‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 125 sur 131 · III" LETTRE · texte numérisé non relu

III" LETTRE

Messieurs,

Je dois des remercîments à M. le procureur du Roi, car il m'a rendu un service important en me traduisant devant vous.

Après quarante ans de travaux, je suis enfin parvenu à trouver le système politique qui convient k l'état présent des lumières ; je suis parvenu à découvrir la combinaison d'organisation sociale qui doit se constituer en remplacement du régime contre lequel la nation s'est insurgée en 4789 (1). Mais les moyens pour utiliser cette découverte me manquaient entièrement; je ne savais comment m'y prendre pour fixer l'attention publique sur mon travail. M. le procureur du Roi a levé cette difficulté en me mettant en accusation.

Messieurs, la lutte politique qui existe en France, en ce moment, a lieu entre deux aristocraties, savoir : l'ancienne aristocratie et celle que Ronaparte a constituée. Ce sont ces deux aristocraties qui forment les deux partis qui existent dans la chambre des pairs; ce sont elles qui siègent, l'une au côté droit, l'autre au

;i) Voije: rili-loir.- (U> ma vie polilicinc à la fin dp celle letlrc. T. II. 55

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côté ^î^uclie de l;i (.'hnnilii'o (l(^s députés (1). Les membres de ces deux ni'istocraties obstruent toutes les avenues du trône; les avocats de ces deux aristocraties, savoir : d'une part, le Conservateur et le journal des Débats, de l'autre, la Minerve et le Constitutionnel, se partagent l'attention publique; ils ne parlent ni les uns ni les autres des intérêts des communes; ils rendent compte de tous les événements, de toutes les productions littéraires, mais ils gardent un silence obstiné sur les efforts que je fais pour planter le drapeau communal. Ils classent au nombre des utopies le projet do faire administrer les affaires de la nation par les artistes, par les savants et par les industriels; ils conservent avec soin, les uns et les autres, le préjugé que la nation travaillante doit être dirigée, et, qui pis est, gouvernée par la nation fainéante et incapable.

En un mot. Messieurs, je n'avais aucun moyen de me faire écouter ni de la nation ni de la famille royale, quand M. le procureur du Roi m'a rendu le service de m'intenter ce procès, quand il a eu la bonté de me donner une tribune : cette tribune est, à la vérité, peu commode; mais qu'importe, le point essentiel était d'être écouté.

Je vais profiter. Messieurs, de la circonstance qui me procure l'attention publique, pour vous présentei-, en aperçu, quelques considérations politiques qui me paraissent mériter l'examen attentif de la nation tra-

(I) Je no piTlrniis pas dire que tous les membres du colé gnuclie de l:i Cliambre soient des lionripartistes, mon intention est seulemeiil d'émettre l'opinion que le coté gauche est soumis à l'espiit et aux inlérels de l'aristocratie créée par Bonaparte.

vaillaule, ainsi que de la laiiiille royale. Ce scia l'objet (le la lettre suivante.

(histoihe de ma vie politique.)

Je suis parti de Fraiiee pour rAiiiérique, ci dix-huit ans; j'ai combattu pendant cinq ans pour la liberté des Américains, et je suis revenu dans ma patrie dès l'instant que leur indépendance a été reconnue par l'Angleterre.

Peu de temps après mon retour en France, il se manifesta un mouvement politique en Hollande, et le résultat de cette révolution fut l'expulsion du stalhouder. Je m'étais rendu dans ce pays, où je suis resté pendant tout le temps que cette révolution a duré. Je m'étais donné pour tâche dans la vie, d'éclaircir la question de l'organisation sociale, et je sentais que pour me mettre en état d'atteindre ce but, je devais beaucoup observer.

J'ai voyagé ensuite pendant plusieurs années en Angleterre, en Espagne, en Allemagne et dans plusieurs autres parties de l'Europe.

Je suis revenu en France en 1789, et depuis cette époque je n'en suis point sorti. Pendant tout le cours de la révolution française, j'ai joué constamment et uniquement le rôle de spectateur et d'observateur; car je n'ai occupé aucune place politique sous aucun des gouvernements qui se sont successivement établis.

Sous le régime de Robespierre, j'ai supporté ma part (les persécutions que tous les honnêtes gens ont éprouvées ; j'ai été mis en prison, et j'y suis resté pendant onze mois au secret.

Au retour du roi, j'ai coiiinieucé à produire mon opinion sur l'organisation sociale. J'ai publié un ouvrage ayant pour titre V Industrie. J'ai exposé dans cet ouvrage que les industriels, que les artistes et les savants devaient être considérés comme les véritables chefs de la nation, qu'ils devaient, par conséquent, être exclusivement chargés de l'administration générale de ses affaires.

La publication de ce nouveau principe d'organisation sociale a fait une grande sensation dans le public, et cependant l'ouvrage n'a pas obtenu un succès suffisant pour qu'il m'ait été possible de le soutenir.

Après avoir cessé cette première tentative, je me suis mis à repenser le principe que j'avais produit, et j'ai reconnu que la cause du non-succès de mon entreprise avait été la faute suivante, que j'avais commise dans l'exposition de mes idées.

Je m'étais adressé d'abord aux industriels, je les avais engagés à se mettre à la tête des travaux nécessaires pour établir l'organisation sociale que réclame l'état présent des lumières ; je les avais stimulés à être les instigateurs et les directeurs de cette grande révolution philosophique.

De nouvelles méditations m'ont prouvé que l'ordre dans lequel les choses devaient marcher, était les artistes en tête, ensuite les savants, et les industriels seulement après ces deux premières classes.

C'est dans cet ordre que je présente mes idées dans y Organisateur, et j'ai déjà la satisfaction de voir plusieurs de nos artistes les plus distingués, ainsi que de nos savants les plus estimés, approuver mon travail et s'être déclarés partisans do mon système.

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