SUR LA DOCTRINE PUBLIQUE
Depuis Socrate jusqu'à l'établissement de la religion chrétienne, il y a eu deux doctrines. Les savants croyaient à l'existence d'une seule cause : ils étaient déistes. Le peuple était soumis au polythéisme : il croyait à l'existence de plusieurs causes indépendantes.
Depuis l'établissement de la religion chrétienne jusqu'aujourd'hui, il n'y a eu qu'une doctrine. Les savants ainsi que le peuple ont été déistes; je dis, depuis l'établissement de la religion chrétienne, les savants ainsi que le peuple ont été déistes. Cette idée est juste généralement parlant; mais il est nécessaire d'y mettre quelques légères restrictions pour lui donner un plus haut degré de précision.
Il n'y a eu absolument qu'une doctrine depuis l'établissement de la religion ebrétienne jusqu'à l'introduction des sciences arabes. L'algèbre, l'astronomie, la cbimie, la pbysiologie, sciences introduites par les Arabes en Europe, étaient les éléments d'une nouvelle doctrine. En lisant attentivement l'bistoire de l'esprit humain, on voit que sous le calife El-Mamoux, l'esprit humain a fait un premier effort pour organiser la doctrine scientifique qu'il est à la veille de constituer. Depuis le calife El-Mamoun, l'École perfectionnante a travaillé sans relâche à l'organisation du système théologique. A mesure que l'organisation du système de physique a avancé, les savants ont été déistes moins chauds. La chaleur de leur croyance en Dieu a continuellement diminué. Mais elle n'est pas encore totalement éteinte. L'homme raisonnable ne quitte sa vieille maison qu'après avoir terminé la construction de celle qui doit la remplacer. Un bon esprit n'abandonne le système qu'il a reçu de ses pères, qu'après avoir complété l'organisation de celui qu'il veut mettre à sa place.
Les professions de foi de Galilée, de Bacon, de Descartes, de Newton et de Locke ont toutes été qu'ils croyaient en Dieu ; et cependant ils ont travaillé avec ardeur et succès à la construction du nouvel éditice scientifique.
Les savants avaient trois conditions à remplir pour être en mesure d'abandonner complètement le déisme :
4° Celle de trouver une idée simple qui pût servir de base au système de physique. — Newton a rempli cette première condition en trouvant l'idée de la gravitation.
:2*' Celle de vérifier l'exactitude de l'idée, du fait ou du principe trouvé. (Ces trois expressions sont synonymes dans cette occasion.) — 30I. de la Grange et de la Place ont rempli cette seconde condition.
3° Celle de lier l'idée, le fait ou le principe général trouvé, avec les idées, les faits ou les principes du second ordre de généralité.
C'est à remplir cette condition que je travaille.
Je dis qu'il existera incessamment deux doctrines bien distinctes : celle des savants, ils seront Physicistes; celle du peuple, il restera Déiste. Je le dis avec confiance, parce que telle est l'opinion que l'Empereur a manifestée dans ses dernières dispositions.
L'Empereur a dit à la classe des sciences mathématiques et physiques, lorsqu'elle lui a porté sa réponse :
« J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit « humain dans ces derniers temps, afin que ce que « vous auriez à me dire fût entendu de toutes les « Nations, et fermât la bouche aux détracteurs de « notre siècle qui, cherchant à faire rétrograder l'es- « prit humain, paraissent avoir pour but de l'éteindre.
« J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour « encourager vos travaux, pour me consoler de ne « pouvoir plus concourir autrement à leur succès. Le « bien de mes peuples et la gloire de mon trône sont « également intéressés à la prospérité des sciences. »
Peu de jours après, l'Empereur a fondé l'Université. 11 a placé à sa tète un Philosophe sage, bien capable d'apprécier les travaux des physiciens et de faire passer dans l'instruction de la jeunesse tout ce qui peut y être introduit de physicisme sans troubler l'ordre social.
Ainsi, grâce aux dispositions de l'Empereur, voici la ligne de démarcation clairement tracée entre les deux doctrines :
L'Institut est chargé d'organiser et de perfectionner la première ;
Et l'Université, d'améliorer et d'enseigner la seconde.