‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrineChapitre 56 sur 72 · SUR LA DIVISION DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

SUR LA DIVISION DE L'HISTOIRE

L'Histoire a été jusqu'à présent mal divisée; les différentes divisions successives admises par l'École, ont toutes partagé le temps d'une manière très inégale, et les époques choisies pour déterminer ces divisions n'ont point été prises dans la série générale de développement de l'intelligence humaine ; elles ont toujours été puisées dans la classe des événements secondaires ou locaux. C'est sur les faits politiques, religieux ou militaires que les historiens ont, jusqu'à présent, fixé leur attention; ils ne se sont point placés à un point de vue assez élevé. Condorcet est le premier écrivain qui ait entrepris de rédiger l'histoire de l'esprit humain, et la passion philanthropique qui le dominait lui a fasciné les yeux. Ce n'est point une histoire dont il nous a donné l'ébauche; c'est un roman qu'il a esquissé : il n'a pas vu les choses comme elles sont, mais comme il voulait qu'elles fussent.

Jus(|uà l'époque de Socrate, aucune des quatre peuplades descendues du plateau de Tarlarie, n'avait acquis une bien grande supériorité sur les autres; elles avaient fait, chacune de leur côté, des progrès à peu près égaux. Cljacune d'elles s'était élevée, par ses propres forces, il la conception de la divinité; mais aucune d'elles n'avait conçu cette idée d'une manière bien claire. Socrate est le premier homme connu qui ait fortement imprimé à cette idée le caractère unitaire; il est le premier qui ait annoncé qu'on devait considérer l'idée de Dieu comme un instrument de combinaison scientifique. Il a été le fondateur de la Science générale. Jusqu'à Socrate, les idées n'ont été qu'accolées; il est le premier qui ait commencé à les lier systématiquement.

Depuis Socrate jusqu'aujourd'hui, les travaux scientifiques se sont suivis sans interruption; les septième, huitième, neuvième, dixième, onzième et douzième siècles qu'on a collectivement appelés le moyen âge, n'ont point été des siècles d'une barbarie générale, certaines peuplades que nous appelons barbares étaient alors des gens très policés; ils ont défriché le champ scientifique que nous cultivons aujourd'hui.

Socrate, dis-je, ayant été le premier qui se soit élevé àun point de vue général, ses travaux ont évidemment signalé l'époque qui sépare l'histoire ancienne de l'histoire moderne.

L'histoire se divise donc en deux grandes parties :

Depuis l'histoire de l'espèce humaine jusqu'à Socrate histoire axciexxe.

Depuis Socrate jusqu'à nous . . iustoire moderne.

L'histoire ancienne est pour l'humanité, ce qu'est pour l'individu l'histoire de son enfance; c'est la partie

la moins importante, la moins intéressante et la moins instructive. Les hommes médiocres sont les seuls dont elle puisse fixer l'attention. Le genre de recherches auquel se livrent les auteurs qui fouillent dans la haute antiquité, les empêche de sentir leur incapacité. Ils sont comme les hommes qui fixent les nuages avec attention, et qui y voient la représentation de tout ce qui existe au monde; ou plutôt ils sont comme des aveugles qui voudraient placer les clairvoyants dans les ténèhres pour les rabaisser à leur niveau.

Je propose de partager l'histoire ancienne en deux parties : la première depuis l'origine de l'espèce humaine jusqu'à Moïse; la seconde depuis Moïse jusqu'à Socrate.

Ce qui a précédé Moïse est couvert d'un voile impénétrable pour l'historien; voile épais que l'œil du Physicien physiologiste peut seul percer.

Un jour bien faible éclaire les événements historiques depuis Moïse jusqu'à Socrate. La tradition laisse de grandes lacunes. La chronique est très incomplète. L'historien pourrait cependant présenter un tableau assez intéressant de ces dix siècles, pendant lesquels les Égyptiens ont préparé les succès obtenus par les Grecs dans les beaux arts. Mais jamais cette partie de l'histoire ne sera l)ien faite, par la raison que l'homme se sentant pourvu d'une capacité suffisante, travaillera de préférence à l'histoire moderne. Ce sont les sujets les plus intéressants auxquels les premiers peintres consacrent leurs pinceaux.

Je propose de diviser l'histoire moderne en deux parties.

— ita

PUK.MIKMK l'AHTIK.

Depuis Socrate jusqu'à Mahomet.

SFXOXDE PARTIE.

Depuis Mahomet jusqu'à nous.

Je fais observer d'abord que cette division partage le temps en parties égales. Il s'est écoulé deux mille deux cents ans depuis Socrate jusqu'à nous, savoir : onze cents ans depuis Socrate jusqu'à Maliomet, et onze cents ans depuis Mahomet jusqu'à nous.

L'exactitude mathématique de cette division ne m'aurait pas déterminé à l'adopter si elle n'avait pu être motivée par un grand changement dans la marche de l'esprit humain.

Le lilon découvert par Socrate s'est trouvé épuisé au bout d'une exploitation qui a employé mille années. Dans le cinquième siècle, le dernier déiste marquant par la chaleur de sa croyance et ses talents oratoires, Augustin, est mort, et l'empire romain s'est éteint.

Les colonies de la peuplade de l'ouest, tant celles établies en Europe que celles habitant l'Afrique , étaient plongées dans un profond assoupissement. L'esprit humain paraissait être en stagnation; il semblait que rinielligence eût atteint ses limites; mais ces apparences étaient trompeuses. Les Arabes étaient en

fermentation; et à la lin du dixième siècle, ils ont donné le jour à deux conceptions capitales : l'une politique, l'autre scientifique. Ils ont changé la marche de l'esprit humain.

Pendant les septième, huitième, neuvième, dixième, onzième et douzième siècles, les Arabes ont été la première nation sous le rapport politique et scientifique. Ce n'est que depuis le treizième siècle qu'ils ont cessé de former l'avant-garde de l'humanité.

C'est dans le treizième siècle que Roger Bacon a paru, et Roger Bacon a été le premier Européen qui se soit montré supérieur aux Arabes en Physique et en Mathématiques.

Depuis Roger Bacon, les progrès des Européens dans les sciences physiques et mathématiques, se sont succédé sans interruption.

Depuis le treizième siècle, les sciences physiques et mathématiques ont acquis, en Europe, une prépondérance toujours croissante sur les sciences théologiques.

Depuis le treizième siècle, les Européens ont cultivé le champ de la Physique avec plus de soin que les Asiatiques et les Africains ; ils ont acquis sur eux un ascendant toujours croissant.

C'est aux progrès de la Physique et des Mathématiques que les Européens doivent la découverte de l'Amérique.

C'est la découverte de l'Amérique qui a constitué l'Europe métropole du monde.

Depuis onze cents ans, la culture du Physicisme est de plus en plus soignée, et celle du Déisme de plus en plus abandonnée. Cela m'a paru motiver suffisamment la coupure que je propose dans l'histoire moderne.

Une histoire moderne bien faite, fixerait la principale attention du lecteur sur les travaux des Déistes depuis Socrate jusqu'à Mahomet, et sur les travaux des Physiciens depuis Mahomet jusqu'aujourd'hui.

Nous n'avons point encore, comme je l'ai déjà dit, d'histoire bien faite ; nous n'avons pas même de bonnes tablettes chronologiques ; les meilleures que nous possédions sont celles de Lenglet Dufresnoi ; et les trois quarts des événements relatés dans ces tablettes sont de la plus grande insignifiance, tandis que des événements de la plus haute importance n'y sont point portés. Elle ne font aucune mention des découvertes scientifiques des Arabes; elles ne disent que quelques mots de leurs succès militaires.

L'Institut commence à sentir le besoin d'une histoire des Arabes; il stimule les littérateurs à s'en occuper, et déjà il a reçu sur cette matière plusieurs Mémoires intéressants.

Il faudrait que l'histoire des Arabes fût divisée en deux parties : histoire politique, histoire scientifique.

M. de Volney est tombé dans une grande erreur en disant : « On doit donc faire une grande différence des « Arabes de nos jours à ceux d'El-Mamoun et d'Aroun- « el-Raschid. Encore faut-il avouer que l'on se fait, de « ceux-ci, des idées exagérées. Leur empire fut trop « passager pour qu'ils pussent faire de grands progrès M dans les sciences. Ce que nous voyons arriver de « nos jours à quelques grands États de l'Europe, prouve « qu'il leur faut des siècles pour se naturaliser. Aussi, « dans ce que nous connaissons de livres des Arabes, « ne les trouvons -nous que les traducteurs ou les « échos des Grecs. La seule science qui leur soit pro-

ff pre, la seule qu'ils cultivent encore, c'est celle de « leur langue; et, par étude de la langue, il ne faut pas « entendre cet esprit philosophique qui, dans les mots, c( cherche l'histoire des idées pour perfectionner l'art « de les peindre. Chez les Musulmans, l'étude de « l'Arabe n'a pour objet que ses rapports à la religion : « ils sont étroits, attendu que le Coran est la parole « immédiate de Dieu. »

J'engage M. de Volney à faire des recherches sur les travaux scientifiques des Arabes en Sicile et en Espagne, pendant les neuvième, dixième, onzième et douzième siècles. Il verra que, pendant ce laps de temps, les Arabes ont été le seul peuple qui ait cultivé les sciences; qu'ils ont défriché à cette époque le champ scientifique que nous cultivons aujourd'hui ; qu'ils ont été les fondateurs des sciences physicomathématiques, de la chimie et de la physiologie. Je suis certain que le seul examen de la bibliothèque de l'Escurial suffirait pour changer son opinion.

Il est bien regrettable que cet auteur se soit placé à un mauvais point de vue pour envisager l'histoire moderne de l'esprit humain. Cela l'a arrêté dans sa carrière littéraire. Il est arrivé à l'époque de la vie la plus favorable pour écrire l'histoire et il ne fait plus rien. La nature l'avait pourvu d'un grand talent ; il joint à une grande érudition un style plein de force et de clarté. Personne n'était plus en état que lui de fixer f attention de l'École sur les seuls événements dont la connaissance puisse faciliter l'explication de ce qui est arrivé en Europe pendant les derniers siècles.

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