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SUR NEWTON

Newton, grand physicien, grand géomètre et grand astronome, n'a su ni généraliser, ni coordonner ses pensées; leur valeur philosophique lui fut entièrement inconnue. Comme Astronome, il a tiré un grand parti de son idée sur la gravitation universelle; comme Géomètre, il a inventé les moyens d'en calculer les effets. Mais il n'a point eu conscience de l'importance de sa découverte; il n'a i)oint vu que les phénomènes de toutes les classes étaient des effets de cette cause ; il a cherché dans les ouvrages théologiques une conception plus capitale que celle enfantée par son cerveau ; il a commenté l'Apocalypse.

C'est très improprement qu'on a donné à la collection des découvertes scientifiques de Newton, le titre de système du monde. Ce savant n'avait point reçu de la nature la capacité philosophique nécessaire pour organiser ses pensées et en former un tout systématique. Il

est entré en contradiction avec lui-même. Ses conceptions les plus capitales sont évidemment en opposition.

Newton a dit d'une part que toutes les parties de l'univers étaient soumises à la gravitation; et d'une autre part, que l'espace entre les corps célestes était vide. N'est-il pas évident que, s'il y avait des vides, la gravitation ne serait pas universelle, qu'elle ne serait que partielle?

S'il existait (disait l'Astronome Newton) de la matière dans l'espace qui sépare les corps célestes, les mouvements de ces corps seraient altérés par le frottement. L'observation ne nous faisant apercevoir aucune altération dans la mécanique céleste, nous devons conclure que les astres se meuvent dans le vide.

L'Astronome Newton aurait pu faire le raisonnement suivant; il ne serait point entré en contradiction avec le Physicien Newton :

S'il existe, dans l'espace qui sépare les astres, une quantité de matière égale à celle qui constitue ces corps, l'action exercée par eux sur le fluide qui les enveloppe doit compenser celle que la masse de ce fluide exerce sur eux ; et, dans ce cas d'égalité de force, il ne doit pas y avoir de frottement.

Le Géomètre Newton raisonnant dans cette hypothèse aurait fait application de sa belle conception (les corps s'attirent en raison directe des masses et inverse du carré de la distance) avec tout autant d'exactitude que dans celle du vide.

Si Newton s'était élevé h des considérations générales, son sens intime se serait révolté contre l'idée du vide. Est-il possible de concevoir l'univers comme for-

mani un tout systématique, et d'admettre des parties (le cet univers comme entièrement dépourvues de valeur; de les considérer comme entièrement nulles dans leurs rapports avec les autres ; d'envisager, en un mot, certaines parties de l'univers comme n'exerçant et ne supportant aucune action?

Ne^^'ton aurait senti, s'il s'était élevé à des considérations du premier ordre de généralité, que l'idée de frottement ne devait point être transportée sans modilication de la mécanique terrestre à la mécanique céleste. La force attractive qui porte au centre de la terre tous les corps existants à sa surface, modifie despotiquement toute action de mécanique terrestre. En mécanique céleste, il faut examiner soigneusement quel peut être l'efTet de la force attractive dans le cas qu'on examine, avant d'introduire l'idée de frottement dans le raisonnement.

En réfléchissant sur la marche de l'esprit humain, et sur l'ordre dans lequel nos idées ont dû s'éclaircir; en se rendant compte des sensations que les solides nous font éprouver, sensations infiniment plus vives, plus claires, plus faciles à calculer que celles résultant de l'action des fluides, on cesse d'être étonné que les Physiciens aient jusqu'à présent considéré les solides comme les grands agents, et les fluides seulement comme des agents secondaires ; et l'on voit clairement que, pour faire faire un pas capital à la science, il est nt'cessaire d'établir une comparaison directe et générale entre l'action des fluides et celle des solides.

Toutes les tentatives faites pour expliquer la transmission de la lumièi'e dans rhypotlièse du vide ont abouti à des résultats absurdes.

Les efforts fait par Newton lui-même et par plusieurs grands physiciens postérieurement à lui pour expliquer la formation des comètes n'ont rien produit de satisfaisant.

Je me suis mis en colère contre Newton, pour lancer plus fortement ma pensée. Je vois que l'intluence exercée par les mânes de Newton est très nuisible aux progrès de la science, et je crie de toutes mes forces à mes contemporains, et en particulier à mes compatriotes : il est temps de changer de route; c'est sur la route A raioui qu'il y a, dans ce moment, des découvertes à faire (1).

(1) Plusieurs personnes m'ont dit que la distinction des deux routes scientifiques, route a priori, route a i'Osteriori, n'avait rien de clair, et qu'elle n'était pas utile. Je vais faire mes elTorls pour éclaircir celle distinction et pour prouver qu'elle est utile.

Fontenelle a dit :

« Descartes et Newton, tous deux génies du premier ordre, ont suivi des « routes très différentes ; l'un prenant son vol hardi, a voulu se placera « la source de tout, se rendre maître des premiers principes par quelques >' idées claires et fondamentales, pour n'avoir plus qu'à descendre aux phé- >' noménes delà nature, comme à des conséquences nécessaires ; Tautre, ■' plus timide ou plus modeste, a commencé sa maixlie par s'appuyer sur •' les phénomènes, pour remonter aux principes inconnus, résolu de les ■ admettre quels que pût les donner l'enchainement des conséquences. « L'un part de ce qu'il entend nettement pour trouver la cause de ce qu'il " voit; l'autre part de ce qu'il voit, pour en trouver la cause, soit claire, '' soit obscure. Les piincipes évidents de l'un ne le conduisent pas toujours .< aux phénomènes tels qu'ils sont. Les phénomènes ne conduisent pas " toujours l'autre à des principes assez évidents. Les bornes qui, dans des « routes contraires, ont arrêté ues hommes de cette espèce, ne sont pas les « bornes de leur esprit, mais celles de l'esprit humain. »

Fontenelle a très bien saisi et clairement exposé la différence des méthodes suivies par Descartes et par Newton ; il a présenté d'une manière piquante l'observation que l'un appris pour but le point de départ de l'autre. Fontenelle n'était qu'un littérateur: il n'a donc pu s'élever à la liautcur de ce point de vue d'où l'on aperçoit rcuchaincmcnt des dccou-.

verlcs el la liaison des grandes conceptions qui ont successive nient emiclu la connaissance humaine ; il ne s'est pas aperçu que l'esprit humain généralisait et i)articularisait tour à tour; autrement il aurait dit :

Descartes ayant généralisé, le génie du premier ordre qui a paru après lui, devait particulariser : nous ne devons donc pas être étonné que Newton ait particularisé.

Newlon ayant particularisé , nous devons généraliser. Le premier homme de génie qui paraîtra généralisera.

Toujours est-il vrai que Foutenelle a reconnu l'existence de deu.x routes scientifiques et qu'il a constaté leur existence ; maintenant, Messieurs les critiques, donnez à chacune de ces routes un nom ; donnez-leur un nom, car c'est le seul moyen pour les distinguer, et ne trouvez pas mauvais que j'aie appelé l'une : roule a priori, et l'autre : route a posteriori.

Socrate a marché sur la route a posteriori, pour passer de la croyance à plusieurs Dieux ou à plusieurs Causes, à l'idée d'une seule Cause. Tous les philosophes déistes qui ont existé depuis lui, ont suivi la roule a priori, puisqu'ils sont tous partis de l'idée d'un seul Dieu, ou d'une Cause unique, pour descendre, par les Causes secondaires, jusqu'à l'examen des faits.

Si je parviens, comme je l'espère, à démontrer que la gravitation universelle est la seule cause de tous les phénomènes physiques el moraux, l'Ecole marchera par la route a priori, puisque tous ses membres partiront de la croyance à la gravitation universelle pour procéder à fexamendes phénomènes.

Je viens de me sen'ir de la division de moral et de physiciue : cette division n'est pas mauvaise en elle-même; mais il est essentiel de ne pas perdre de vue que la meilleure division ne doit avoir pour objet que de mettre de l'ordre dans ses idées, d'en faciliter la combinaison ; en un mot que c'est une formule de mathématiques générales qui donne le moyen de mettre en équation tel ordre de phénomènes avec tel autre. L'École verra, quand elle sera totalement purgée des idées théologiques et qu'elle aura fait de nouveaux progrés en physique générale, qu'il vaudrait mieux étalilir la division générale ; piié>o.mè>es des solides; puénomèxes des fluides. Les phénomènes qu'on appelle aujourd'hui moraux, sont des phénomènes tjui ont le fluide nerveux i)our moteur.

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