CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Les travaux qui ont pour objet le progrès de la science, ne sont pas les seuls dont l'École s'occupe. Il est une loi à laquelle les savants sont soumis de même que les autres hommes. Tout homme, toute coalition d'hommes, de quelque nature qu'elle soit, tend a accroître SON pouvoir. Le militaire avec le sabre, le diplomate avec ses ruses, le géomètre avec le compas, le chimiste avec les cornues, le physiologiste avec le scalpel, le héros par ses actions, le philosophe par ses combinaisons, s'efforcent de parvenir au commandement, ils escaladent par différents côtés le plateau au sommet duquel se trouve l'être fantastique qui commande à toute la nature, et que chaque homme fortement organisé tend à remplacer.
J'ai rangé dans la première classe, les travaux ayant pour objet direct le progrès de la science. Je place dans cette seconde, les efforts de la nouvelle École pour améliorer son existence sociale.
Je vais parler du grand combat livré à l'ancienne École, et de la victoire éclatante remportée par les savants novateurs sur le clergé défenseur de l'ancien
système, sur le clergé défenseur du système conçu par l'humanité h l'époque de la plus grau'de vigueur de son imagination, et de sa plus grande incapacité en raisonnements.
Vers le milieu du xvni'^ siècle, Dujerot et d'ALEMRERT ont fait appel aux partisans des idées de Bacon, de Descartes, de Locke et de Newton, ils les ont coalisés, ils se sont mis à la tête de cette armée de physiciens pour attaquer les théologiens.
Donnons un coup-d'œil à l'état des choses au moment de la publication du Discours préliminaire de l'Encyclopédie ; faisons un nouvel examen de la marche scientilique suivie depuis Bacon; considérons sous un nouveau point de vue, les faits que nous avons récapitulés. Nous nous sommes jusqu'à présent attachés à jalonner les progrès de la science. Envisageons maintenant les succès obtenus par les savants qui ont travaillé à l'organisation du nouveau système.
A la fin du xvi*' siècle. Bacon avait provoqué une insurrection des lettrés laïcs contre le corps scientihque constitué, c'est-à-dire contre le clergé. Bacon avait planté un drapeau sur le nouveau terrain de la science, et les physiciens s'étaient ralliés à ce drapeau.
Au commencement du xvir siècle. Descartes, en donnant une organisation provisoire au système de physique, avait élevé un grand fanal sur ce même terrain, et tous les privilégiés en organisation, nés postérieurement à lui, s'étaient rassemblés autour de ce i'anal.
Peu d'années après la mort de Descartes, Louis XIV avait institué une académie des sciences, académie qui n'était composée que de physiciens et de géomètres.
L'académie des sciences, dès le moment de sa créa- Jion avait commencé le siège de la place dans laquell les théologiens s'étaient renfermés.
Je me tîgure les principes du système théologique solidifiés formant des remparts, et le clergé réfugié dans l'enceinte de cette fortification. Je me représente les physiciens composant une armée occupée à battre en brèche ces remparts. Enfin, j'envisage Diderot et d'Alembert comme les généraux, sous les ordres desquels les physiciens ont donné un assaut général à la place défendue par les théologiens.
Laissant toute métaphore de côté , il est certain que, depuis l'apparition de Bacon, la considération des physiciens s'est continuellement accrue, et que celle des théologiens a éprouvé une décroissance successive. Mais il est également certain qu'en 1750, époque dont je parle, le clergé jouissait encore d'un grand pouvoir et d'immenses richesses, la Sorbonne était encore le seul tribunal scientifique constitué, le clergé était encore chargé de l'éducation publique. J'atteindrais complètement le but que je me propose dans ce moment, si je faisais connaître bien exactement les moyens employés par les physiciens pour anéantir le pouvoir et la fortune du clergé; car, ainsi que je fai dit au commencement des considérations générales que j'expose, la deuxième classe des travaux scientifiques se compose des travaux de l'École pour améliorer son existence sociale.
C'est une belle partie de fhistoire que celle renfermée depuis Bacon jusqu'à nous; mais les faits compris dans cette période sont très compliqués. Il faudrait être pourvu d'une bien grande force de jugement et
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d'une très grande capacité d'exécution pour rendre compte, d'une manière satisfaisante et distincte, des travaux de démolition de l'ancien système et des efforts faits pour l'édification du nouveau.
Je me représente cet ancien système comme un vaste bâtiment couronné d'une construction élevée telle qu'un clocher dominant une église. Les physiciens avaient commencé par démolir le clocher; mais en 1750, toute la partie inférieure de l'ancien système était encore intacte. C'est cette partie inférieure qui était habitée par la masse ; c'est dans cette partie inférieure que le clergé était descendu, et qu'il continuait à exercer son empire sur le vulgaire ; c'est à la démolition de cette partie que les physiciens ont travaillé sous la conduite de Diderot et de d'Alembert.
Les encyclopédistes, dis-je, ont travaillé bien plus efficacement à la démolition de l'ancien système qu'à la construction du nouveau. Cette opinion (d'après laquelle j'ai placé leur ouvrage dans la seconde classe des travaux scientifiques du xviir siècle), étant neuve, doit être motivée.