‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 124 sur 131 · UM · texte numérisé non relu

UM

La citalion qui sert de base à cette inculpation vous est présentée par M. le procureur du Roi, isolément de tout ce qui la précède et de tout ce qui la suit. Ce n'est point ainsi que vous la jugerez, Messieurs; votre impartialité m'en est un garant. Car cette assertion n'étant qu'un cas très particulier d'une assertion extrêmement générale, c'est sur celle-ci, telle qu'elle est développée dans mon ouvrage, que vous fixerez toute votre attention pour examiner ma culpabilité.

L'observation que j'ai exposée ne porte pas exclusivement sur les princes de la famille royale, et même elle ne les concerne que d'une manière fort accessoire et fort indirecte. Elle embrasse la totalité des membres du gouvernement, et c'est contre le mode d'administration des affaires publiques qu'elle est essentiellement dirigée.

J'ai dit que la société est actuellement coordonnée d'après deux systèmes d'organisation absolument opposés, l'un qui gouverne les affaires générales, l'autre qui dirige tous les travaux particuliers. En partant de ce fait incontestable, j'ai comparé, sous le rapport de la capacité, de la moralité et de l'utilité sociale, les fonctionnaires publics, qui sont les chefs de l'ancien système, et nos premiers savants, nos premiers artistes et nos premiers industriels, qui sont les chefs du nouveau.

A l'aide d'une double supposition, j'ai mis en évidence l'immense supériorité morale de ces derniers sur les premiers. Considérant ensuite l'état présent de la société, j'ai f\iit voir combien il est monstrueux que la distribution de la considération et du pouvoir social soit absolument an rebours de cet ordre positif des supériorités.

Je vous le demande, Messieurs, eu faisant cette observation générale, était-il en mou pouvoir de garder le silence sur la famille royale, qui se trouve à la tête de l'ancien système politique (1)? Pouvais-je ne pas la comprendre dans une comparaison qui portait sur l'ensemble de ce système? Si je me fusse abstenu, quel est le lecteur qui n'aurait pas suppléé à une omission aussi maladroite et, j'ose dire, aussi ridicule?

Ainsi, Messieurs, si je suis coupable d'un manque de respect, ce n'est point certainement envers les princes de la famille royale, c'est envers tout le système politique actuel. Si j'ai commis un délit, c'est celui d'avoir prouvé que le mode d'administration des affaires publiques est très en arrière de l'état présent des lumières, et d'avoir indiqué dans quelle direction il faudrait marcher pour établir un meilleur ordre social.

Ce délit. Messieurs, si toutefois cela en est un, je l'ai considérablement aggravé depuis que M. le procureur du Roi m'a mis en accusation; car j'ai publié, depuis celte époque, une deuxième livraison de Y Organisateur, dans laquelle j'ai prouvé, par des observations historiques, que le système politique, à la tète duquel la famille royale est placée, a toujours perdu de sa force et de son crédit, depuis le onzième siècle jusqu'à ce

(1) La famille royale est considérée par tout le monde, et elle-même se considère comme étant à la tète de l'ancien système politique : c'est pour ce motif que j'ai dû en parler dans ce sens. Mais, de lait, la famille royale peut aisément, et aussitôt qu'elle le voudra avec fermeté, se placer à la léte du système politique nouveau. Il y a plus, c'est le seul moyen de salut pour elle, dans la position dangereuse où l'ont mise les deux aristocraties aciiiollfuifnl •'xislant'.'s, dont elle continue à faire si imprudemment ses alliées

— -lOi —

jour. J'ai déinontrë en même temps et de la même manière que, pendant cette période, l'ordre des choses dans lequel la société doit avoir pour directeurs suprêmes de ses affaires générales, les artistes, les savants et les industriels les plus distingués, s'est successivement constitué dans tous les détails, et que le moment est arrivé où il doit remplacer entièrement et pour jamais le système qui l'a précédé.

Tel est donc le véritable délit sur lequel je dois être jugé. La question étant ainsi posée, je ne crains pas de vous avouer. Messieurs, que non seulement je suis très loin de me regarder comme coupable par la publication de ce travail, mais que je crois avoir rendu un grand service à la nation française et avoir bien mérité de la patrie.

Quoi ! le gouvernement lui-même se plaint tous les jours (et avec raison) qu'il n'y a plus de doctrines, et il s'opposerait aux tentatives faites pour en établir de nouvelles? On veut cesser d'être en révolution, et on interdirait l'examen des questions politiques fondamentales, ce qui est évidemment le seul moyen de conduire à une organisation calme et stable?

M'opposerait-on cette objection misérable que je n'ai pas mission pour entreprendre cet examen? Mais il est évident, 3Iessieurs, que le législateur réel, de droit comme de fait, n'est pas celui à qui une nation contîe le pouvoir de faire des lois, mais bien celui qui trouve la combinaison politique dont elle a besoin. Ce n'est ni le brevet de pair, de ministre ou de conseiller d'État, ni même l'élection de député, qui confère le droit de discuter les principes fondamentaux de l'organisation sociale, ce sont des études convenables, des

- ÀO:i -

travaux historiques spéciaux, et la méditation philosophique.

Vous n'ignorez pas, Messieurs, que les novateurs ont toujours été persécutés; mais la nature de mes juges me rassure pleinement sur le sort qui m'est réservé. Galilée a été accusé pour avoir démontré une vérité nouvelle du premier ordre, parce que cette démonstration tendait à renverser des doctrines alors toutes puissantes, et Galilée a été condamné. Mais Galilée fut jugé par des inquisiteurs, et ce sont mes pairs qui vont décider entre M. le procureur du Roi et moi.

Il" LETTRE.

Mkssiklks,

J'ai répondu, dans la lettre précédente, à la partie matérielle de raccusalion intentée contre moi ; je vais examiner dans celle-ci la partie morale de cette accusation.

M. le procureur du Roi a cru que X Organisateur était écrit dans un esprit hostile à l'égard de la maison de Bourbon ; il a cru que cet ouvrage pouvait nuire à la famille royale. Telle est certainement la véritable raison qui l'a déterminé à me faire un procès. Or, c'est surtout cette partie de son opinion qui est erronée et dont j'ai le plus à cœur de démontrer la fausseté.

Je commencerai, Messieurs, par vous faire ma profession de foi sur la maison de Bourbon.

En résumant la conduite des Bourbons depuis huit siècles qu'ils occupent le trône, je trouve que le trait le plus marqué de leur caractère politique a été la bonté, c'est-à-dire une protection spéciale accordée par eux aux communes contre l'aristocratie.

J'ai une conviction si intime de cette vérité, que je suis en état de la démontrer à toute personne qui oserail la nier.

— idS —

Eu effet, la Fiance est, de tous les grands pays de l'Europe, celui où la féodalité avait été le plus rabaissée avant la révolution, et c'est incontestablement par le soin des Bourbons qu'elle a été abattue.

Ma profession de foi à l'égard des Bourbons est, Messieurs, qu'il est très désirable pour la nation française que cette dynastie occupe le trône, tant que la royauté subsistera en France. Cette déclaration, j'ose vous l'affirmer. Messieurs, est franche , nette, et pure de toute arrière-pensée.

Messieurs, aimer les Bourbons et ne pas les secourir dans le danger où ils se trouvent, c'est les aimer fort mal, et ce n'est point là ma manière. J'ai donc cherché comment je pouvais leur être utile; j'ai étudié leurs rapports avec la nation, depuis la naissance de leur dynastie jusqu'à ce jour; je me suis appliqué à découvrir quelle est la véritable origine des dangers auxquels ils sont exposés aujourd'hui, et par quel moyen ils peuvent recouvrer le calme et la sécurité. Voici le résumé succinct de mes réflexions sur ce sujet.

Depuis Hugues Capet jusqu'à Louis XIV, tous les Bourbons ont eu pour alliés et pour soutiens leurs fidèles communes. C'est à la tète de ce parti formidable qu'ils ont combattu et terrassé le pouvoir papal, ainsi que le parti des grands féodaux, qui osaient tenir tète à la royauté et traiter avec elle d'égal à égal.

Louis XIV, après avoir commencé par suivre la direction de ses ancêtres, a hni par l'abandonner. Il a reçu des mains de ses prédécesseurs le plus grand pouvoir royal qui ait jamais été exercé en France; il aurait dû partager avec les communes les conquêtes faites, à l'aide de leur coopération, sur le clergé et

— «no -

sur la noblesse. Au lieu de cela, il s'est occupé d'enrichir de nouveau, et aux dépens des communes, l'ancienne aristocratie militaire et théologique. Il lui a rendu des pouvoirs très étendus, sous la condition : 1" de la part des nobles et des prêtres, de reconnaître que c'était de lui qu'ils tenaient leur nouvelle existence; 2" d'en faire à son profit l'usage qu'il lui plairait d'ordonner contre les communes, qu'il s'est mis dès ce moment à traiter comme des vaincus. En un mot, Louis XIV a commis la faute énorme et déplorable de se liguer avec ses ennemis réels contre ses amis véritables.

La fausse direction qu'il a donnée à la royauté, a été suivie par ses successeurs. C'est là ce qui a été la cause véritable de notre crise révolutionnaire, parce que les communes se sont trouvées déçues des espérances légitimes qu'elles avaient dû concevoir, parce qu'elles ont été foulées par la royauté , qui a prolongé à leurs dépens l'existence de l'aristocratie, en lui donnant sur l'impôt un dédommagement aux propriétés et aux droits féodaux qu'elle avait perdus dans la lutte contre la royauté et la nation gauloise réunies.

Enfin, c'est h cette même direction qu'il faut rai> porter le principe réel des dangers imminents auxquels la maison de Bourbon est exposée dans ce moment.

Il est nécessaire de compléter l'observation précédente, en remarquant qu'une erreur nouvelle, et dans le même sens, s'est réunie dans l'esprit du roi à celle qu'il avait reçue de ses derniers prédécesseurs.

Une nouvelle aristocratie, l'aristocratie créée par Bonaparte, s'est formée en France pendant l'absence

des Bourbons. Le Roi, à sou retour, a cru devoir aussi accorder sa protection à cette aristocratie.

Tel est donc l'état présent des choses : le Roi a lié sa cause à celle de deux aristocraties contre les intérêts des communes, ses alliées naturelles et d'enfance.

Cette combinaison adoptée par les Bourbons est évidemment fausse, et elle est la cause de tous les malheurs qui sont prêts à fondre sur la dynastie.

Il est nécessaire, il est urgent que les Bourbons ouvrent les yeux sur cette erreur capitale, et qu'ils s'efforcent de la rectitier. Encore un peu de retard, et peut-être il ne sera plus temps.

Il est difficile de décider précisément laquelle des deux aristocraties est la plus ennemie des Bourbons : elles ont des manières différentes de les haïr et de travailler à leur ruine.

Les institutions, de même que les individus, ne changent point de caractère; l'ancienne aristocratie a conservé le sien. Elle cherche à ramener la royauté k son niveau, à faire du roi un primus inter pares. Ainsi, elle tend directement à détruire la royauté, telle qu'elle a été constituée par le cardinal de Richelieu, en résultat des travaux de ses prédécesseurs.

L'aristocratie de Bonaparte veut expulser les Bourbons, parce qu'elle veut à tout prix un roi sorti de la classe plébéienne. Le Roi a beau combler les nouveaux nobles de places et d'honneurs, il n'a jamais trouvé et il ne trouvera jamais eu eux que des ingrats. Malgré le masque hypocrite dont ils se couvrent, haine aux Bourbons est et sera toujours le premier sentiment de la nouvelle féodalité.

Il est urgent pour les Bourbons de revenir à leur

(combinaison, faite et suivie par les fondateurs de leur dynastie. 11 est nécessaire qu'ils se liguent de nouveau avec les conununes contre les deux aristocraties actuellement existantes.

Par quel moyen le Roi peut-il renouveler son alliance avec les communes, et mettre sur le champ en activité les forces de la nation travaillante et morale, contre la double classe dominatrice , fainéante , immorale et consommatrice du produit des travaux faits par les hommes utiles? Voici, Messieurs, quel est ce moyen :

1*" Que le Roi charge son ministère de faire savoir aux artistes et aux savants qui composent l'Institut :

Que S. M., désirant donner à la nation l'organisation la plus conforme aux intérêts des communes, qu'il regarde comme la véritable nation française, il les charge de lui faire connaître les dispositions politiques qui seraient le plus agréables et le plus utiles aux Français producteurs.

2° Que S. M. charge également son ministère de faire savoir i\ la Banque de France, à toutes les chambres de commerce et au conseil des manufactures, qu'elle désire connaître leurs opinions sur les moyens de diminuer l'impôt sans nuire au service public, et de l'administrer le plus économiquement possible.

Si ces mesures sont prises promptement, j'ose répondre sur ma tête que la royauté sera affermie dans les mains des Bourbons pour tout le temps qu'elle durera en France, et qu'ils pourront l'exercer avec sécurité.

Si ces mesures ne sont pas prises promptement, j'ose prédire que les Bourbons n'occuperont pas le trône de France pendant un an.

J'avais déjli fait une prédiction de ce genre (1) au mois de novembre 1814 : elle s'est réalisée bien peu de temps après. Puisse celle que je fais aujourd'hui être démentie par les événements!

{\) Voyp/. In lirnclmre ayaiil pour lili.- : Df i<i Beorgtiui.siilion de la Sociélé euroiteenne, cliap V.

Page 1