans y tâcher, j'en suis sûr: mais du moins ne vous souciez point trop de plaire à tout le monde, surtout à mille petits soupirants-que vous ne devez pas regarder dans la situation où vous êtes. Ce que je vous dis là n'est point d'une sévérité outrée, continua-t-il d'un air aisé, en me prenant la main- que j'avais belle. Non, monsieur, lui dis-je. Et puis voyant que j'étais sans gants: Je veux vous en acheter, me dit-il, cela conserve les mains, et quand on les a belles, il faut y prendre garde.
Là-dessus il fait arrêter le carrosse, m'en prit plusieurs paires que j'essayai toutes avec le secours qu'il me prêtait, car il voulut m'aider, et moi je le laissais faire en rougissant de mon obéissance; et je rougissais sans savoir pourquoi, seulement par un instinct qui me mettait en peine de ce que cela pouvait signifier.
Toutes ces petites particularités, au reste Je vous les dis parce qu'elles ne sont pas si bagatelles qu'elles le paraissent.
Nous arrivâmes enfin cbez la marchande, qui me parut une femme assez bien faite, et qui me reçut aux conditions dont, ils convinrent pour ma pension. Il me semble qu'il lui parla longtemps à part; mais je n'imaginai rien là-dessus, et il s'en alla en disant qui! nous reviendrait voir dans quelques jours, et en me recommandant extrêmement à la marchande, qui, après u'il fut parti, me fit voir une
petite chambre où je mis mes hardes et où je devais coucher avec une compague
Cette marchande, il faut que je vous la nomme pour la facilité de l'histoire. Elle s'appelait Mme Dutour; c'était une veuve qui, je pense, n'avait pas plus de trente ans; une grosse réjouie qui, à vue d'oeil, paraissait la meilleure femme du monde; aussi l'était-elle. Son domestique était composé d'un petit garçon de six ou sept ans, qui était son fils, d'une servante, et d'une nommée Mlle ïoinon, sa fille de boutique.
Quand je serais tombée des nues, je n'aurais pas été plus étourdie lue je l'étais; les personnes qui ont du sentiment sont bien plus abattues que d'autres dans de certaines occasions, 'parce que tout ce qui leur arrive les pénètre; il y a une tristesse stupide qui les prend, et qui me prit : Mme Dutour fit de son mieux pour me tirer de cet état-là.
Allons, mademoiselle Marianne, me disait-elle (car elle avait demandé mon nom), vous êtes avec de bonnes gens, ne vous chagrinez point, j'aime qu'on soit gaie; qu'avez-vous qui vous fâche? Est ce que vous vous déplaisez ici? Moi, dès que je vous ai vue, j'ai pris de l'amitié pour vous; tenez, voilà Toinon, qui est une bonne enfant, faites connaissance ensemble. Et c'était en soupant qu'elle me tenait ce discours, à quoi je ne répondais que par une inclination de tète et avec une physionomie dont la douceur remerciait sans que je parlasse ; quelquefois je m'encourageais jusqu'à dire: Vous avez bien de la bonté; mais en vérité j'étais déplacée, et je n'étais pas faite pour être là.
Je sentais, dans la franchise de cette femme-là, quelque chose de grossier qui me rebutait.
Je n'avais pourtant encore vécu qu'avec mon curé et sa sœur, et ce n'étaient pas des gens du monde, il s'en fallait bien; mais je ne leur avais vu que des manières simples et non pas grossières : leurs discours étaient unis et sensés; d'honnêtes gens, vivant médiocrement, pouvaient parler comme ils parlaient, et je n'aurais rien imaginé de mieux, si je n'avais jamais vu autre chose : au lieu qu'avec ces gens-ci je n'étais pas contente, je leur trouvais un jargon, un ton brusque qui blessait ma délicatesse. Je me disais déjà que dans le monde il fallait qu'il y eût quelque chose qui valait mieux que cela; je soupirais après, j'étais triste d'être privée de ce mieux que je ne connaissais pas : ditesmoi d'où cela venait? Où est-ce que j'avais pris mes délicatesses? Étaient-elles dans mon sang? cela se pourrait bien. Venaient-elles du séjour que j'avais fait à Paris ? cela se pourrait encore. Il y a des âmes perçantes à qui il n'en faut pas beaucoup montrer pour les instruire, et qui sur le peu qu'elles voient soupçonnent tout d'un coup tout ce qu'elles pourraient voir.
Ea mienne avait le sentiment bien subtil, je vous assure, surtout dans les choses de sa vocation, comme était le monde. Je ne connaissais personne à Paris, je n'en avais vu que les rues, mais dans ces nies il y avait des personnes de toute espèce; il y avait des carrosses, et dans ces carrosses un monde qui m'était très-nouveau, mais point étranger. Et sans doute il y avait en moi un goût naturel, qui n'atten-