‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 249 sur 274 · ÉPITAPHE D'UN CHAT · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE D'UN CHAT

Maintenant le vivre me fasche :

Et à fin, Magny, que tu sçache* Pourquoy je suis tant esperdu, Ce n'est pas pour avoir perdu Mes anneaux, mon argent, ma bourse ; Et pourquoy est-ce doncqucs ? pource Que j'ay perdu depuis trois jours Mon bien, mon plaisir, mes amours :

Et quoy ? ô souvenance grève * !

A peu ^ que le cœur ne me crève Quand j'en parle ou quand j'en escris :

C*est Belaud, mon petit chat gris, Belaud, qui fut par aventure Le plus bel œuvre que nature Fit onc en matière de chats.

C'estoit Belaud la mort aux rats, Belaud, dont la beauté fut telle Qu'elle est digne d'eslre immortelle.

Doncques Belaud premièrement Ne fut pas gris entièrement.

Ni tel qu'en France on les voit naistre, Mais tel qu'à Rome on les voit estrc, Couvert d'un poil gris argentin, Ras et poly comme un satin Couché par ondes sur l'eschine.

Et blanc dessous comme une ermine :

Petit museau, petites dents.

Yeux qui n'estoyent point trop'ardents,

1. La suppr. de Vs ù la deux. 2. Giievc, fém. de gref, forme pers. est une licence fréquente fréqu. de grief (L., rem.), chez les poêles du xvr s* R. 3. Il s'en faut de peu* .

Mais desquels la prunelle perse Imitoit la couleur diverse Qu'on voit en cest arc pluvieux Qui se courbe au travers des cieux.

La teste à la taille pareille, Le col grosset, courte l'oreille, Et dessous un nez ebenin * Un petit mufle lyonnin, Autour duquel estoit plantée Une barbelette argentée, Armant d'un petit poil folet Son musequin damoiselet ; Jambe gresle, petite pâte, Plus qu'une moufle délicate, Sinon alors qu'il desgueinoit Cela dont il egratinoit :

La gorge douillette et mignonne, La queue longue à la guenon ne, Mouchettce diversement D'un naturel bigarrement ; Le flanc haussé, le ventre large, Bien retroussé dessous sa charge, Et le dos moyennement long, Vray sourian* s'il en fust onq*.

Tel fut Belaud, la gente besto.

Qui des pieds jusques à la teste De telle beauté fut pourveu Que son pareil on n'a point veu.

quel malheur ! ô quelle perle, Qui ne peut estre recouverte !

quel dueil mon ame en reçoit !

Vrayment la mort, bien qu'elle soit Plus fiere qu'un ours, l'inhumaine, Si de voir elle eust pris la peine, Un tel chat, son cœur endurci

i. i>'oir d'éhènc (l.). 2. Chat à souris (N. : Souri).

En eut eu, ce croy-je, merci :

Et maintenant ma triste vie Ne hairoit* de vivre l'envie.

Mais la cinielle n'avoit pas Gousté les foUastrcs esbas De mon Belaud, ni la soupplesse De sa gaillarde gentillesse ; Soit qu'il sautast, soit qu'il gratast, Soit qu'il tournast ou voltigeast D'un tour de chat, ou soit encoi*es Qu'il print un rat, et or' et ores* Le relaschant pour quelque temps S'en donnast mile passetemps.

Soit que d'une façon gaillarde, Avec sa patte fretillarde, Il se frottast le musequin.

Ou soit que ce petit coquin Privé sautelast^ sur ma couche, Ou soit qu'il ravist de ma bouche La viande sans m'outrager.

Alors qu'il me voyoil manger.

Mon Dieu, quel passe temps c'estoit Quand ce Belaud vire-voltoit FoUastre autour d'une pelote !

Quel plaisir, quand sa teste sotte.

Suivant sa queue en mile tours, D'une roue imitoit le cours !

Ou quand, assis sur le derrière, Il s'en faisoit une jartiere *, Et monstrant l'estomac velu De panne blanche crespelu *, Sembloit, tant sa trongne estoit bonne, Quelque docteur de la Sorbonne !

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