‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 27 sur 131 · COMPARAISON ENTRE LES ROMAINS ET LES ANGLAIS · texte numérisé non relu

COMPARAISON ENTRE LES ROMAINS ET LES ANGLAIS

Je ne veux pas établir cette comparaison d'une manière directe ; mon intention est seulement de constater la similitude jusqu'à un certain point, et sous un certain rapport, des relations que les Romains ont eues avec les Grecs et de celles que les Anglais ont entrepris d'établir avec les peuples du continent de l'Europe.

Rome, située au centre de la Grande Grèce, était une colonie grecque, ou du moins elle était entourée de colonies qui avaient été envoyées par les Grecs. Ses législateurs, Romulus, Numa, et peut-être d'autres dont les noms ne nous sont pas parvenus, ont donné à la population élémentaire de la nation romaine, une constitution radicalement dilîérente de celle de tous les autres peuples grecs. Ils ont donné à cette constitution des bases religieuses et politiques essentiellement diftérentes.Le Polythéisme était bien la religion commune aux Grecs et aux Romains, mais il y avait cette différence que, pour les Grecs, de quelque nation qu'ils fussent, les temples de Delphes et d'Olympie étaient les plus respectés, tandis que, pour les Romains, les Dieux Lares étaient les premières divinités.

La confiance que les Grecs avaient dans les Oracles de Delphes et de Jupiter Olympien, donnait le moyen aux prêtres attachés au culte de ces temples de rappe-

lei' chacun des membres de cette société politique aux intérêts généraux, de fixer leur attention sur ces intérêts généraux, de les rendre prépondérants sur le sentiment de patriotisme national. Si les Romains avaient eu pour objet de premier respect religieux un temple commun à eux et à leurs voisins, Sabins, Volsques, Veïens, etc., ces différents peuples se seraient trouvés former une confédération dans la Grande Grèce, comme les Grecs dans l'ancienne Grèce; mais l'attachement de prédilection qu'on leur avait inspiré pour leurs Dieux Lares enflammait leur patriotisme et éteignait en eux tout sentiment d'intérêt commun avec leurs voisins.

L'institution religieuse, sous quelque aspect qu'on l'envisage, est la principale institution politique. Sous son rapport passif, c'est la croyance. Eh bien! des peuples qui sont voisins et qui ont des croyances différentes sont presque nécessairement en guerre. Sous le rapport actif qui est l'interprétation des volontés divines par les prêtres, quand des nations voisines n'ont pas de prêtres formant un même corps sacerdotal, les prêtres de chacune d'elles embrassent les intérêts de chacune d'elles, et n'ayant pas d'intérêts plus généraux, ne s'opposent point à une ambition qu'ils partagent.

Les Romains, par l'effet de l'exaltation de leur patriotisme, sont parvenus à dominer tous leurs voisins, ce qui, comme je l'ai dit, n'aurait pas eu lieu s'ils avaient été unis à eux par un lien religieux. Il sera facile maintenant d'apercevoir le trait de ressemblance entre la politique des Romains et celle des Anglais.

Depuis l'origine de la société européenne jusqu'à l'époque de la révolution de Luther, les Anglais ont été unis

aux peuples du continent par un lien religieux; aussi leur ambition nationale s'est renfermée, jusqu'à cette époque, dans de certaines bornes ; mais à l'époque de la révolution de Luther, leur politique a tout à fait changé; ils ont totalement brisé les liens religieux qui les unissaient aux peuples du continent; la religion qu'ils ont adoptée est une religion nationale, elle n'existe que chez eux : elle est la religion anglicane. Dès ce moment, ils ont conçu le projet de subalterniser, à leur égard, la masse entière de la population européenne et ils finiront par y parvenir, si les Européens ne les forcent pas h se rattacher à eux par une institution générale commune. Ceci n'est qu'un aperçu que je ne pousserai pas plus loin pour le moment; je reviendrai sur ce sujet quand je parlerai des modernes. Je passe à l'esquisse que j'ai annoncée d'une comparaison entre la crise politique dans laquelle nous nous trouvons engagés, et celle dans laquelle les Romains ont été plongés lors de la chute de la République.

L'idée d'une loi générale régissant l'Univers est à celle de plusieurs lois particulières réglant les phénomènes des diverses branches de la Physique, comme celle d'un seul Dieu à celle du Polythéisme. Il y avait mille ans environ que le Polythéisme était établi en Grèce, quand les Romains qui l'avaient adopté en se l'appropriant au moyen de quelques modifications, se sont trouvés plongés dans la crise politique la plus forte dont l'histoire fasse mention, à l'occasion du passage de l'idée de plusieurs Dieux à celle d'un seul. C'est ce changement dans l'idée générale qui a été la grande cause du désordre épouvantable dans lequel le vaste Empire des Romains s'est trouvé pendant plu-

sieurs siècles, étal de désordre qu'on n'a, jusqu'à présent, attribué qu'à des causes secondaires. Je ne puis, à cette occasion, m'empêclier de remarquer que bien peu de personnes sont en état de raisonner sur les grands faits, que beaucoup de personnes doivent aimer la lecture de l'ouvrage intitulé : Les grands événements par les petites causes, et que cependant, cet ouvrage n'a pu être, n'a été que le développement d'une conception essentiellement vicieuse, puisque tout effet est nécessairement proportionné à sa cause; ce dont il résulte, pour en faire application au cas présent, que le plus grand désordre dans lequel la société se soit trouvée, depuis qu'elle s'est élevée h une certaine hauteur de civilisation, a nécessairement été occasionné par la plus grande cause morale qui puisse agir sur les hommes éclairés. Or, cette cause est évidemment le changement de l'idée la plus importante de toutes, de celle qui est la plus générale, et qui, par conséquent, sert de lien à toutes les autres; il est évident, en un mot, que le passage du Polythéisme au Théisme a dû occasionner la plus grande crise dans laquelle l'espèce humaine se soit trouvée.

Je vais parler maintenant de l'état de crise dans lequel nous nous trouvons, et je dis que cette crise (qui est extrêmement violente, puisque toute l'Europe est en guerre, et que les armées se composent aujourd'hui, en comprenant les combattants des deux côtés, de plusieurs millions d'hommes) est nécessairement déterminée par la plus grande cause. Or, la cause qui peut agir le plus fortement ^ur la société, est un changement, un perfectionnement dans l'idée, dans la croyance générale.

(Test effectivement celle qui agit; c'est pour la classe instruite le passage de l'idée de plusieurs lois particulières réglant les phénomènes de diverses branches de la physique, à celle d'une seule et unique loi les régissant tous.

Il est piquant d'observer d'une part qu'il y a maintenant mille ans que les savants arabes, sous le calife Al Mamoun, ont fondé les sciences d'observation, et qu'ils ont, par conséquent, conçu les lois particulières régissant les phénomènes des différentes branches de la physique et que c'est précisément le même temps qui s'est écoulé entre l'époque à laquelle le Polythéisme était enseigné par les prêtres égyptiens h leurs initiés, et celle où la masse entière de la population passa à la croyance de l'existence d'une seule cause. Je me sers de l'expression cause, et non de celle Dieu, parce qu'elle me conduit naturellement à une explication importante, ce que l'autre expression n'aurait pas fait.

La croyance h une seule cause a été bien solidement fondée par Socrate ; mais cette croyance était susceptible d'un perfectionnement que l'esprit humain n'a, comme on voit, accompli qu'après des travaux qui ont duré bien des siècles. Il y avait deux manières de concevoir l'idée : Une seule cause. Dans l'une, c'était l'imagination qui jouait le rôle capital, dans l'autre c'était l'observation et le jugement. L'esprit humain a nécessairement commencé par imprimer à l'idée : Vue seule cause, le cachet de l'imagination, car l'imagination est une faculté qui s'est développée, dans l'espèce comme dans l'individu, avant celle du raisonnement.

J'ai dit plus haut que le développement de l'intelli-

geiice générale avait suivi la inème marche que celui de l'intelligence individuelle, et cette observation ne doit pas être perdue de vue, puisqu'elle tend h éclaircir la question qui nous occupe. Un enfant qui se heurte contre une pierre se fâche contre elle, il lui dit : Méchante pierre! Sa vive imagination lui adresse des reproches, il la regarde comme un être animé. A cet âge, il y a surabondance de vie, on anime tout (1). Dans l'âge mûr, c'est tout le contraire; on ne se sent plus surabondance de vie, on n'est plus porté k la considérer comme si abondamment répandue dans la nature. Enfin et sans pousser la comparaison plus loin, il est tout naturel que les hommes aient commencé par animer la cause de tous les effets arrivant dans l'Univers ; il est également naturel qu'ils envisagent aujourd'hui cette cause comme étant une loi, et cela par un grand nombre de raisons dont je vais énumérer les plus importantes.

1° La croyance à un Dieu ne fait que reculer la difficulté, car cette croyance ne dispense pas de l'étude de la nature, puisqu'elle n'éclaire aucunement l'esprit sur les lois auxquelles l'Univers est assujetti (2), et cette croyance peut être regardée comme une superfétation, puisqu'elle deviendrait absolument inutile si l'on parvenait à la parfaite connaissance de ces lois.

2° La croyance à un Dieu sans la croyance à la révé-

(1) Ces mots : Dans l'âge mûr, c'est tout le contraire ; on ne se sent plus surabondance de vie, on n'est plus porté a la considérer comme si abondamment répandue dans la nature, manquent dans Tédilion donnée par M. Enfantin. Note des ÉDiTEuns.

(2) La fin de celte phrase manque dans l'édition donnée par M. Enfantin.

KOTE nES ÉnlTEl'llS.

— Ji() —

lation ne serait d'aucune utilité, comme l'a fort bien prouvé le chancelier d'Aguesseau, puisque celte croyance ne donne par elle-même aucune règle de conduite. Or, la croyance à la révélation a dû cesser, dès le moment que les connaissances acquises se trouvant très en avant de celles des hommes qui ont parlé au nom de Dieu, les erreurs contenues dans les Écritures réputées divines ont été mises en évidence.

3° Le bon sens est choqué de la quantité de contradictions qui se trouvent dans le système théologique. Dieu est présenté comme tout-puissant, on dit qu'il a eu, en créant l'homme, l'intention de le rendre heureux, et il n'en vient pas à bout. Dieu est parfait, dit-on, et h la page suivante on parle de sa colère contre l'homme. Dieu est d'une prévoyance sans bornes, et cependant l'homme jouit du libre arbitre. L'homme doit être puni de ce qu'il fait de mal et récompensé de ce qu'il fait de bien ; ces récompenses et ces châtiments n'ayant lieu que dans une autre vie, les bons ne sont point encouragés ni les mauvais contenus par l'exemple. — Quand on rétléchit sur le système théologique, on ne peut s'empêcher, d'une part, d'admirer cette conception, pour l'époque à laquelle elle a été produite; d'autre part, d'être frappé de la distance énorme à laquelle elle se trouve de l'état actuel des lumières, et, par conséquent, de la nécessité de la perfectionner sous tous les rapports (1) et de substituer à la crainte de l'enfer la démonstration physiologique que celui qui cherche son

(1) Ces mois : sous tous les rapports et de substUuer a la crainte de l'enfer, manquent dans l'éililion donnre par M. Enfantin qui écrit : surtout sous le rapport : produire la démonstration p/iysiolofjique.... etc.

Note oes éditeiks.

bonheur dans une direction qu'il sait être nuisible h la société est toujours puni par un effet inévitable des lois de l'organisation.

Revenons maintenant à la comparaison principale, je veux parler de celle entre la crise dans laquelle l'esprit humain s'est trouvé lors de l'établissement du Théisme, et celle dans laquelle il est engagé dans ce moment.

Cicéron, un des plus grands politiques de son époque, a dit, dans son ouvrage Sur la Nature des Dieux :

« Ego vero eas defendam, semperque defendi, nec « me ex mea opinione quam a majoribus accepi de cultu « deorum immortalium, alius unquam oratio, aut docli « aut indocti movebit. Sed cum de religione agitur, « T. Coruncanium, P. Scipionem, P. Scœvolam, pon- « titices maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut « Chrysippum sequor; habeoque C. La^lium augurem « eumdem sapientem quem potius audiam de religione « dicentem in illa ratione nobili, quam quemquamprincicc pem stoïcorum.Cùmque omnis populi romani religio « in sacra et in auspicia divisa sit, tertium adjunctum « sit, si quid prgedictionis causa ex portentis et mons- « tris Sybillse interprètes aruspicesve monuerant; « harum ego religionum nullam unquam contemnen- « dam putavi; mihique ita persuasi Romulum auspi- « ciis, Numam sacris constitutis fundamenta jecisse « nostrge civitatis quae unquam protectô sine summà « placatione Deorum immortalium tanta esse potuis- « set (1). »

(< ; Traduction : Je la défendrai comme je l'ai toujours défendue, et jamais riiscours de savant nid'iguorant no me feraqiiitter ladoctrine que j'ai reçue

Cicéroii aurait dû s'apercevoir que le Polythéisme étant usé, cette croyance qui était très en arrière de l'état des lumières étant devenue tellement ridicule que lui-même disait souvent qu'il ne concevait pas comment deux augures pouvaient se regarder sans rire, on ne pouvait rendre la vigueur à cette ancienne religion, et qu'elle serait inévitablement remplacée par une nouvelle mieux proportionnée h l'état des lumières.

Aujourd'hui beaucoup de personnes très instruites et très capables commettent la même faute que Cicéron, elles voudraient rendre h une religion usée sa vigueur; comme lui, elles font des plaisanteries sur le paradis, l'enfer, la maternité de la Vierge, le paradis terrestre, l'infaillibilité du Pape, de même qu'il en faisait sur les aruspices; et, comme lui, elles voudraient que ces idées qui sont l'objet de leurs plaisanteries, fussent respectées.

Une comparaison secondaire découle de celle que nous venons d'établir. Cicéron ne croyait pas à la pos-

(Ic nos pèrps touchant le culte des dieux immortels. Car, lorsqu'il s'agit de religion, ce sont les grands pontifes, T. Coruncanius, P. Scipion,P. Scsevola, que je suis, et non pas Zenon, Clcanthe ou Chrysippe; et je m'attache à G. Lœllus, l'augure, cet homme si distingué qu'en cette matière j'écouterai plus volontiers (dans son discours si remarquable), qu'aucun des princes du stoïcisme; et puisque toute la religion du peuple romain se trouve divisée en sacritices et en auspices auxquels s'ajoutent en troisième lieu les prédictions et les avis que les interprètes de la Sybille et les aruspices tirent des prodiges et des faits extraordinaires, je n'ai jamais pensé qu'on pût di>daigner aucune de ces pratiques et je suis demeuré convaincu que Romuluset Numa, en établissant, le premier, les auspices, le second, les sacrifices, ont tous deux été les vrais fondateurs de notre république qui certainement n'aurait jamais pu, sans la protection toute spéciale des dieux immortels , atteindre au degré de puissance où elle est parvenue. De naturà Deoriim.

sibililé de l'établissement d'un nouveau système religieux;'beaucoup de personnes aujourd'hui regardent comme impossible l'établissement d'un nouveau système de croyances. Une religion bien supérieure par sa morale au Polythéisme s'est cependant établie peu de temps après les assurances données par Cicéron et une multitude d'autres penseurs de cette époque; on peut avec confiance dire de même aujourd'hui qu'un système de ce genre, dont la morale sera très supérieure à celle du Christianisme, s'établira nécessairement avant peu de temps, qu'il est le seul moyen pour nous de sortir du bourbier et d'aller en avant. Tout pas rétrograde ne peut que nous être inutile ; heureusement il nous est impossible.

Page 1