‹ Œuvres choisies. Précédées d'une appréciation littéraireChapitre 68 sur 242 · A M. DR M ON REGARD · texte numérisé non relu

A M. DR M ON REGARD

Ce malin môme sont partis,

Quoi que le thermomètre en dise,

Et qui mieux est pour eux, ou pis,

A la triste époque préci?e

Où la grippe, dont nuls aljris

Ne peuvent sauver la surprise,

Menant la fièvre, les soucis,

Les faux docteurs, les faux récits;

L'affreuse grippe, en pleine crise.

Enveloppe, agite, maîtrise

Jeunes et vieux, grands et petits,

L'élégante sous ses lambris.

Sous le chaume la pauvre Lise,

Les hauts penseurs, les sous-esprits,

Le talon rouge, le commis,

Et la duchesse, et la sœur grise.

Pour être capable ou tenté

De leur périlleuse aventure.

Il faut être eux, en vérité.

Ou l'ours le mieux empaqueté

Dans son capot et sa fourrure.

Enfin, tant bien que mal munis,

Sous les nuages rembrunis

D'un ciel glacé que tout redoute.

Les quatre pèlerins unis,

Cios et couverts, ne voyant goutte,

Ont pris le chemin de Paris,

Où, s'ils arrivent sans déroute,

Pomar, Vougeot, Grave et Chablis

Des rayons de leur mère goutte

Voudront bien réch;iuffer sans douto

200 EPITIIF, DIX-NEUVIKME.

Les p.nivros frères engourdis.

II est pourtant quelques avis Qu'ils pourront bien faire la rou'3 A leur honneur, frais et fleuris, Grâce au tissu de leurs hahits :

Un autre eût dit, grâce à la voûlo Sous laquelle ils sor.t établis; Et des savants lourds, peu polis, Diroicnt crûment, grâce li la croate.

Un bon campagnard du canton, Sachant leur destination, El séduit par l'heiircusc imago Du termo de leur mission, De grand cœur pariiroit, dit-on.

Pour revoir ce brillant rivage :

Non que dans ses déserts chéris Il éprouve l'impatience D'aller retrouver à Paris Le bruit, le faste, l'importance, Los grands plaisirs, les grands ennuis, Les courts succès prônés d'avance Les nouveautés de tous pays, Les chofs-fl'œuvre sans conséquence, Et ces tourbillons infinis D'intrigues, d'airs et d'élégance, Où l'amitié, sans consistance, N'est plus qu'une gaze, un verni-,.

Le voile de rin(]in"(''rence, Des faussetés et du mépris; Oij co bon honneur de jadis N'est j)lus qu'uno foible nuance.

A M. DE MONRF.GAUD. 301

L'air du bonlicur, u:i coloris Qui couvre à peine l'incligonco De nos cœurs vides et flétris; ¥A l'esprit, ou son apparence, Ses tours de force, ses propos, Une lassante contredanse De sauts périlleux et de mois.

Sans doute on est bien imbécile Et rouillé bien profondément D'avoir si peu d'empressement Pour les fêtes, le goût, le style De ce peuple doré, charmant, Loin de qui vraisemblablement Tout est triste, gauche, stérile.

Et d'un gothique accoutrement; Tous ces provinciaux ignares, Qui s'avisent d'être contents.

Sont bien à plaindre, bien bizarres Dans leur bonheur de bonnes yens.

Pour faire aussi l'aveu sincère De son mauvais goût, si contraire A tant d'incroyables talents Qui font bruire en ces moments Dans tout le globe littéraire Les bombes, les petits volcans; S'il eût été, loin de nos champs, A travers les glaces de l'Ourse, Revoir la ville du printemps, 11 n'auroit point fait cette course, Par des désirs bien violents D'aller recueillir à la source

L'ambre cl l'or dos parleurs du temps, Ces distributeurs cclatanis De la phrase et de la lumière, De leur siècle docteurs régents, Nouveaux copistes de vieux jtlans, Où, sous uu ciel à leur manière, Enfin la vérité première, Jusqu'ici cachée au bon sens, Dicte SCS lois par leurs accents; Scène vaste, sombre, profonde, Où, grâce à leurs rayons puissants, On voit sautiller à la ronde Les lampions resjjlendissants D'une raison neuve et féconde Que, jusqu'à leurs jours bienfaisants, Ignoroit encore le monde, Ce pauvre enfant de six mille ans.

Ce grand spectacle de notre âge. Ces bruyants hochets du moment.

Tous ces objets également De plaisanterie et d'hommage, De ridicule et d'engoùment.

Pour la multitude volage Qui prône et siffle en un instant Les brochures de tout étage, Lt la fureur et le néant De vouloir être un personnage; Toutes ces clartés de ])assage Séduiroienl médiocrement Un Gaulois sans beaucoup d'usage.

Borné tout naturellement

A M. Dli MON REGARD. 203

A la simplesse du vieil âge,

Et qui n'auroit point l'avanlago

De saisir assez lestement

Le sentencieux persiflage

Du sophistique enivrement,

Ni de sentir bien vivement

Cet éternel en^'antillage

Du ton qui veut être plaisant,

Tous ces grands rires d'un moiiicnt

De tant de gens gais tristement,

Et ce délicieux ramage,

Ce jargon d'un ennui charmant ;

Il n'auroit quitté sa retraite

Que pour un asile enchanté,

Dont il connoit, dont il regrells

L'agrément, la tranquillité.

Les jours sans inégalité.

L'esprit au ton de la nature,

L'amitié franche, la droiture,

Et cette si bonne gaîté

La compagne fidèle et sûre

Du bonheur et de la santé.

Plein de cette image si chère,

S'il avoit pu tout uniment

Quitter son manoir solitaire

Sans braver fort imprudemment

Un oracle de ratmos[)hère,

Au lieu d'être, dans cet instant,

A tracer sur un froid pupitre

Cette longue petite épitre,

Cu'il vous griffonne en grelottant,

«04 !■: !■• rr u K r> i x - n !■; u v 1 1-; m h.

Dojà l)ion loin, ot hion conloiit,

Presque aux doux tiers de sa joui'iica,

Il auioil vu, courant les champs,

Huit ou neuf postillons jurants

Contre la course et la gelée,

Tous à peu près aussi riants,

Tous avec mêmes agréments,

Air transi, voix rauque, altérée,

Œil larmoyant, face empourprée,

llliume dont on ne connoit pas

La naissance ni la durée.

Pelisse de toile cirée

Sous une gaze de frimas,

(>einlure de neige entouiée,

Bonnet de peau d'ours presque ras,

D'où l'on voit descendre assez bas

En ligne droite et bien tirée .

Des cheveux lustrés de verglas,

Tels qu'on voit dans les vieux Atlas

La chevelure de Borée.

Ouoi qu'il en soit, pour dire enfin

Avec une entière franchise

Son aventure ot son chagrin,

Aujourd'hui mô;)ie, sans remise,

!l devoil se mettre en chemin,

^i le redoublement soudain

De ce vent d'est, joint à la bise,

Ne l'eût détaché ce matin

De sa dangereuse entreprise :

Tremblant au présage fatal

De ce ciel menaçant et sombre.

A M. DH MONREGAUU. 2n5

Il a cru, sous ce noir signal ,

Do Réaumur entendre l'ombre

Du sein d'un tube ghicial

Prédisant, d'un ton sépulcral.

De nouveaux désastres sans nomlire

A qui, courant tant bien que mal.

De son réduit quillcroit l'ombre :

D'ailleurs même, sans Réaumur,

Un autre oracle non moins sûr

A dû guider sa prévoyance;

Cette grippe a déjà sur lui

Trop bien exercé la puissance

Du régime et de son ennui.

Pour s'en procurer aujourd'hui

Une seconde expérience.

Peut-èlrc bien traitera-t-on

Celte prudence de chimère,

Ce voyage d'imaginaire,

Et le voyageur de poltron;

î\!ais soit que l'on s'en moque ou non,

Il pense, d'après la coutume

Des bonnes gens sans aucun art.

Qu'il vaut mieux courir le hasard

D'un ridicule que d'un rhume.

Je suis confus, épouvanté De celte longue rêverie :

Auriez-vous cru voir à côté De quelques mots pour un pàlé Cette incroyable compagnie, Si disparale pour le num El i-our la physionomie,

836 UPITUH DlX-Kl",i; V IKM E

L'olcganto, le poslillon,

Les esprits, la grippe, le ton

De l'antique pliilosopliic,

F.t la morale, et le pompon.

Les ( ntrcproneurs du gcnio,

Les li\rets à [rétention,

i;t la raisonneuse manie

Dont l'âpre et sèche fantaisie

Kst la grippe de la raison

lit des esprits à l'agonie'

Grâce au ciel, elle va tombant

Ainsi que l'autre épidémie.

L'erreur n'est qu'une maladie

Dont le cours est plus ou moins lent,

Jlais qu'enfin le temps expédie :

La seule antique Vérité,

Toujours jeune aux yeux dos vrais sages,

Toujours forte au sein des ravages

El dos jours de calamité

Oui souvent des terrestres plages

Allèrent la salubrité.

S'avance avec égalité

A travers les vents, les nuai,'es,

Et l'errante mortalité :

Son trône, porté sur les âges,

Voit disparoître à sa clarté

L'intempérie et les orages

Dont chaque siècle est agité;

Sa sublime simplicité.

Surmontant le ton exalté

Des pancartes et des adages

A M. DB MONREGARD. SOT?

D'un empirisme répété, Use tour à tour les ouvrages, Les tréteaux et les personnages, l't leur pauvre célébrité; FJlc efface avec majesté Les maux de leurs divers passngos, Et les roses de la santé Refleurissent sur nos rivages :

Nul faux système brillante, Nulle éphémère obscurité N'arrive à la sphère éternelle Des rayons de la Vérité; Nul souffle de la nouveauté N'atteint la fleur toujours nouvrI!e De sa fraîcheur, de sa beauté, Et de sa jeunesse immortelle.

Il faut avoir assurément Une bien belle confiance Dans toute l'heureuse indulgence Dont la raison use aisément, Sans prendre la triste balance Où la moderne su Aisance Pèse jusqu'à l'amusement :

Il faut toute mon assurance Dans cette amitié qui m'entend Pour vous envoyer bonnement Ces riens tracés à l'aventure, Et qui sans dessein, je vous jure, Commencés je ne sais comment, Be sont chargés, chemin faisant, î)e crayons de toute figure.

t08 EPITRP, DIX-NRUVIEMR.

Ils finiroionl je ne sais quand

Kt me rcndroiont la fantaisie

Oc cpttc libre poésie

Qui fut un de mes premiers goûts.

Si je n'écoulois que l'envie,

Le charme d'écrire pour vous :

Mais comme il se pourroit bien fairo

Que cette lettre, allant son Irain,

M'amuseroit seul à la fin,

Sans trop mériter de vous plaire,

Non plus qu'aux Grâces, que d'ici

Je crois voir, pour me lire aussi,

Quitter une harpe léi;ère

Plus brillante que tout ceci;

Rendu bientôt à mon silence.

Je fuirai toute ressemblance

Avec l'ivresse et les longueurs

De ces messieurs les amateurs

Dont la musique est la manie,

Infatigables aurlitcurs

De leur personnelle haruionii^;

l'Iùte, guitare, ou violon,

Hautbois, ou cor, violoncelle.

N'impoite sur quoi leur beau zè'c?

Exerce sa prétention.

Leur réveil, chaque matinée,

Autour d'eux fait tout retentir :

Charmants, jouant faux à l'année,

Mais d'amitié, pour leur plaisir;

l'ort souvent une heure est sonnée»

L's ne songent point à finir.

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