‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 123 sur 131 · A MESSIEURS LES JURÉS · texte numérisé non relu

A MESSIEURS LES JURÉS

tjLi i)Oivi;.NT l'no^o^"CElt sur l'acclsatiox intentée conthe ll.i.

Mkssielus,

Monsieur le procureur du Roi m'a traduit devant VOUS, pour avoir inséré dans la première livraison de ["Organisateur le passage suivant :

« Nous supposons que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers physiologistes, ses cinquante premiers mathématiciem, ses cinquante premiers poètes, ses cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers sculpteurs, ses cinquante premiers musiciens, ses cinquante premiers littérateurs (1);

(I) Plnsii'urs pi-isonnes m'ont conseillé de supprinn r Ip surplus d<^ la nimu'nclaluie «les ditTérenles classes d'industriels. Je n'ai pas voulu lairr •'••Ile suppression, parre que je désire conslaler riinpiirl.TUrc que tiuilci

— :và() —

« Ses cinquante premiers mécaniciens, ses cinquante premiers ingénieurs civils et militaires, ses cinquante premiers artilleurs, ses cinquante premiers architectes, ses cinquante premiers médecins, ses cinquante premiers chirurgiens, ses cinquante premiers pharmaciens , ses cinquante premiers marins, ses cinquante premiers horlogers ;

« Ses cinquante premiers banquiers, ses deux cents premiers négociants, ses six cents premiers cultivateurs, ses cinquante premiers maîtres de forges, ses cinquante premiers fabricants d'armes, ses cinquante premiers tanneurs, ses cinquante premiers teinturiers, ses cinquante premiers mineurs, ses cinquante premiers fabricants de draps, ses cinquante premiers fabricants de coton, ses cinquante premiers fabricants de soieries, ses cinquante premiers fabricants de toile, ses cinquante premiers fabricants de quincaillerie, ses cinquante premiers fabricants de faïence et de porcelaine, ses cinquante premiers fabricants de cristaux et de verrerie, ses cinquante premiers armateurs, ses cinquante premières inaisons de roulage, ses cinquante premiers imprimeurs, ses cinquante premiers graveurs, ses cinquante premiers orfèvres et autres travailleurs de métaux;

« Ses cinquante premiers maçons, ses cinquante prentiers charpentiers, ses cinquante premiers menuisiers, ses cinquante premiers maréchaux, ses cinquante premiers serruriers, ses cinquante premiers couteliers, ses cinquante premiers fondeurs, et les cêfit autres personnes

les classes d'industriels ont à mes yeux, et doivent avoir aux yeux de toute la nation; mais le lecteur que cette nomenclature ennuiera, peut se dispenser de lire cette énumération. et sauter deux alinéas, sans <iue cela nuise à la s^iite des idées.

rl(' fliveia i'ttits )ii>ii ilésitjiu's, h's plus vapablcs dans les sciences, dans les beaiix-arts et dans les arts et métiers, faisant en tout tes trois mille premiers savants, artistes et artisans de France (1) ;

u Comme ces hommes sont les Franniis les pins essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits lesplus importants, ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation et qui la rendent productive dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et métiers, ils sont réellement la fleur de la société française; ils sont de tous les Français les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui liâtent le plus sa civilisation ainsi que sa prospérité : la nation deviendrait uti corps sans âme, à l'instant oii elle les perdrait; elle tomberait immédiatement dans un état d'infériorité vis-à-vis des nations dont elle est aujourd'liui la rivale, et elle contimiermi à rester subalterne à leur égard, tant qu'elle n'aurait pas réparé cette perte, tant qu'il ne lui aurait pas repoussé une tête. Il faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur; car les hommes qui se distinguent dans les travaux d'une utilité positive sont de véritables anomalies, et la nature n'est l)as prodigue d'anomalies , surtout de celles de cette espèce.

« Passons à une autre supposition. Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et

i) On ne désigne orilinairi'HH'nl par artisans que les siniplfs ouvnoi's : pour éviter les circonlocutions, nous entendons par celte expression tou» <'eux qui s'occupent de produits matériels, savoir : les cultivateurs, les l'abricants. les commerçants, les banquiers, et tous les commis ou ouvrieis qu'ils flUJiloieul.

métiers, mais qu'elle ait le malheur de perdre le même jour Monsieur, frère du Roi, Monseigneur le duc d'Angouléme, Monseigneur le duc d'Orléans-, Monseigneur le duc de Bourbon, Madame la duchesse d'Angouléme, ^Madame la duchesse de Berry, Madame la duchesse d'Orléans, Madame la duchesse de Bourbon et Mademoiselle de Condé;

« Qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la Couronne, tous les ministres d'État (avec ou sans département), tous les conseillers d'État, tous les maîtres de requêtes, tous ses maréchaux, tous ses cardinaux, archevêques, évêques, grands vicaires et chanoines, tous les préfets et les sous-préfets, tous les employés dans les ministères, tous les juges et, en sus de cela, les dix mille prop7iétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement ;

« Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu'ils sont bons, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de trente mille \ individus réputés les plus importants de l'État, ne leur I causerait de chagrin que sous un rapport purement senti- I mental, car il n'en résulterait aucun mal politique pour I l'État :

« D'abord, par la raison qu'il serait très facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes : il existe un grand nombre de Français en état d'exercer les fonctions de frère du Roi aussi bien que Monsieur; beaucoup sont capables d'occuper les places de princes tout aussi convenablement que Monseigneur le duc d'Angouléme, que Monseigneur le duc de Bourbon ; beaucoup de Françaises seraient aussi bonnes princesses que Madame la duchesse

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d' Amjoulème , que Madame la duchesse de Berry, que Mesdames d'Orléans, de Bourbon et de Coudé.

« Les antichambres du château sont pleines de courtisans prêts à occuper les places de grands o/ficiers de la Couronne; l'armée possède une grande quantité de militaires aussi boîis capitaines que nos maréchaux actuels. Que de cotnmis valent nos yninistres d'État! Que d'administrateurs plus en état de bien gérer les affaires des départements que les préfets et les sous-préfets présentement en activité! Que d'avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges! Que de curés aussi capables que' nos cardinaux, que 7WS archevêques, que nos évéques, que nos grands vicaires et que nos chanoines! Quant aux dix mille propriétaires vivant noblement, leurs héritiers n'auraient besoin d'aucun apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu'eux.

« La prospérité de la France ne peut avoir lieu que par l'effet et en résultat des progrès des sciences, des beauxarts et des arts et métiers; or, les princes, les grands officiers de la Couronne, les évéques, les maréchaux de France, les préfets et les propriétaires oisifs ne travaillent point directement aux progrès des sciences, des beaux-arts et des arts et métiers; loin d'y contribuer, ils ne peuvent qu'y nuire, puisqu'ils s'efforcent de prolonger la prépondérance exercée jusqu'à ce jour par les théories conjecturales sur les connaissances positives; ils nui^^ent nécessairement à la prospérité de la nation, en privant, comme ils le font, les savants, les artistes et les artisans du premier degré de considération qui leur appartient légitimement ; ils y nuisent, puisqu'ils emploient leurs moyens pécuniaires d'une manière qui n'est pas directement utile aux sciences, aux beaux-arts et aux arts et métiers; ils y nuisent,

puisqu'ils prélèvent annuellement sur les impôts payés par la nation une somme de trois à quatre cent millions, sou.s le titre d'appointements, de pensions, de gratifications, d'indemnités, etc., pour le paienieni de leurs travaux qui lui sont inutiles.

« Ces suppositions ynettent en évidence le fait le plus important de la politique actuelle; elles placent à un point de vue d'oii l'on découvre ce fait dans toute son étendue et d'un seul coup d'œil (1) ; elles prouvent clairement, quoique d'une manière indirecte, que l'organisation sociale est peu perfectionnée ; que les hommes se laissent encore gouverner par la violence et par la ruse, et que l'espèce humaine, politiquement parlant, est encore plongée dans rimmt^ ralité ;

ce Puisque les savants, les artistes et les industriels, qui sont les seuls hommes dont les travaux soient d'une utilité positive à la société , ne marchent qu'après les princes et les autres gouvernants qui ne sont que des routiniers plus ou moins incapables ;

« Puisque les dispensateurs de la considération et des autres récompenses nationales ne doivent, en général, ta prépondérance dont ils jouissent qu'au hasard de la naissance, qu'à la flatterie, qu'à l'intrigue ou à d'autres actions peu estimables;

(( Puisque ceux qui sont chargés d'administrer les

(I) Lacilalion faite par Saint-Simon dans ses Lettres au jury, s'arrrlik cette ptiraso; nous avons donné la suite du morceau tel qu'il a été puljlii> en léte de la première livraison de VOrganisatenr. Ce morceau est celui que Rodrigues a réimprimé, en 184.8, sous ce titre : Paroles d'un mort, en y ajoutant neuf paiagraplies (mprunlés à une autre livraison de l'Organisateur.

Note des kditf.i i;s.

affaires publiques se partagent entre eux, tous tes ans, la moitié (le l'impôt, et qu'ils n'emploient pas un tiers des rontributions dont ils ne s'emparent point personnellement d'une manière qui soit utile aux administrés.

« Ces suppositions font voir que la société actuelle est véritablement le monde renversé :

« Puisque la nation a admis pour principe fondamental que les pauvres devaient être généreux à l'égard des riches, et qu'en conséquence les moins aisés se privent journellement d'une partie de leur nécessaire pour augmenter le superflu des gros propriétaires ;

<c Puisque les plus grands coupables, les voleurs généraux, ceux qui pressurent la totalité des citoyens et qui leur enlèvent trois ou quatre cents millions par an, se trouvent chargés de faire punir les petits délits contre la société;

« Puisque l'ignorance, la superstition, la paresse et le goût des plaisirs dispendieux forment l'apanage des chefs suprêmes de la société, et que les gens capables, économes et laborieux ne sont employés qu'en subalternes et comme des instruments ;

« Puisque, en un mot, dans tous les genres d'occupations, ce sont des hommes incapables qui se trouvent chargés du soin de diriger les gens capables; que ce sont 'SOUS le rapport de la moralité i les hommes les plus immoraux qui sont appelés à former les citoyens à la vertu et que, sous le rapport de la justice distributive, c-e sont les grands coupables qui sont pi'éposés pour punir les fautes des petits délinquants. »

M. le procureur du Roi m'accuse sur ce passage d'avoir manqué de respect aux princes de la famille rovale.

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