‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 130 sur 131 · SUITE A LA BROCHURE · texte numérisé non relu

SUITE A LA BROCHURE

DES BOURBONS ET DES STUARTS

De l'ancien et du nouveau système politique.

Deux conditions principales devaient être remplies avant que la morale pût devenir une science positive, avant que la politique pût prendre la morale pour guide, avant que l'espèce humaine pût se donner uniorganisation sociale solide, c'est-à-dire combinée directement dans l'intérêt de la majorité.

La première de ces conditions était que l'imagination des hommes se fût calmée, que le goût du merveilleux eût diminué, que la métaphysique eût perdu la plus grande partie de son crédit, en un mot, il fallait que les connaissances positives eussent fait assez de progrès et que la raison eût acquis assez de force, pour que les hommes comptassent davantage sur leurs combinaisons scientifiques et sur leurs travaux industriels, que sur leurs croyances, leurs prières et leurs pratiques religieuses, pour obtenir l'amélioration de leur sort. "'

Or, cette première condition est aujourd'hui parfaitement remplie non seulement en France, mais encore dans toute l'Europe.

Elle est remplie par les princes; car, en formant la Sainte-Alliance, les grandes puissances ont subalternisé la papauté, ainsi que les clergés de toutes les sectes religieuses, et par là les princes ont prouvé qu'ils ont plus de confiance dans leurs combinaisons positives et dans celles de leurs ministres pour terminer la crise actuelle, que dans le pouvoir théologique et l'aptitude des prêtres pour perfectionner l'organisation sociale.

La disposition des peuples à cet égard est encore plus fortement prononcée.

Que des manufacturiers et des missionnaires arrivent aujourd'hui en même temps dans le même lieu, les premiers proposant du travail, les seconds appelant l'attention des croyants sur leurs sermons : la classe la plus vigoureuse et la plus capable se porte en foule vers les premiers ; les partisans des autres n'ont aucune importance ni aucun crédit dans la société.

Quant à la seconde condition, voici en quoi elle consistait.

Il fallait que la masse de la population, c'est-à-dire que la plus grande partie des travailleurs eût acquis la capacité suffisante pour être en état de conduire euxmêmes leurs affaires.

Or, cette capacité, ils font certainement acquise généralement partout en Europe, mais particulièrement en France.

Les ouvriers occupés de la culture en ont fourni des preuves incontestables, lors de la vente des domaines nationaux. Plusieurs milliers de simples journaliers sont devenus subitement propriétaires territoriaux et la plupart ont, dès le principe, administré leur propriété avec beaucoup de sagesse et d'intelligence.

Dans toute l'Europe occidentale, les ouvriers de toutes les classes traitent de gré à gré avec les entrepreneurs et gèrent eux-mêmes leurs affaires; ils ont donc la prévoyance et l'acquis nécessaires. Il y a plus : un grand nombre d'entre eux parviennent à devenir chefs de travaux industriels importants ; ce qui prouve que la capacité, pour les travaux de Tutilité la plus positive, est généralement répandue dans la masse de la population.

Je résumerai ces considérations fondamentales en disant : — le système d'organisation sociale n'a pu être jusqu'à ce jour que provisoire, parce que la majorité de la population se trouvait dans un état d'ignorance qui nécessitait qu'elle restât en tutelle. — Voilà ce que j'appelle I'ancien système.

Les lumières se sont accrues; l'état des choses a totalement changé : ce changement remarquable surtout chez les Français, nécessite l'établissement d'ua régime analogue, qui, pour être solide, doit être combiné directement dans l'intérêt de la majorité, et c'est cette combinaison que j'appelle le nouveau système.

Dans l'ancien, les dispositions principales devaient avoir pour objet de donner beaucoup de force au gouvernement et d'établir solidement le pouvoir des premières classes sur les dernières; car l'état d'ignorance du plus grand nombre rendait très difficile le maintien de l'ordre social.

Les considérations relatives à l'emploi des forces de la population, pour procurer à la masse des jouissances morales et une existence agréable, n'ont pu être envi-

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sagées, dans l'organisation de ce système, que comme des considérations secondaires, puisque la principale affaire était de constituer la société, c'est-à-dire de faire l'éducation de la masse.

Dans le nouveau système, au contraire, les dispositions principales doivent avoir pour objet d'établir clairement et de combiner le plus sagement possible le projet des travaux à faire par la société, pour améliorer publiquement et moralement l'existence de tous ses membres ; et les considérations relatives aux précautions à prendre pour maintenir l'ordre social, ne doivent être envisagées que comme d'une importance secondaire, parce que, dans l'état actuel de la civilisation, l'ordre social est très facile à maintenir, La division qui s'est introduite dans les travaux a lié complètement les hommes ensemble. Les choses sont arrivées au point que chacun dépend de ses voisins.

L'expression : Système d'organisation sociale est très pompeuse; elle en impose à beaucoup d'esprits : beaucoup de personnes se figurent que cette question est tellement compliquée, tellement abstraite, qu'il leur est impossible de se former une opinion claire à ce sujet. Cependant, en réalité, un système d'organisation sociale n'est autre chose qu'un acte d'association, et toute personne qui se fait une idée nette de la manière dont un acte d'association doit être conçu, se trouve en état de juger très pertinemment du système d'organisation sociale qui convient à l'état présent des choses, des lumières et de la civilisation. Peu de mots suffiront pour prouver ce que je viens d'avancer.

Le point le plus important de tout contrat d'union

est si positivement de stipuler l'objet de l'association et de l'énoncer en tête de l'acte ; l'opinion à cet égard est si généralement formée, que le dernier clerc de notaire ne procéderait pas autrement, s'il était chargé d'un semblable travail, dans le cas où il s'agirait d'unir des hommes en corps de nation, de même que si l'association n'avait pour objet que de fabriquer des allumettes.

Eh bien! h aucune époque, notre système d'organition sociale ne fut conçu de cette manière. Qu'on examine l'ancien régime, ainsi que toutes les constitutions qui ont été faites depuis le commencement de la révolution, sans en excepter la Charte, et l'on verra que l'objet de l'association des citoyens qui composent la nation française n'a jamais été stipulé.

De cette omission il a dû résulter, et il est résulté en effet, que chacun de ceux qui se sont trouvés à la tète du gouvernement, a pu diriger les efforts de la nation de la manière qui lui a été le plus agréable. Ainsi, la France a vu successivement :

Le bon Henri, formé par une éducation virile, et dégagé de tout préjugé religieux, travailler avec ardeur au bien-être de la classe la plus nombreuse de la nation, et, secondé de son ami Sully, faire tous ses efforts pour réaliser le vœu si cher à son cœur, le vœu de la poule au pot ;

Louis XIII faire des processions l'affaire la plus importante de l'État et s'en rapporter h la sainte Vierge de la prospérité de l'association nationale dont il était chargé de diriger les intérêts ;

Louis XIV et son ministre Louvois écraser les finances de l'État par des guerres entreprises pour leur bon

plaisir réciproque, et consommer la ruine de la nation par la construction du palais de Versailles;

Le Régent préférer les conseils du cardinal Dubois à ceux des hommes probes, tels que mon aïeul le duc de Saint-Simon (1);

Et Louis XV achever la démoralisation de la cour, en gouvernant la nation du fond du Parc-aux-Cerfs ou des boudoirs de la Dubarry.

Admettons que tous les princes dont je viens de résumer la conduite aient eu des intentions pures et le désir sincère d'améliorer le sort des Français, toujours est-il vrai de dire que la direction de la chose publique a subi toutes les modifications de leurs goûts, de leurs passions, de leurs caractères : ce qui, certes, ne serait point arrivé, si la base de l'association nationale eût été posée, posée comme elle devait l'être.

A présent, récapitulons ce qui s'est passé depuis le commencement de la révolution.

L'assemblée constituante a tout bouleversé et n'a rien construit; elle a fait beaucoup de métaphysique, mais elle n'a précisé aucune des idées qui doivent servir de base à l'organisation sociale; elle a beaucoup diminué l'importance de la royauté, mais elle n'a point anéanti les pouvoirs dont elle a prouvé l'inutilité; elle s'en est emparée, et les a exploités.

La Convention a changé la forme du gouvernement; elle a établi la République ; mais elle n'a ni précisé, ni

(1) Voypz 1p^ Mémoire» du duc de Saint-Simon.

limité les pouvoirs du gouvernement qu'elle a constitué, de manière que l'action des gouvernants sur les gouvernés a été plus forte à cette époque qu'elle ne l'avait jamais été sous l'ancien régime.

Le Directoire a concentré la force du gouvernement républicain dans son enceinte; les cinq directeurs se la sont partagée ; ils se la sont ensuite disputée et s'en sont arraché mutuellement les lambeaux.

Bonaparte a travaillé à remettre la Nation sous le joug, en lui faisant perdre de vue les principes qu'elle avait proclamés au commencement de la révolution, en la rendant conquérante, en créant une nouvelle dynastie, une nouvelle noblesse, un nouveau clergé.

Enfin, le gouvernement actuel emploie tous ses efforts pour persuader à la Nation que le seul bonheur auquel elle ait à prétendre est d'alimenter le faste et la fainéantise des courtisans, des nobles et des prêtres, en se résignant aux humiliations et aux impertinences qu'il plaît à ces classes parasites de lui faire essuyer.

Mes compatriotes.

Je reviens à ce que je vous ai dit au commencement de ce chapitre, et voici les idées sur lesquelles je désire fixer votre attention.

La vérité est que deux conditions principales devaient être remplies par vous avant que vous pussiez faire un bon contrat social.

La première de ces deux conditions était que votre imagination se fût calmée, que votre goût pour le merveilleux eût diminué , et que vous comptassiez

davantage sur vos travaux que sur vos patenôtres pour l'amélioration de votre sort.

La seconde condition était que la masse de la population, c'est-à-dire que la plus grande partie des travailleurs eût acquis la capacité suffisante pour être en état de conduire eux-mêmes leurs affaires.

La vérité est que vous avez dans ce moment parfaitement rempli ces deux conditions préliminaires, et que vous vous trouvez, par conséquent, tout à fait en mesure de vo us lier par un bon contrat social.

Enfin, la vérité est que le premier article de votre contrat social doit stipuler, le plus clairement possible, les principaux objets que vous vous proposez dans votre association.

Je terminerai ce chapitre par une déclaration importante :

Je déclare que, tout en improuvant formellement ce qui a été fait depuis le commencement de la révolution, je considère toutes les constitutions qui ont été établies, la Charte comprise, comme des expériences dont la Nation avait besoin pour découvrir le système d'organisation sociale qui pouvait convenir h l'état de ses lumières et de sa civilisation.

Du nouveau système.

Ce qui servira de base au nouveau système sera un travail par lequel les désirs communs à tous les Français, ainsi que les moyens qui devront être employés pour les satisfaire, seront clairement exprimés.

Je vais, mes chers compatriotes, vous faire connaître par aperçu les idées qui domineront dans ce travail.

Je vous dirai d'abord : il est évident que l'intention de tous les Français est d'améliorer leur existence au physique et au moral.

Précisons maintenant les idées sur le bonheur physique et sur le bonheur moral d'une nation.

Vous conviendrez que le pays où les hommes sont le mieux nourris, le mieux logés et le mieux vêtus, où ils peuvent voyager le plus facilement, et se procurer partout les nécessités, ainsi que les douceurs de la vie, est celui où ils sont le plus heureux sous le rapport physique.

Vous conviendrez également que si, dans ce même pays, l'intelligence des hommes est développée; s'ils sont capables d'apprécier les beaux-arts; s'ils connaissent les lois qui régissent les phénomènes naturels, ainsi que les procédés au moyen desquels on peut les modifier; enfin, s'ils sont bienveillants à l'égard les uns des autres, leur bonheur, sous le rapport moral, est le plus grand possible.

Voyons maintenant quels sont les moyens à employer pour procurer aux Français le double avantage du bonheur moral et du bonheur physique.

Pour atteindre à celui-ci, il est nécessaire que les travaux de culture, de fabrication et de commerce soient encouragés et favorisés autant que possible. On doit exciter par l'appât d'avantages particuliers, toutes les entreprises ayant pour objet la construction des canaux, des chemins et des ponts, ainsi que les dessé-

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