‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 122 sur 131 · LETTRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DOUZIÈME

Je vais récapituler la marche que j'ai suivie jusqu'à présent dans l'exposition de mes idées. J'expliquerai ensuite le motif qui m'engage à présenter cette récapitulation.

Je commencerai, mes chers compatriotes, par vous rappeler le Prospectus que j'ai publié avant de produire la première livraison de l'Organisateur. Ce prospectus (qui dans ce moment est effacé de votre souvenir) a fixé d'une manière très claire le point de départ que j'ai choisi, ainsi que le but de mon travail.

Voici la manière dont je me suis exprimé :

« Le xix« siècle n'a point encore pris le caractère « qui lui convient; c'est encore l'esprit du dix-huitième « qui domine notre littérature philosophique, car notre « littérature philosophique est encore essentiellement « critique.

« De cet état de choses il résulte que nous sommes « encore en révolution ; que nous sommes menacés de

« nouvelles crises, car un système quelconque (et, par « conséquent, le système politique) ne peut pas être « remplacé par la critique qui en a fait apercevoir les « inconvénients : la destination finale de la société « n'est pas d'habiter des ruines, de lutter contre les « institutions qui doivent unir les membres qui la comte posent, de diriger ceux qui doivent lui servir de « guides, et de se conduire d'après des principes « absolument opposés à ceux qui sont professés par c< son gouvernement.

« Dans l'état présent des lumières, l'ancien système c< ne peut être remplacé que par un système dont les dis- « positions fondamentales soient entièrement neuves ; « que par un système basé sur des principes déduits « de l'observation ; que par un système enfin qui, après « avoir été produit d'un seul jet, ait été discuté à fond « par les hommes les plus capables de le juger et de le « perfectionner.

« Les philosophes du xvin'^ siècle ont dû être crice tiques, puisque la première chose à faire était de « mettre en évidence les inconvénients d'un système, a dont la formation primitive avait eu lieu à une époque (( d'ignorance, de superstition et de barbarie; k une ce époque où toutes nos connaissances étaient encore « vagues, et où la philosophie n'était encore que de la u métaphysique ; mais, ce système ayant été compléteu ment discrédité par eux, il est évident que la tâche « de leurs successeurs (c'est-à-dire des philosophes « actuels) consiste à produire et à discuter le système « politique qui convient à l'état présent des lumières. <( et il est également évident que l'ancien système ne « pourra cesser d'être prédominant qu'à l'époque où

a les idées sur les principes qui doivent servir de base « au nouveau système seront suffisamment éclaircies^ « coordonnées et arrêtées.

« Je produirai le plan d'un nouveau système police tique, je discuterai les principes qui serviront de « base à ce système, je démontrerai que ces principes « sont déduits de la grande série d'observations sur la « marche de la civilisation, etc. «

Je passe aux considérations que j'ai présentées en tète de mon ouvrage.

Le but que je me suis proposé dans ce travail a été de résumer toutes les critiques qui avaient été faites de l'ancien régime; mon but a été de mettre en évidence la monstruosité de cette organisation sociale dans l'état présent des lumières.

Pour atteindre ce but, j'ai employé une double supl)Osition. J'ai supposé, d'une part, que la France vint à perdre subitement tous les chefs de son nouveau système politique, c'est-à-dire les directeurs suprêmes de ses travaux dans les beaux-arts, dans les sciences et dans les arts et métieis.

J'ai supposé, d'une autre part, que la France eût le malheur de voir disparaître, dans le même instant, tout l'état-major de son ancien système, c'est-à-dire les chefs du pouvoir temporel, ceux du pouvoir spirituel, ainsi que tous les agents de ces chefs et ceux qui, par leur position, aspirent nécessairement à le devenir.

J'ai examiné ce qui résulterait du premier de ces accidents, et j'ai reconnu que la France deviendrait une nation subalterne à l'égard de celles dont elle est aujourd'hui la rivale; j'ai reconnu qu'elle resterait dans cet état de subaltcrnité relativement à elles, jusqu'à

l'époque où se sérail réparée la perle qu'elle aurait éprouvée; enfin, j'ai reconnu que la réparation de cette perte exigerait beaucoup de temps.

J'ai proclamé ensuite ce qui résulterait du second do ces malheurs, et la vérité que j'ai osé présenter dans toute sa nudité, c'est que la perte de tout l'état-major de l'ancien système politique ne causerait aucun mal politique à la France.

Je crois avoir atteint le but que je m'étais proposé au moyen de ces deux suppositions; je crois que ces deux suppositions ont mis en évidence le fait le plus important de la politique actuelle; je crois qu'elles ont placé le lecteur à un point de vue d'où l'on découvre ce fait dans toute son étendue et d'un seul coup d'œil ; je crois qu'elles prouvent clairement, quoique d'une manière indirecte, que dans l'état actuel des lumières, l'organisation sociale existante est le monde renversé, puisque les hommes qui sont les plus utiles à la société, puisque ceux qui perfectionnent sa morale et qui accroissent ses richesses, sont subalternisés par ceux qui lui sont les plus inutiles et qui lui coûtent davantage.

Dans mon troisième travail, j'ai examiné quelle était la constitution qui convenait à la société française dans l'état présent de ses lumières, et j'ai indiqué les moyens qui devaient être employés pour opérer la transition de l'ancien système au nouveau.

Ce travail, qui a été la suite et, je pourrais dire, la conséquence du précédent, a eu pour objet d'indiquer à la nation les mesures qu'elle devait prendre pour assurer le premier degré de considération aux hommes qui sont les plus utiles à la société, pour faire cesser l'importance politique de ceux qui lui sont onéreux et

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inutiles. H a eu pour objet direct : 1" de déterminer la nation à placer la direction suprême de ses affaires entre les mains de ceux qui sont pourvus de la capacité positive; 2" de lui faire sentir que les hommes pourvus de la capacité positive devaient être divisés en trois classes, et que leurs chefs devaient former trois conseils (ou chambres) séparés, savoir : le conseil chargé d'inventer, celui chargé d'examiner et celui chargé d'exécuter ; ce qui correspondait aux trois classes anciennement formées des artistes, des savants et des artisans.

Enfin, ce troisième travail a eu pour objet de faire sentir à mes concitoyens que la seule manière de procéder à des changements dans le système politique qui n'eût pas d'inconvénients, était d'indemniser convenablement (c'est-à-dire amplement) tous ceux dont les intérêts se trouveraient lésés par la suppression d'institutions qui leur avaient assuré des avantages, dont l'établissement du nouveau régime social les priverait.

J'ai consacré mon quatrième travail à l'analyse de la science politique; j'ai examiné dans ce travail de quelle manière la question de l'organisation sociale devait être traitée.

Voici le résumé de ce que j'ai dit à ce sujet :

La question de l'organisation sociale doit être traitée absolument de la même manière que toutes les autres questions scientifiques.

Il faut d'abord choisir les faits qui doivent servir de base à la science politique.

Il faut ensuite coordonner ces faits, et les lier par une conception générale.

II faut entin déduire de l'examen de ces faits un pro-

jet de contrat social, dans lequel les intérêts'des différentes classes utiles de la société se trouvent bien combinés.

Les faits qui doivent servir de base à la politique sont évidemment ceux qui constatent les progrès successifs de la civilisation.

Pour coordonner ces faits, pour en faciliter et en utiliser l'observation, il faut les disposer de manière h en former deux séries distinctes, et en quelque façon opposées l'une à l'autre. Cette disposition doit être telle qu'il en résulte une comparaison entre des faits antagonistes.

La première de ces séries doit comprendre tous les faits inventés dont on a déduit les principes, qui ont servi de base à la politique jusqu'à ce jour.

Chacun des systèmes politiques qui ont été mis en pratique dans la ligne du perfectionnement social de l'espèce humaine, doit former un terme de cette série.

Le raisonnement doit mettre en évidence les perfectionnements qui ont eu lieu à chaque nouveau système admis; il doit faire remarquer comme quoi chacun de ces perfectionnements est provenu de ce que les faits inventés, servant de base à l'organisation sociale, se sont de plus en plus rapprochés des faits observés.

La seconde série doit être le tableau historique des progrès faits dans l'observation.

Cette série doit mettre en évidence la formation successive d'un système politique positif.

Cette seconde série doit être accompagnée de raisonnements, pour faire apercevoir comment les principes adoptés dans les sciences positives particulières, ont remplacé successivement dans le système politique les

principes correspondants qui y étaient en vigueur, et qui y avaient été admis sans preuves.

Cette seconde série doit être terminée par un exposé de l'état présent des lumières et par la démonstration que, dans l'état actuel de nos connaissances, le système politique peut être rendu entièrement positif.

Enfin, il faut déduire de l'examen de ces deux séries les principales dispositions du projet d'organisation sociale que j'ai présenté, lequel assurerait à la société la plus grande et la plus prompte amélioration possible de son existence (1).

Je vais maintenant, mes chers compatriotes, vous dire le but que je me suis proposé, en vous présentant cette récapitulation à laquelle je n'ai pas dû donner un plus grand développement, mes travaux précédents n'étant encore que des aperçus.

Mon intention a été de répondre d'une manière générale aux critiques qui ont déjà été faites de mon ouvrage, . ainsi qu'à celles qui pourront en être faites par la suite.

Ma réponse à ces critiques est que l'examen de mon ouvrage doit porter sur l'ensemble de mes quatre travaux, puisqu'ils sont liés ensemble de manière à former un tout systématique, qui, par sa nature, ne peut être critiqué utilement dans ses détails qu'après avoir été examiné dans son ensemble.

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