DEUXIEME PARTIE
EXAMEN DES KAITS.
Apebçu des travaux scientifiques du dix-septièine siècle.
Dans les premières années du dix-septième siècle, les hommes ont commencé à raisonner sur le mécanisme de leur intelligence, en basant leurs raisonnements sur des observations. Bacon a pris la plume dans
ces circonstances : il a signalé, par ses travaux, la dernière grande époque de l'histoire de la science; il a entrevu la bonne méthode ; il s'est particulièrement attaché à observer les grandes opérations de l'intelligence ; il a su distinguer la marche synthétique de la marche analytique; il a mis cette obseiTation abstraite à la portée des esprits les plus ordinaires, au moyen des ingénieuses comparaisons qu'il a employées.
Bacon a adopté la marclie synthétique : il s'est placé au point de vue scientifique général ; il a embrassé la science d'un coup-d'œil ; il a divisé et sous-divisé méthodiquement la masse des connaissances acquises; il a, suivant sa propre expression, développé un nouvel organe de notre intelligence.
Enfin Bacon a entrevu, et il a présenté, par aperçu, les deux idées suivantes :
l" Celle qu'il fallait procéder à l'organisation d'un nouveau système scientifique;
4" Celle qu'il fallait procéder synthéliquement à l'organisation de ce système.
Descartes a commencé à écrire peu de temps après Bacon : il a suivi l'impulsion donnée par ce novateur en philosophie générale: il a éclairci ses aperçus, il a perfectionné son plan ; il l'a mis à exécution; il a procédé à l'organisation d'un nouveau système scientifique ; il a procédé, par voie de synthèse ; il a créé le système des tourbillons, conception sublime, à laquelle nous devons l'essor pris par les sciences positives (i).
(1) Braucoup de personnes considèrent Descartes et Bacon comme di?ux philosophes rivaux, inventeurs tous les deux , chacun de son côté , du projt-t d'organisation d'un nouveau système scientifique. Ces personnes metti'ut en parallclu les travaux de ces deux auteurs; elles comparent leurs
C'est Descartes qui a organisé l'insurrection scientifique. C'est lui qui a tracé la ligne de démarcation entre les sciences ancienne et moderne ; c'est lui qui a planté le drapeau auquel se sont ralliés les physiciens pour attaquer les théologiens; il a arraché le sceptre du monde des mains de l'imagination, pour le placer dans celles de la raison ; il a posé le célèbre principe : L'homme ne doit croire que les choses avouées par la raison
ocrils, et accordent la supériorité à celui des deux qui leur parait avoir 1 mieux traité la question.
Cette manière de voir, qui a été adoptée par l'École, ne me parait pas bonne.
Bacon est né le 22 janvier 1365 ; Descartes le 2 avril 1596 ; ainsi Bacon avait 36 ans, lorsque Dcscaites est né; ainsi il avait 52 ans, lorsque Descaries a atteint sa seizième année.
Je demande maintenant :
1° S'il est possible que Descartes ait conçu le projet de changer le système scientifique, avant d'avoir atteint l'âge de 16 ans?
2° Si on peut concevoir la possibilité que Descartes n'ait eu, pendant le cours de son éducation , aucune connaissance des idées émises par Bacon ?
A la première question, je réponds :
Le projet d'organiser un nouveau système scientifique a été le plus grand résultat qu'ait donné la combinaison des idées les plus abstraites. Par la nature des choses , il est impossible que la première formation d'un pareil plan ait eu lieu dans le cerveau d'un individu âgé de moins de 16 ans.
Je réponds à la seconde question :
Il y avait plus de dix ans que les principaux ouvrages de Bacon avaient été publiés, lorsque Descartes est sorti du collège de la Flèche; et je crois que toute personne sensée, qui prendra la peine d'y réfléchir, sera convaincue de l'impossibilité que le jeune Descartes, avide comme il l'était de grandes idées , ait ignoré, jusqu'à sa sortie dn collège , le projet que Bacon avait conçu, et pour l'exécution duquel il avait fait appel à tous les savants du globe.
Les idées générales peuvent être comparées au musc : on n'a besoin, ni devoir, ni de toucher le musc, pour en sentir l'odeur; aussitôt qu'une nouvelle idée générale est émise, la pensée humaine subit son inflaence.
ET CONFIRMÉES PAR l'expkrienck ; principe qui a foudroyé la superstition ; principe qui a cliangé la face morale de notre planète.
Descartes a commencé par démontrer que les connaissances acquises jusqu'à lui n'avaient qu'une valeur de matériaux, il a donné à cette démonstration le titre modeste de doute métucdique ; ii a peint ensuite, avec énergie, l'attitude audacieuse de son esprit : Donnezmoi (a-t-il dit) DE LA MATIÈRE ET DU MOUVEMENT, JE VOUS FERAI UN MONDE.
Descartes, qui avait autant d'adresse que de force, a su se mettre à l'abri des persécutions du clergé, sans entraver la marche de sa pensée, sans gêner son émission; il a fait la déclaration formelle qu'il reconnaissait l'existence de Dieu, et il n'a fait jouer aucun rôle aux idées révélées, il n'a soumis sa croyance à aucune d'elles ; il ne les a considérées que comme des aperçus scientifiques, produits par des hommes de génie, k une époque où l'humanité était encore dans l'ignorance, parce qu'elle était dans l'enfance.
L'École a suivi, jusque vers la fin du dix-seplième siècle, l'impulsion qui lui avait été donnée par Bacon et par Descartes : en résumant ses travaux pendant ces cent années, on trouve :
1" Qu'elle a mis en évidence les défauts les plus essentiels de l'ancien système, qui n'était autre chose que le système religieux;
2" Qu'elle a construit un premier échafaudage pour commencer l'édification d'un nouveau système.
Nota. L'Académie des sciences a cto fondée avanl la fin du dix-seplicnie siècle. Ainsi, avant la fin du dix-septicmc siècle, le corps des savants Dovalears a eu un commencement dexistence politique.
SUITE DE L'EXA.>rEN DES FAITS.
Aci;R(.;r des travaux scicnlilHiucs du dix-huitième sièclo
i'i;i:.MiiiKE l'AivriE.
Nos yeux se fatiguent quand nous envisageons pendant longtemps les choses d'un même point de vue. Nous cessons alors de découvrir entre elles de nouveaux rapports ; nous cessons même de percevoir clairement ceux que nous avions d'abord aperçus.
Il y avait près de cent ans que l'École considérait les choses A priori; l'École était fatiguée : les yeux scientifiques de l'humanité n'avaient plus la faculté de percevoir de nouveaux rapports; la science ne faisait plus de progrès. On posait force principes, mais on n'en tirait aucune conséquence; les systèmes se multipliaient. L'atelier scientifique travaillait avec ardeur ii forganisation d'un monde idéal, et il négligeait fétude du monde existant. On s'occupait exclusivement de métaphysique; on avait totalement perdu la physique de vue; on n'observait plus les faits. Locke et Newton prirent la plume dans ces circonstances. En observant la marche scientifique qu'ils ont suivie, on serait tenté de
croire qu'ils avaient, fait le raisonnement et l'accord suivants, avant de se lancer dans la carrière :
Raisonnement que je suppose avoir été fait par Locke et par Newton.
L'entreprise faite par Descartes ne pouvait être terminée ni par un homme, ni par une génération, ni par les travaux réunis des diverses générations qu'un siècle voit naître. Cette entreprise est la plus importante ; elle est la plus vaste que l'esprit humain pouvait faire; elle est, par conséquent, celle dont l'exécution demande le plus de temps. L'organisation d'un nouveau système scientifique exige différents genres d'opérations ; elle exige la répétition des mêmes opérations ; car chacune (les diverses opérations, la première fois qu'elle est faite, ne peut avoir qu'une valeur d'ébauche : une ébauche générale était la première opération à faire. Descartes a fait cette opération ; il l'a très-bien faite : son système des tourbillons est une admirable ébauche générale du nouveau système scientifique.
Descartes avait fixé, avec une grande précision, le but vers lequel devaient tendre les organisateurs du nouveau système en disant : l'homme ne doit croire que
LES CHOSES avouées PAR LA RAISON ET CONFIRMÉES PAR l'eXPÉ- RIENCE.
Descartes a marché directement au but qu'il avait déterminé; il a fait, sur la route qui y conduit, tout le chemin qu'il lui était possible de faire. Le système des tourbillons n'a rien qui choque la raison : ainsi Descartes a rempli la première condition qu'il avait imposée.
Le système des tourbillons ne donne point une expli-
cation satisfaisante des faits particuliers; c'est-à-dire, ce système n'est point confirmé par l'expérience; c'est-à-dire, Descartes n'a point satisfait à la seconde condition qu'il avait imposée. Cette imperfection du système des tourbillons ne doit pas nous étonner; elle est résultée de la nature des clioses qui ne permet point à l'expérience de devancer l'invention.
Le trésor des connaissances humaines n'était pas encore suffisamment fourni de faits observés; il n'y avait pas encore suffisamment de matériaux acquis pour la construction d'un nouvel édifice scientifique, lorsque Descartes a entrepris de l'élever : il n'était donc pas possible à ce philosophe d'avoir un succès complet dans son entreprise.
Il faut démolir l'édifice construit par Descartes; il faut conserver précieusement les matériaux qui ont été employés à sa construction ; il faut ajouter de nouveaux matériaux à ceux qui résulteront de cette démolition; il ûuit travailler à la découverte de nouveaux faits, et ajourner la construction de l'édifice, jusqu'à l'entier approvisionnement de matériaux; il faut, en un mot, cesser d'envisager les choses a priori et les considérer A posteriori; il faut abandonner, pour le moment, la marche synthétique et adopter la marche analytique.
Convention que je suppose avoir eu lieu entre Locke
et Newton. *
Nous considérerons la science comme divisée en deux parties : science des corps bruts, et science des corps organisés. 3Ioi, Newton, je m'attacherai à l'étude des corps bruts; et moi, Locke, je me livrerai à celle
des corps organisés. Chacun de nous, dans la catégorie qu'il adopte, observera les laits particuliers, et remontera des faits particuliers aux faits généraux. Ni l'un ni l'autre de nous ne s'occupera des idées scientifiques du premier ordre de généralité, de celles qui peuvent servir de lien aux faits observés dans les deux catégories; ni l'un ni l'autre de nous ne tentera de se placer au point de vue scientifique général ; ni l'un ni l'autre ne travaillera à l'organisation générale du nouveau système scientifique.
Nous déclarons à l'humanité que nous admirons les travaux de Descartes, et que notre intention est de marcher vers le but qu'il a indiqué, de continuer l'entreprise qu'il a faite, de perfectionner, en un mot, le système scientifique, dont il a commencé l'organisation.
Si nous adoptons une marche différente de celle suivie par Descartes, ce n'est pas que nous improuvions la sienne; c'est par la raison qu'il nous est impossible de nous soustraire à la loi de la nature.
Généraliser, particllariser, sont des actions aussi nécessaires a la vie morale, que celle de la systole et de la diastole a la vie physique ; ce sont des facultés que
l'esprit humain EXERCE ALTERNATIVEMENT PENDANT DES TEMPS ÉGAUX.
Or, Descartes s'étant occupé de généraliser, nous devons nous attacher à particulariser, et laisser, à nos successeurs, le soin de généraliser les idées particulières que nous produirons. Descartes ayant suivi la marche synthétique, nous devons prendre celle de
l'analyse ; Descartes ayant considéré les choses a priorf, nous devons les envisager a posteriori.
L'esprit humain doit procéder alternativement à rassembler des matériaux et à les employer à la construction de l'édilice scientifique. Descartes a employé les matériaux importés en Europe par les Sarrasins, et ceux fournis par Copernic, Kepler et Harvey. Notre tâche est de rassembler de nouveaux matériaux que nous laisserons à la disposition du premier génie supérieur qui paraîtra après nous.
TRAVAUX SCIE^TIFIQUES