IV» LETTRE
Messieurs,
Nous n'aurons jamais une idée nette de notre véritable situation politique actuelle, tant que nous nous bornerons à la considérer en elle-même, sans l'étudier relativement à ce qui l'a préparée et engendrée. Il est même indispensable de remonter dans l'observation du passé jusqu'à une époque très reculée, puisqu'il faut évidemment prendre pour point de départ l'époque où le système politique que le progrès des lumières tend aujourd'hui à faire disparaître s'est définitivement organisé, et où le système qui tend à se constituer aujourd'hui a pris naissance.
J'ai entrepris cette tâche dans la deuxième livraison de Y Organisateur . Je n'essaierai point de vous présenter ici, en peu de mots, le résumé d'un travail qui n'est lui-même qu'une suite de résumés d'un très grand nombre de faits historiques : cela serait absolument impossible. Je vais m'attacher seulement à vous indiquer quelques observations générales sur les rapports qui ont existé jiis(|ii'à présent entre la royauté et les
communes, et je les appliquerai à notre situation présente.
Hugues Capet , fondateur de la dynastie des Bourbons, est monté sur le trône à peu près au moment où le pouvoir temporel a achevé de se constituer, pai" rétaiîlissement d'une hiérarchie militaire régulièrement organisée. C'est presque à la même époque que les communes ont commencé à se former en France. Ainsi, la dynastie actuelle et les communes françaises doivent se regarder comme ayant pris naissance en même temps.
C'est aussi depuis Hugues Capet que la lutte entre les deux éléments du pouvoir temporel, c'est-à-dire le pouvoir royal et le pouvoir féodal, s'est fortement prononcée. La royauté, pour se soustraire à l'action des grands barons, qui voulaient la tenir en tutelle et réduire le roi à n'être qu un primus inte?- pares, imagina de se liguer avec les communes, aussitôt qu'elles furent affranchies, pour renverser la féodalité, leur ennemie commune. C'est à cette sage combinaison, inviolablement suivie par nos rois jusqu'à Louis XIV, que l'autorité royale a dû toutes ses conquêtes sur le pouvoir féodal. C'est par la formidable assistance des communes que la royauté est graduellement parvenue à subalterniser absolument la féodalité, et qu'entln, sous Louis XIV, elle a réduit les nobles à borner toute leur ambition au rôle de courtisan.
Pendant cette longue période, les rapports entre la royauté et les communes ont été, dB part et d'autre, ce qu'ils devaient être : il y a eu toujours réciprocité. En reconnaissance de l'appui prêté par les communes, la royauté les a protégées à son tour dans le développe-
nient de leur existence politique. En retour de l'accroissement d'autorité que les communes lui ont procuré, le pouvoir royal a diminué peu à peu l'arbitraire que la féodalité faisait peser sur elles.
Une alliance ainsi fondée sur la communauté d'intérêts et cimentée par la réciprocité dans le partage des conquêtes faites de concert sur la féodalité, a dû être solide et durable. Elle le fut jusqu'à Louis XIV. Mais, sous le règne de ce prince, malbeureusement très ambitieux et très peu éclairé tout à la fois, il s'est opéré un changement dans le rapport de la royauté avec les communes, changement qu'il est très essentiel d'observer avec soin, parce qu'il a été le véritable principe de toutes les fautes que la royauté a commises depuis, et de tous les malheurs qui lui sont arrivés, ainsi qu'aux communes.
Louis XIV, après avoir terminé la lutte commencée par ses prédécesseurs, ligués avec les communes contre la féodalité, voulut regarder cette lutte comme ayant été entreprise uniquement au profit de la royauté. Croyant ne plus avoir besoin des communes, il cessa de les traiter en alliées. Au lieu de se regarder comme le chef de la nation travaillante, il aima mieux devenir le protecteur de cette même féodalité, que ses ancêtres avaient vaincue et avilie, et que lui-même avait achevé d'anéantir et de dégrader.
Par cette faute capitale, Louis XIV lia les intérêts de la royauté à ceux d'une aristocratie caduque, et les sépara de ceux des communes, son appui le plus solide. Tous les rapports primitifs furent alors renversés par la royauté, et à son grand détriment futur. Elle voulut changer ses anciens ennemis en serviteurs, et celte