SUR LES PROGRÈS DE L'IDÉE GÉNÉRALE
C'est au système des tourbillons que nous devons l'essor pris par les sciences physiques et la prépondérance qu'elles ont acquises sur les sciences tliéologiques.
Qu'il eût été beau, clair, satisfaisant, le système que Descartes aurait organisé, s'il avait connu la loi de la gravitation !
Avec quelle énergie ce philosophe a peint l'indépendance de ses conceptions ! Donnez-moi, disait-il, de la matière et du mouvement, je ferai un monde.
Avec quelle sagacité Descartes a dirigé ses recherches! Il a senti que la philosophie positive se divisait en deux parties également importantes : la physique des corps bruts et la physique des corps organisés. Il a conclu que les idées du premier ordre ne pouvaient s'élaborer que dans une tète enrichie des connaissances acquises dans ces deux directions. Il a étudié
l'aiialomie, la zoologie, la pathologie, riiygiène; en un mot, toutes les parties de la physiologie. Son Traité de l'Homme, est un ouvrage plus profond qu'aucun de ceux antérieurement écrits sur cette matière.
Les Égyptiens ont adoré les' astres, les fleuves, les montagnes, certains végétaux, quelques animaux. Ils ont confié à ceux de ces êtres qui leur ont paru avoir le plus d'influence sur les événements, le soin de régir le monde. Ces êtres ont été pour eux les premières causes.
Chez les Grecs, Homère déifia chacune des diverses qualités morales. L'Olympe fut un conseil suprême chargé du soin de gouverner l'univers.
Socrate conçut ensuite l'idée de confier à un seul être les pouvoirs de l'Olympe. Il annonça qu'il y avait un Dieu ; que ce Dieu gouvernait tout dans son ensemble et dans ses détails.
Descartes enfin a dit : Dieu a créé l'univers; il l'a soumis à une loi immuable.
Descartes a exclu toute idée de révélation, toute croyance aveugle. Il a stimulé les hommes à s'instruire et n'a condamné que les paresseux à croire.
Ainsi, en science générale, l'esprit humain a commencé par croire à l'existence d'un grand nombre de causes indépendantes.
Il a adopté ensuite l'idée de plusieurs causes considérées comme fraction d'un même tout : l'Intelligence.
Il s'est élevé, après, à l'idée d'une intelligence universelle et unique : Dikc.
Il a enfin senti que les relations entre Dieu et l'univers étant incompréhensibles et indifférentes (indifférentes iiuisquc Dieu, ayant prévu tout ce qui arriverait.
ne peut rien changer à l'ordre qu'il a établi), il devait s'attacher à la recherche des faits, et considérer le fait le plus général qu'il découvrirait, comme cause unique de tous les phénomènes.
A chacun des perfectionnements subis par l'idée générale, elle a commencé par se montrer avec le caractère philosophique ; elle a pris ensuite le caractère scientifique, puis elle s'est revêtue du caractère religieux. Alors devenue superstitieuse, elle est tombée dans l'avilissement.
Peu de temps après que Cicéron eut dit qu'il ne concevait pas comment deux augures pouvaient se regarder sans rire, le déisme a remplacé le paganisme.
L'idée de l'unité divine a été purement philosophique dans la tête de l'inventeur. Platon et Aristote ont commencé à lui donner une forme scientifique, caractère qu'elle a acquis de plus en plus jusqu'à l'établissement de la religion clirétienne.
Descartes, dis-je, a mis le raisonnement et l'observation à la place de la croyance; il a fondé le système des idées sur celle base; mais, pour organiser ce système, les faits lui ont manqué : je veux dire qu'il n'a point trouvé de fait général.
Depuis Descartes, les deux savants les plus marquants ont été Locke et Newton; ils ont rassemblé d'excellents matériaux; mais ils n'ont pas su les employer.
La modification de l'idée générale au perfectionnement de laquelle l'esprit humain travaille en ce moment a été introduite par Bacon dans les ouvrages duquel elle a le caractère purement philosophique. Descai'lcs a commencé à lui donner le caractère scieu-
lilique. Locke el Newlou ont trouvé, ainsi que je viens de le dire, les moyens de lui imprimer ce caractère d'une manière ineffaçable. La circonstance est favorable pour l'organisation du nouveau système.
Les grandes pensées, les grandes révolutions scientifiques sont le résultat des grandes fermentations morales. C'est dans les crises morales les plus fortes que se forment les plus grands hommes. L'esprit humain était encore tout agité de la secousse qu'il avait reçue de Luther, quand Descartes a organisé son système. La tourmente révolutionnaire était à peine finie en Angleterre qu'on a vu paraître Locke et Newton. Quel prodigieux résultat scientifique ne doit-on pas attendre de la fermentation causée par la révolution française!